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L’Opéra de Marseille ressuscite le Roi d’Ys de Lalo, par Christian Colombeau

Une distribution sans faille, un spectacle en scope et couleurs grandiose.


L'âge d'or du chant français comme retrouvé

© DR
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Le Roi d’Ys d’Edouard Lalo, un chef-d’œuvre cette partition ? Il est vrai que le bel Edouard ambitionnait la construction d’un drame lyrique d’une coupe toute wagnérienne. Découragé d’atteindre son but, il se rabattit sur une composition plus classique : « j’avais la velléité d’en faire un drame lyrique… et j’ai écrit un simple opéra… ». Dont acte.

Un succès foudroyant à la création, des apparitions plus sporadiques ensuite. On peut le comprendre, sans faire le rabat-joie. L’œuvre est inégale, l’inspiration touche parfois au magnifique, mais l’orchestration n’est pas exempte de facilités avec ces excès de couleurs locales au premier acte. L’ouverture, grandiose, avec l’exposition des principales mélodies de l’opéra rejoint une montée des eaux simplement fascinante à tous points de vue.

Pour le livret, Lalo fait appel au poète Edouard Blau qui va adapter librement, habilement, mais avec des vers de mirliton, la légende bretonne de la ville d’Ys.
L’intrigue est connue : le roi d'Ys veut marier sa fille Margared au prince Karnak. La promise s’est cependant secrètement entichée du prince Mylio, son ami d'enfance, parti à l'aventure sur les mers. Il revient le jour des noces. Enfer et damnation ! Margared refuse de s'unir à Karnak, provoquant sa colère, même si elle sait que le prince et sa soeur Rozenn en pincent l’un pour l’autre.
Karnak veut se venger ; son armée est battue à plate couture par les troupes de Mylio. Mais Margared – sorte d’Ortrud bretonne - lui donne la clé des écluses qui lui permet d'inonder la ville d'Ys. Effrayée de son crime, elle se jette dans les flots, telle l'héroïne du Vaisseau fantôme de Wagner. Et là, accrochez-vous à la première bite d’amarrage, Saint-Corentin apparaît, fait reculer les eaux et sauve la ville. Halleluyah !

Toute production plausible de cet opéra ressemble à un exercice de haute voltige pour metteur en scène masochiste. Jean-Louis Pichon la réussit spectaculairement dans une atmosphère de fin de monde. Son spectacle (décors froids, minéraux, anthracites, humides d’Alexandre Heyraud et costumes rigolos de Frédéric Pineau) tient bien la route malgré ces cinq ans d’âge et lorgne de jolie manière vers la bande-dessinée futuriste aux tableaux d’une éclatante force dramatique.
Pour défendre les honneurs de la ville engloutie, il faut donc un metteur en scène inspiré - on l’a trouvé – mais aussi un chef et un orchestre dans leurs meilleurs jours.
Enflammé, passionné, adhérant totalement à la direction flamboyante de Lawrence Forster, l’Orchestre de Marseille s’embarque sans canot de sauvetage sur ce blockbuster lyrique et aquatique. Ce qui sort de la fosse est simplement, tout simplement magnifique. L’ouverture est d’une force saisissante, le solo de violoncelle sirupeux sans excès, les cuivres surnaturels, comme annonciateurs de l’Apocalypse finale. La direction de Forster, claire, puissante, dynamique, colorée, révèle la partition sous son vrai jour : un petit joyau du XIXe siècle.
Impossible d’adresser un reproche sérieux au plateau réuni. Dans le rôle-titre, Nicolas Courjal se montre non pas royal mais impérial de ton et de son, d’une présence, d’une autorité vocale à nulle autre pareille. Le rôle est relativement court, ingrat, et Nicolas Courjal en fait un premier plan. Chapeau bas.
Hyper lyrique, communicative, Inva Mula sort habilement de l’ornière son rôle cul-cul la praline d’amoureuse torturée entre cœur et raison et dessine une Rozenn toute de sucre et de miel, à la superbe plastique vocale.
Cœur et voix en bandoulière, flamberge au vent, Florian Laconi, tire son Mylio vers l’heroïc fantasy et se paie le luxe d’un contre-ut (sauf erreur de notre part, non écrit) fracassant. Au rideau, une ovation à l’aune de son talent : immense !
Le couple maudit Karnac-Margared ressemble à s’y méprendre aux Telramund, époux maléfiques de Lohengrin. Coup de génie, le vétéran Philippe Rouillon, d’une insolence rare, et Béatrice Uria-Monzon (qui dompte au mieux son impétueux falcon pour trouver des accents bouleversants au plongeon rédempteur) nous renvoient à l’âge d’or des Blanc et Gorr.
Chœurs percutants, seconds rôles (Patrick Delcour et Marc Scoffoni) en béton armé.
Encore une fois, le courageux et sympathique directeur Maurice Xiberras peut être fier de son travail.
Christian Colombeau


Christian Colombeau
Lundi 12 Mai 2014
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