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La Ciotat, Théâtre de la Chaudronnerie : Le triomphe de l'insolence Figaro. 5/02/26

La folle journée ou le Mariage de Figaro réveille nos consciences endormies


Figaro et Suzanne © Louie Salto
Figaro et Suzanne © Louie Salto
151e et dernière représentation de ‘La folle journée ou le Mariage de Figaro’. L’air iodé de la Méditerranée portait hier soir, aux abords du Théâtre de la Chaudronnerie, un parfum de révolte et de fête. Dans ce temple de métal et de briques, où le passé industriel de La Ciotat dialogue avec la modernité, s’est jouée une partition que l'on croyait connaître par cœur, mais qui nous a percutés de plein fouet, comme une évidence retrouvée. La Folle Journée ou le Mariage de Figaro, ce chef-d’œuvre de Beaumarchais, n’était pas seulement une pièce de répertoire hier soir ; c’était un manifeste vibrant, porté par un Philippe Torreton dont le panache n'a d'égal que sa profonde humanité.
Sous les projecteurs, la dramaturgie a cessé d’être un texte classique pour devenir un miroir tendu à notre époque. La mise en scène, d'une fluidité presque liquide, a su gommer les siècles pour nous rappeler que si les costumes changent, les mécanismes de l'oppression et les ressorts de l’intelligence populaire, eux, demeurent d’une brûlante actualité.

Philippe Torreton : Un Figaro de chair, de sang et d'esprit
Dès son entrée en scène, Philippe Torreton impose une évidence : il ne joue pas Figaro, il est Figaro. L’acteur, habité par une énergie tellurique, insuffle au valet une maturité et une densité émotionnelle rares. Loin du simple bouffon sautillant, son Figaro est un stratège de l’existence, un homme qui porte sur son visage les cicatrices des humiliations passées, mais dont le regard pétille d'une malice inextinguible.
Chaque tirade, chaque apostrophe au public est une flèche décochée avec une précision chirurgicale. Torreton possède cette faculté unique d'incarner la parole de Beaumarchais avec un naturel désarmant, rendant le langage soutenu du XVIIIe siècle aussi fluide que notre parler quotidien. Son célèbre monologue du cinquième acte, point d'orgue de la soirée : un moment de suspension pure où le temps semble s'être arrêté. Silence de plomb dans la salle suivi d’une salve d’applaudissements. On y entend, non pas un personnage de théâtre, mais la voix de tous les oubliés, de tous ceux qui, par leur seul mérite, tentent de se frayer un chemin dans un monde verrouillé par les privilèges de la naissance. Sa présence est physique, presque organique ; il occupe l'espace avec une autorité naturelle qui rend justice au génie de l'auteur.

L'art du mouvement perpétuel
Ce qui frappe d'emblée dans cette proposition théâtrale, c'est la fluidité du dispositif. Les décors s'effacent au profit du mouvement. La mise en scène refuse la statique poussiéreuse des représentations muséales. Ici, tout circule : les corps, les idées, les faux-semblants. Les comédiens, tous d'une justesse admirable, forment une troupe soudée au talent exceptionnel dans le rythme effréné de cette "folle journée".
Le passage d’une pièce à l’autre, du boudoir de la Comtesse au jardin nocturne, se fait dans une chorégraphie millimétrée. Cette fluidité n'est pas qu'esthétique ; elle est le moteur même de l'intrigue. Elle illustre l'urgence d'une jeunesse qui n'a plus le temps d'attendre que les puissants daignent lui accorder quelques miettes de liberté. Les comédiens semblent habités par une urgence de dire, de faire, de dénoncer. La Comtesse, d'une mélancolie lumineuse, et Suzanne, d'une vivacité redoutable, forment avec Figaro un triumvirat de l'intelligence face à un Comte Almaviva superbe de morgue et de fatuité et comédien exceptionnel. On note la présence ‘habitée’ de Catherine Allégret en superbe Marceline.

Quand les chansons modernes brisent le quatrième mur
L'audace de cette version réside également dans son audace musicale. Ponctuer le récit de chansons modernes n'est pas ici un simple gadget de mise en scène, mais une passerelle jetée entre les époques. Ces incursions sonores contemporaines agissent comme des décharges électriques, réveillant le spectateur et l'empêchant de se réfugier dans le confort d'un classicisme désuet.
En entendant des accords actuels se mêler aux intrigues, on réalise que le combat de Figaro est le nôtre. Ces musiques soulignent, avec tout l’humour nécessaire, l'intemporalité de la lutte contre l'arbitraire. La musique devient le langage du peuple, celui qui traverse les âges pour crier son désir de justice. Ce choix artistique permet de ressentir viscéralement l'oppression subie, mais aussi la joie subversive de la résistance. On sort du cadre historique pour entrer dans la philosophie politique pure : comment l'individu, armé de sa seule répartie et de son audace, peut-il faire vaciller les colosses aux pieds d'argile que sont les puissants ?

L’emprise des puissants et la réponse du peuple : une leçon de résistance
Le cœur du sujet, c'est cette dialectique éternelle entre ceux qui possèdent tout et ceux qui n'ont que leur esprit pour survivre. Le Comte Almaviva incarne cette emprise toxique, ce sentiment de propriété non seulement sur les terres, mais aussi sur les corps et les âmes. Face à lui, Figaro, Suzanne et même la Comtesse délaissée représentent la force de l’intelligence collective.
Beaumarchais, par la voix de Torreton et de ses partenaires, nous rappelle que le pouvoir est souvent une illusion qui ne tient que par le consentement de ceux qui le subissent. Hier soir, à La Ciotat, on a vu la peur changer de camp. La force de Figaro ne réside pas dans la violence, mais dans sa capacité à détourner les codes des puissants pour les retourner contre eux. C'est une leçon d'agilité mentale. La mise en scène insiste sur cette asymétrie : le Comte est lourd de ses certitudes, tandis que le peuple est léger, vif, insaisissable.
L'émotion est palpable lorsque, dans un final éblouissant, la réconciliation semble poindre. Mais ne nous y trompons pas : ce n'est qu'une trêve. L'intelligence a gagné une bataille, mais la structure du monde reste à ébranler. C'est cette nuance que la troupe sait parfaitement rendre : une victoire joyeuse mais lucide.

Un spectacle nécessaire
En quittant la Chaudronnerie, alors que les lumières du port de La Ciotat scintillent au loin, une certitude s'impose : nous avons besoin de Figaro. Nous avons besoin de cette insolence qui refuse la fatalité. Philippe Torreton, par son interprétation magistrale, nous rappelle que le théâtre est le lieu où l'on apprend à dire "non" avec élégance et fermeté.
C'est une soirée où l'humanité reprend ses droits sur la technique, où le texte de Beaumarchais retrouve sa vocation première : être un brûlot. Une folle journée, certes, mais surtout une soirée de grâce qui nous redonne foi en la puissance de l'esprit pour déjouer les stratagèmes les plus sombres de notre temps.
Danielle Dufour-Verna

Danielle Dufour-Verna
Mis en ligne le Jeudi 5 Février 2026 à 16:06 | Lu 52 fois

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