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La Bonne âme de Se-Tchouan, de Bertolt Brecht, Théâtre de la Criée, Marseille, par Philippe Oualid

La Bonne âme de Se-Tchouan, parabole écrite par Brecht en 1939, lors de son exil en Suède pour échapper au pouvoir hitlérien, évoque les faits et gestes d'une femme désemparée, Shen-Té, qui prend le masque de la dureté et du cynisme, en se transformant en un personnage de cousin inflexible (Shui-Ta) pour repousser les assauts d'une bande de misérables qui envahit son débit de tabac.


Photo © Pologarat Odessa
Photo © Pologarat Odessa
Brecht exprime à travers cette fable féroce qui se déroule sous le regard de trois dieux-juges incompétents, l'évidence de la cruauté statique du monde d'hier et d'aujourd'hui. Plus que jamais avec cette pièce, le théâtre critique de Brecht culmine lorsqu'il sollicite le public de trouver un dénouement, une solution au drame (du nazisme) qui contamine toute l'Europe.

Le Verfremdungseffekt, l'effet de distanciation, est alors la condition même de ce mouvement critique fondamental. Il permet au dramaturge de s'attaquer à toute croyance en mettant en jeu un dispositif de communication en processus entre le vrai et le faux, dans une stratégie qui concerne avant tout le spectateur. Il remet aussi en question la mimesis avec laquelle l'acteur se trouve toujours aux prises, représente un vide dynamique entre les mots et les choses, et finit par rendre insolites les évènements représentés. Enfin, plus qu'un message sur la bonté consentie pour les malheureux une fois par mois ou par semaine, cette pièce de Brecht reflète ses réflexions sur le masque et le grundgestus, le gestus de base de l'acteur, sa manière de se conduire envers les autres, son comportement, ses attitudes, ses jeux de physionomie.

La mise en scène de Jean Bellorini prend le contrepied des spectacles du Berliner Ensemble que le dramaturge dirigeait en Allemagne de l'Est. Dans un décor de parking souterrain pourvu de deux boxes, dont l'un sert de débit de tabac, l'autre de garage à camionnette, d'un escalier en colimaçon, d'une plate-forme réservée à l'orchestre, le tout arrosé de temps à autre par un grand rideau de pluie de paillettes, les dix-huit acteurs s'emploient à incarner, de manière forcenée, en évitant toute économie de signes, leurs personnages de convention : chômeur, barbier, menuisier, policier, prostituées. Les principaux : le porteurd'eau (François Deblock), l'aviateur (Marc Plas), la bonne âme Shen-Té (Karyll Elgrichi) et Madame Mitsu (Camille de la Guillonnière) restent agréables à voir et à entendre, quoiqu'ils évitent de porter sur eux l'indispensable regard critique. Lorsqu'ils constituent un chœur à l'avant-scène, pour s'adresser aux spectateurs, le mouvement d'ensemble devient séduisant, mais les chansons qu'ils profèrent ne sont plus celles de Brecht et de Paul Dessau, mais des tubes américains (« Only You »), des calembours, ou le Dies Irae de Mozart, susceptibles de provoquer la sympathie du public. . . Dans cette optique, le texte de la pièce fait souvent l'objet d'une adaptation ou d'une réinterprétation douteuse, avec par exemple une évocation incongrue de l'Abbé Pierre. Quant à l'Epilogue qui éclaire la parabole et dit l'aspiration à un idéal socialiste de bonté, il est tout simplement supprimé!

Mais malgré tout, ce spectacle de trois heures qui consterne les militants et les disciples orthodoxes du style brechtien, fascine les jeunes gens par sa façon insolite de traiter la question des inégalités sociales à partir de tableaux poétiques émouvants, ou de lancer un appel angoissé à la solidarité, et reçoit un accueil très chaleureux.
Philippe Oualid

Mise en scène de Jean Bellorini, costumes de Macha Makeïeff
Théâtre de la Criée, Marseille, du 29 Janvier au 1er Février 2014


Pierre Aimar
Vendredi 31 Janvier 2014
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