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Avec Simenon, comment s’aimer ? Le Chat aux Nuits de l’Enclave 2017, Valréas

Vous détestez Simenon ? Moi aussi.
Duel sombre et sombre histoire, amours sombres et sans amour.
Les deux personnages, interprétés par Jean Benguigui et Myriam Boyer n’ont pas grand chose à voir avec l’amour ; et pas non plus avec le Chat, pantin informe et vite mis dans une poubelle. Mais ils font vrai.


Jean Benguigui et Myriam Boyer © Pierre Aimar
Jean Benguigui et Myriam Boyer © Pierre Aimar

L’histoire n’est pas un roman d’amour, loin s’en faut dans ce décor années 30, mis sur scène à l’Espace Niel de Valréas : cuisine lugubre à haut placard, table en formica parée de deux chaises. Et dans le coin salon, deux fauteuils, début du confort - et petite table, sans oublier la travailleuse (oh le vilain mot !) ou plutôt couseuse, à petits casiers pour les fils et ciseaux - meuble bourgeois dont la fermeture grinçante devient vite symbole de rupture et cri de révolte.
Ils sont âgés : lui, Emile le plombier ; elle, Marguerite, la fille de famille des biscuiteries Doise. Il répare la fuite des tuyaux ; elle, cause, raconte, se raconte, devenue héroïne… elle découvre le plaisir de parler, d’une compagnie autre que celle du perroquet. On pourrait croire à un roman d’amour ; elle fait les premiers pas, ils se marient même.

La rancœur va croître au fil des jours avec la découverte de l’autre et le pire va arriver pour celle qui voulait parler : ils ne communiquent plus que par billets lancés à la tête de l’autre ou au sol. Jusqu’au jour où il s‘arme de sa valise et part… On découvre alors le prix de la présence de l’autre. Au fond, il s’agit bien, mais on l’ignorait, d’un roman d’amour. Et Simenon aussi l’ignorait sans doute ; on va dire. Le temps, le climat, la Belgique évoquée par des panneaux qui matérialisent la durée, le temps qui passe, avance ou recule. Et obligent le spectateur à écrire seul, une partie de l’histoire.
Car si son monde à lui, simple et sans illusion tient le cap entre les lointains enfants, le café et sa tenancière jalousée, son monde à elle s’effrite peu à peu devant le spectateur dans les bruits de chantiers et autres grincements qui vont faire s’écrouler la légende de la pauvre petite fille riche et aimée : les immeubles qu’on détruit et dont les loyers s’amenuisent ; et l’amour passé, Frédéric, perd sa consistance de mari aimé. Quant à l’ombre du père elle s’engloutit dans les infidélités ruineuses. Du monde de Marguerite Doise, il ne reste rien.
Il ne reste qu’Emile.

On peut supposer que le pessimisme destructeur de Simenon prend sa source dans ses débuts de journaliste à 16 ans, à la rubrique chiens écrasés d’un journal. Quand pendant des jours et des jours le monde n’offre que des visions ratées, douloureuses et amères, comment ressentir autrement celui dans lequel nous vivons?
Je n’aime toujours pas Simenon. Seule l’ombre de Bruno Cremer a redonné à son héros Maigret un air d’humanité une tranquille assurance presque paisible.

Le roman daté de 1967, mis en film par Pierre Granier Deferre en 1971, dressait l’un contre l’autre Jean Gabin et Simone Signoret ; la pièce adaptée en 2016 par Christian Lyon et Blandine Stintzy fait s’affronter Jean Benguigui et Myriam Boyer dans la mise en scène de Didier Long. La représentation a sans doute un brin souffert ce soir-là du contexte bruyant du quartier de Valréas (normal par ces soirs d’été où s’ouvrent les fenêtres sur la fraîcheur de la nuit), mais qui empiétait sur les voix bien douces des acteurs.
Les deux acteurs Jean Benguigui et Myriam Boyer sont parvenus à faire accepter le manque d’amour et à nous en faire souffrir. Ils ont été bons.
Jacqueline Aimar


Jacqueline Aimar
Jeudi 20 Juillet 2017
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