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En attendant Godot, de Samuel Beckett. Mise en scène de Jean-Pierre Vincent. Théâtre du Gymnase, Marseille, du 14 au 21 Avril 2015. Par Philippe Oualid

Les deux actes de En attendant Godot (1952) mettent en scène, dans un décor crépusculaire qu'égaie un arbre sans feuilles, Vladimir et Estragon, deux clochards qui bavardent de tout et de rien, en attendant Godot.


En attendant Godot @ Raphael Arnaud
En attendant Godot @ Raphael Arnaud
Arrivent inopinément Pozzo et son esclave Lucky, tenu en laisse et traité sadiquement. Pozzo offre aux deux clochards le numéro de Lucky dansant puis pensant dans une accumulation délirante de mots. Après cette diversion, le dialogue des deux compères, essayant de surmonter leur naufrage dans l'inaction par leur entêtement à se parler, reprend de plus belle, avant qu'un jeune garçon ne leur annonce que Godot viendra le lendemain. Le deuxième acte reprenant le premier à peu de chose près, ils attendront Godot jusqu'à la fin des temps. . .

Dans cette farce métaphysique, chef d'oeuvre inaugural du théâtre de l'absurde illustrant l'inutile attente de Dieu, du sens ou de la relation, les dialogues des deux principaux protagonistes sont truffés de jeux de mots, de redites, d'adresses au public. D'ailleurs, il s'agit là de clowns et leurs gestes (gifles, chutes, jeux de scènes) restent conformes à l'esthétique du cirque: valises, chapeaux, chaussures, cordes, sont les accessoires obligés de leur pantomime dans toutes ces scènes où Beckett retrouve la tradition de la commedia dell'arte au cinéma, à travers Chaplin, Keaton, Laurel et Hardy ou les Marx Brothers.

Pour le metteur en scène Jean-Pierre Vincent qui veut garder le sens du concret, En attendant Godot est une pièce d'action sur l'inaction, traversée de nombreux silences pendant lesquels la dramaticité s'arrête, et où il faut attendre. . .
Il n'y a plus d'espace, plus d'ailleurs, l'homme est devenu un produit obsolescent perdu dans le vide. Malgré cela, sa mise en scène s'attache à mettre en évidence dans une optique brechtienne, la violence à la fois caricaturale et satirique des rapports de force entre individus désoeuvrés. A tel point que le spectacle devient par moments démoralisant, pénible, choquant, comme le voulait sans doute Beckett, et nous montre comment la dialectique peut dépasser la métaphysique.

Exigeant directeur d'acteurs, Jean-Pierre Vincent a choisi pour exprimer ce point de vue des interprètes remarquables: Charlie Nelson est un vieux Vladimir, viril, dynamique, optimiste, aux côtés d'Abbes Zahmani (Estragon), vagabond sans mémoire, inquiet, qui vit dans l'imaginaire. Alain Rimoux (Pozzo) est essentiellement le Maître, content de soi, odieux, qui se surveille, s'écoute parler, puis perd sa morgue, terrassé au deuxième acte. Frédéric Leidgens, son esclave Lucky, ressemble à un chien mourant dont la vie est une lente agonie. Tous les quatre, en tout cas, expriment avec éclat, comme l'écrit Alain Badiou, « cet amour puissant pour l'obstination humaine, pour l'humanité réduite à son entêtement », ce à quoi le public semble très sensible en les applaudissant chaleureusement.
Philippe Oualid


Pierre Aimar
Vendredi 17 Avril 2015
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