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Théâtre Toursky, Marseille. Compte-rendu de l’Université Populaire du 15 Mars 2018

« Lire délivre - écrire inspire - improviser respire - parler répare » « J’ai tendu des cordes de clocher à clocher, des guirlandes de fenêtre à fenêtre, des chaines d’or d’étoile à étoile, et je danse » (Arthur Rimbaud)


Bernard Lubat, Roland Gori, Charles Silvestre © DR
Bernard Lubat, Roland Gori, Charles Silvestre © DR

Le principe de ces Universités : la gratuité. Pas d’âge requis, ni de titres, pas de contrôle des connaissances…
Les Universités populaires du théâtre Toursky aspirent à renouer avec l’utopie et l’exigence d’une culture pour tous, qui soit vécue comme un vecteur de la construction de soi et d’une identité citoyenne. L’accès au savoir est essentiel et le Toursky le sait, implanté dans des quartiers populaires où il trace, depuis plus de quarante ans, des chemins de culture et ouvre grand ses portes. Rendre culture et savoir accessibles au plus grand nombre, une vocation originelle du Théâtre Toursky, qui trouve son aboutissement toute l’année, au fil de sa programmation et de ces Universités populaires, moments de rencontres et de partages.

Après Debout les œuvriers en janvier 2017 au Toursky, le Manifeste des œuvriers est paru aux éditions Actes Sud en avril. Le désir de retour à l’œuvre sonne à toutes les portes de la vie : la vie de l’humain qu’on soigne, qu’on éduque, à qui on rend la justice, qui s’informe, qui se cultive, qui joue, qui s’associe, qui se bat, rempart de la solidarité qui s’offre à qui sait la chercher. L’homme doit se placer au centre des activités de production et de création pour lutter contre la normalisation technocratique et financière.
Dans une salle comble et très attentive, Roland Gori, professeur émérite des Universités, psychanalyste, Bernard Lubat, compositeur et musicien, Charles Silvestre, journaliste et vice-président des Amis de l’Humanité et Richard Martin, directeur du Théâtre Toursky, ont pris la parole à tour de rôle et ont engagé le public au débat.
Richard Martin se réjouit de ces conférences qui lui ramènent Charles et Bernard dans ce compagnonnage de Roland sans lequel les universités populaires n’existeraient pas et tant l’importance de parler des œuvriers lui parait évidente.
La coutume au théâtre Toursky est de mêler la poésie sous toutes ses formes à ces rencontres. En ouverture, Richard Martin dit « Liberté » de Paul Eluard. Assis parmi ses compagnons, sans effet de scène ni de voix, de manière intimiste, l’impact du poème en est multiplié : le poète s’adresse à chacune des personnes de l’assistance en particulier, comme en aparté, moment intense.

« On ne te demande pas de penser, il y a des gens payés pour cela, alors mets-toi au travail » La dénégation de cette citation prêtée à Taylor résume le fond de la pensée des intervenants à cette université populaire et le choix de ce mot « œuvrier » porteur d’intelligence, de poésie, de fraternité, d’espoir.

Intervention de Roland Gori :

« Ce qui me terrorise c’est que l’on prescrive d’être oeuvrier. On devrait l’être sans le chercher. Les enfants peuvent échapper à la protocolisation ; la musique, l’éducation est morte, le soin etc. Il faut s’en emparer. Une invitation à un peu plus de liberté. »
« Nous serions capable d’éteindre le soleil et les étoiles parce qu’ils ne nous rapportent pas des dividendes »
En citant l’économiste Keynes, Roland Gori explique que toute l’organisation du travail,
des pratiques professionnelles, se fondent sur une organisation qui éteint le soleil des étoiles ; on établit une évaluation tayloriste des métiers que l’on va moduler, que l’on va prescrire en demandant aux gens d’exécuter ce que l’on a pensé pour eux ; les déposséder, notamment, de la possibilité de créer et ensuite contrôler s’ils ont bien accompli les modules qui leur ont été prescrits. Le taylorisme est de l’avis de Roland Gori un système qui détruit complètement le régime politique. Il existe en effet un lien entre l’organisation du travail et la dimension du politique. Aujourd’hui, tous les métiers sont impactés par le paradigme de Taylor (1911 organisation scientifique du travail) et cela consiste à organiser, contrôler, évaluer. JAURES disait « la démocratie ne s’arrête pas aux portes des usines ». La démocratie ne doit pas s’arrêter non plus aux portes des universités, aux portes des lycées, des collèges, des théâtres, des laboratoires etc.
« Nous ne sommes plus en démocratie, car il n’y a pas de démocratie sur les lieux de travail. Restituer une dimension œuvrière à nos pratiques professionnelles, c’est contribuer à une politique des métiers qui permette une émancipation du politique. Je crois que l’échec de la gauche européenne provient de son incapacité à proposer une alternative à ce paradigme tayloriste qui impacte nos métiers et induit un certain nombre de normes de comportement, un certain nombre d’habitudes, de dispositions à agir ou à penser d’une certaine manière acquise sur les lieux du travail et qui se mettent ensuite en acte dans toutes les autres relations sociales, qu’elles soient amoureuses, amicales, affectives… La manière dont on travaille va incorporer un certain nombre de comportements qui vont finalement constituer l’espace social. L’organisation tayloriste du travail a trouvé une amplification considérable avec le néolibéralisme et l’échec de la gauche provient de cette incapacité à sortir de l’existant, l’organisation scientifique du travail qui décompose les actes professionnels selon un certain nombre de séquences afin d’accroître les rendements individuels. Taylor était parvenu en décomposant de cette manière les taches différentes qu’accomplissaient les ouvriers à quadrupler la production individuelle. Il proposait en échange des primes de rendement. Aujourd’hui conserver son emploi est déjà en soi une prime de rendement. Décomposer des actes, en faire des actes fragmentés où il n’y a plus la liberté de penser, la liberté de créer, la liberté d’œuvrer mais il y a une organisation avec fragmentation, rationalisation des actes, séparation entre les experts et les exécutants. Ce taylorisme-là s’est étendu à l’ensemble des métiers comme par exemple à l’hôpital où les chefs de service spécialisés, éminents chirurgiens ou autres, sont pliés sous la férule d’une logique gestionnaire qui leur demande d’accroître leur rendement, un rendement évalué de manière individuelle. Déposséder le collectif, contrôler individuellement non seulement le production mais l’isolement social est une des finalités du taylorisme : casser la solidarité sociale des ateliers. Un seul résultat : augmenter la production individuelle en ‘’pourchassant sous toutes ses formes la flânerie naturelle systématique des ouvriers qui, par solidarité, ralentissent la cadence pour que leurs compagnons ne soient pas mis au chômage (Le Chatelier). La science tayloriste est d’abord briseuse de classe. Il s’agit de décortiquer les gestes requis pour une tache et de les convertir en force de travail. Il parle de fraction de cheval vapeur pour parler de travail humain et veut les régler sur un modèle étalon performant. On entraine les ouvriers à se conformer précisément à ces institutions, à ces instructions écrites qui guident leurs gestes. L’appel des appels, continue Roland Gori, a été aussi à l’origine de cette colère de l’ensemble des métiers qui aujourd’hui se trouvent piégés par ce paradigme. On fait comme si l’économie était devenue la science reine qui devait guider l’ensemble de nos comportements. On souffre d’une maladie terrible qui s’appelle l’économisme, ce que j’appellerai : rationalité économique morbide où on ne voit le monde qu’au travers de la lunette extrêmement terrifiante de l’économie…Ce qui débouche sur la conception d’un homme automate. L’hégémonie culturelle de notre époque, c’est toujours cette manière de penser l’humain au-travers de la lorgnette de Taylor. L’artiste peut nous faire penser à un autre paradigme que ce paradigme-là. On peut être des artistes au niveau de son métier. Il n’y a pas d’humanité de l’homme sans cette liberté de créer, d’inventer d’innover. Quand la loi n’est plus à même d’établir un régime de liberté, subsistent un certain temps les mœurs et les coutumes. C’est le déclin du politique et nous y sommes. Il y a une inflation des lois, une enflure des lois. Elles n’ont plus le caractère sacré, souverain de la loi. Elles n’établissent plus une bipartition entre ce qui est permis et ce qui est interdit, elles font office de notes de services. C’est ce déclin des lois qui rend d’autant plus présente une normalisation généralisée des comportements qui établit une certaine manière de penser le monde. Le souffle humaniste de l’après deuxième guerre mondiale en réponse aux guerres fratricides qui ont ensanglanté l’Europe, a été détricoté par le néolibéralisme à partir des années 80 et a ‘flambé’ dans les années 2000 en Europe. Cela a abouti à des dispositifs de normalisation, de contrôle qui nous ont dépossédés de l’invitation à créer notre monde, notre avenir et innerver l’ensemble de nos activités professionnelles par le souffle de la liberté. C’est ce qui nous fait accepter aujourd’hui d’une manière résignée ce déclin du régime démocratique, cette faillite du politique que nous connaissons. Même si beaucoup n’acceptent pas, bien sûr, on constate une certaine apathie, une résignation en même temps qu’une colère, une révolte. Si on veut sortir de ce régime dans lequel on est aujourd’hui, il convient de retrouver sur nos lieux professionnels le goût et le désir de liberté par laquelle on peut envisager les pratiques professionnelles comme des œuvres et non pas comme du travail imposé. Avant tout débat politique, cela commence sur le lieu de travail. Je pense que le numérique et les possibilités qu’ont données les robots etc. Les nouvelles technologies peuvent être l’occasion de retrouver du temps pour pouvoir penser, partager, créer et ce faisant, créer un nouveau monde de liberté. ‘La liberté requiert la présence d’autrui’ alors que le taylorisme est le dispositif qui prive de la présence d’autrui. »

Œuvrier, mot de passe des poètes

C’est à Richard Martin que l’on doit cette phrase. « Quand bernard a porté ce mot, dit-il, ça s’est allumé ! Je Pense que nous sommes témoins. Peut-être que dans trois générations on dira : il y a un poète là-bas dans une campagne qui a donné le mot, c’est le mot de passe. La résistance jusqu’à ce qu’on passe le témoin pour cette œuvre-là qui nous échappe poétiquement je pressens qu’il y a quelque chose d’important dans ce mot qu’il ne va pas falloir figer, cataloguer, car justement ce mot œuvrier nous ramène à toutes nos histoires et à l’œuvre de nos vies. On va s’attacher à une charrue conduite par des étoiles et des fils d’or. »

Intervention de Charles Silvestre : « la liberté c’est le pouvoir d’agir »

« Tu as rappelé quelque chose d’important que je connaissais et je cite Pierre Leroux beaucoup cité par Michèle Riot Sarcey qui dit « la liberté c’est le pouvoir d’agir ». La vie c’est quand même le pouvoir d’agir dans la mesure où on peut. Il y a quelques années, il y a des gens dans une usine à Gémenos qui ont décidé de ne pas accepter cela. La liberté commence par cela, par dire je ne suis pas d’accord. Non, dire non ! A Gémenos ils ont dit non. A uzès il n’y avait pas que le mot oeuvrier, il y avait nous sommes des oeuvriers tôliers. C’est important car cela voulait dire non seulement faire œuvre mais se prendre en charge, se prendre en main. Les FRALIB non seulement se sont battus pour le maintien de l’usine, mais ils ont créé une coopérative. A partir de ce moment-là ils ont conçu l’usine comme ils souhaitaient qu’elle soit conçue par eux ; ils ont fait bouger les lignes : accord passé avec les agriculteurs provençaux pour leur infusion de tilleul, ouvrière devenue comptable après un stage ; ils décident à nouveau de faire un choix ; c’est une boule de neige passionnante car ils sont devenus en même temps écologistes ; ils ont révolutionné leur travail, leur organisation. Belle expérience oeuvrière : construire de l’œuvrier.
Œuvrier, qu’est-ce que cela nous dit aujourd’hui. A la lumière du livre que nous avons fait, je vais attaquer la chose en me servant de l’actualité. Pour les professions de l’humain : psychologue, éducateur, etc. c’est assez évident. Il faut qu’il y ait de l’œuvre dans leur travail car ce ne sont pas des mécaniques. Mais pour le monde ouvrier c’est plus difficile. Dans celui des usines ou le monde du commerce, cela devient plus compliqué car le regard qu’on a sur eux est celui d’employés, de salariés. Chaque jour, ils vont faire le boulot qu’on leur dit de faire, ils font leur possible pour faire le boulot, ils touchent leur salaire à la fin du mois en général des salaires moyens, en général c’est une vue réductrice du monde du travail qui se réduit à cela : chaque jour on va au travail, on gagne un salaire et ça roule et on va jusqu’à la retraite en espérant que cela ne soit pas trop tard.

Quand le statut fait l’œuvrier : la SNCF

Les cheminots sont-ils des œuvriers ? Drôle de question ! Si on le pense à la façon du gouvernement actuel, c’est-à-dire que la SNCF perde son statut d’entreprise publique, d’entreprise nationale, et que les cheminots n’aient plus de statut, alors oui. Mais c’est compliqué car certains auront le statut et les nouveaux embauchés ne l’auront plus. Il y aura deux sortes de cheminots : avec et sans. La SNCF est œuvrière, bien sûr car il est indispensable que ce travail de cheminot soit un travail d’équipe qui développe une solidarité formidable. On le voit de manière éclatante quand il y a des intempéries ou des choses difficiles à gérer. On comprend que les cheminots, les corporations de cheminots, quel que soit le métier, arrivent à faire le travail ensemble. Un conducteur de TGV a besoin de ceux qui s’occupent des voies ou dégèlent les aiguillages quand ils sont gelés. C’est toute une entreprise complexe qui fait rouler les trains. A la télévision, la question a été posée : « Les cheminots sont-ils compétents ? (car il y a beaucoup de retard) ». Il y a une campagne insidieuse pour dire que ni la SNCF ni les cheminots ne sont compétents. Donc à quoi cela sert-il d’avoir un statut ?

Un statut, c’est des droits et des devoirs. Le statut, c’est ce qui unifie le personnel de la SNCF qui partage des droits et des devoirs, qui partage le travail dans une espèce de symbiose, de cohérence avec tout un monde qui est celui du rail. Et cela change tout. C’est là que la notion d’oeuvrier, la notion œuvrière intervient. Chacun à son poste a une mission à accomplir pour les milliers de voyageurs. La façon dont c’est considéré par les instances de la république est un défi à une conception œuvrière de la SNCF, du rail et des cheminots. Le rail, cela risque d’être des gens qui viennent avec un contrat, peut-être même à durée déterminée. S’il y a banalisation du métier de cheminot, il n’y aura plus cet engagement « La SNCF chevillée au corps », cette solidarité dans le travail collectif. Il suffit de voir des pays étrangers où les compagnies sont privées pour comprendre que ce n’est plus du tout la même chose, même du point de vue du salut public.
Que faut-il répondre à des gens qui vous disent que la loi travail est faite pour que le travail soit plus rentable, plus productif etc., qu’il faut laisser plus de liberté aux directions d’entreprise… C’est cela l’idée, c’est ce que l’on appelle le libéralisme : déplacer comme on veut les gens comme des soldats de plomb, aujourd’hui dans cette entreprise, demain dans le commerce, un autre jour dans l’industrie à condition bien sûr, que l’entreprise ne soit pas délocalisée six mois après. La notion d’œuvrier m’intéresse non seulement comme réponse mais comme question. Qu’est-ce-que le travail peut retrouver en terme d’œuvre de façon à ce que le débat puisse se dérouler avec plus de réflexion sur le devenir. Dans le cas du cheminot cela revient à dire : Qu’est-ce-que c’est un cheminot ? Que fait-il ? Quelle est la valeur de son travail, quelle est la valeur collective du travail des cheminots ? Ce n’est pas simplement : J’ai un statut, j’y tiens car j’ai des avantages, vous ne me le prendrez pas etc. L’emploi, ce n’est pas une quantité ‘tant de chômeurs, tant de gens au travail…’ si on prend l’exemple de l’usine, ce n’est pas se prosterner devant la machine, on n’est pas à la messe. Servir la machine, c’est connaître son fonctionnement, la mettre en route, être capable de l’arranger. C’est la relation avec les autres. L’usine est quelque chose où tout s’emboîte. Dans le monde actuel ouvrier il faut faire valoir que cela bouge, faire valoir la part œuvrièriste dans ce que les gens appellent un emploi. Il se joue là quelque chose de complexe, quelque chose de l’artiste. »

Intervention de Bernard Lubat

Bernard Lubat tricote les mots comme il improvise sa musique, inventif, surprenant, adroit, astucieux, direct : c’est un chercheur constamment en cavale derrière la vérité et par là même un véritable esthète de l’œuvre.

« Œuvrier, pour moi, c’est accéder à cet endroit de la vraie relation à l’autre »
« Quand j’ai commencé à faire de la musique, dit-il, on m’a appris à être musicien, donc j’ai appris comme ça à empiler des notes, on vous apprend très tôt à payer la note. Au début vous jouez ce qu’il y a d’écrit donc vous n’êtes pas trop au courant de qui vous êtes car vous jouez une partition vous apprenez, c’est dur, et vous devenez musicien et vous avez d’un seul coup un certain savoir-faire qui fait que on vous embauche comme OS musical dans l’industrie de la musique. Donc vous apprenez dans l’industrie de la musique à fabriquer moult saucissons etc. On a tous en nous quelque chose de jauni… En tant qu’ouvrier spécialisé je vois la résurrection de Claude François, un fantôme qui n’en finit pas de s’électrocuter. J’étais content de prendre le chèque pour payer le loyer, la voiture et de rentrer dans ce système qui nous prolétarisait. Payé au mois, correct, je gagnais pas mal d’argent en étant prolétarisé. Plus vous la fermez, plus vous gagnez. Vous apprenez à faire ce qu’il faut faire comme musique, de la musique fabriqué. C’est comme l’agroalimentaire on vous apprend à faire des choses comme ça. Tout ce que nous écoutons depuis trente ou quarante ans à la télé nous fait croire que c’est ça la musique, toutes des vedettes. C’est une nouvelle religion c’est une espèce de nouvelle croyance ; puis petit à petit en étant musicien j’ai commencé à être fatigué de jouer cette banalité qui est devenu de la médiocrité. Cela commençait à m’alerter et je me suis dit c’est quoi être artiste au début vous ne percevez pas très bien ce que c’est car c’est quasiment asocial. Plus vous vous approchez de votre personnalité, de votre singularité, plus on commence à vous regarder : « Mais t’es pas comme nous toi, mais pour qui tu te prends » ? Un grand musicien de jazz disait jouer comme un « musichien ». Alors vous commencez à prendre des distances avec ce que vous faites, à ne plus vouloir faire ça ; vous devenez un artiste vous quittez les studios bien nourris, vous vous enfoncez dans les boites de jazz et vous finissez pauvre comme crésus mais alerté sur vous-même et tout à coup, parce que vous êtes dans votre singularité, vous percevez l’œuvrier, c’est-à-dire que vous rentrez dans l’œuvre, l’œuvre de vous-même, pas l’œuvre d’une fabrication. Vous fabriquez votre personne et là vous découvrez que c’est passionnant et complexe donc vous découvrez qu’il faut que vous lisiez car lire délivre et parler répare. TOUT à coup vous découvrez que vous existez vous êtes en vie, en devenir, en construction vous êtes en individuation, plus en individualisme car tout le monde joue à cela et tout le monde a la même bagnole rouge. Tout à coup vous allez au théâtre vous entendez une œuvre des mots du sens, vous découvrez la littérature la poésie, un monde vous apparait que tout le métier que vous faisiez avant vous avait interdit d’approcher. Ce que j’appelle la prolétarisation, c’est un truc comme ça : on vous garde au frais toute votre vie pour que vous soyez soumis, pour ne pas prendre conscience. SI un jour il y avait l’industrie du théâtre comme aujourd’hui l’industrie de la musique, ce serait une catastrophe. Aujourd’hui, la musique est foutue, c’est terminé ; la musique est mondialisée, ratatinée, uniformisée, industrialisée. Quelqu’un m’a dit la musique attend celui qui ne lui obéit pas. On doit désobéir à la fatigue d’obéir. Œuvrier, c’est cela, c’est être à l’œuvre et depuis je rame je rame je suis à l’œuvre, j’invente des tas de trucs qui ne servent à rien je me pose des tas de questions ; je me dis que du passé faisons table ouverte Picasso disait la liberté plus vite que la beauté. Il y a le feu. De Valéry : « les goûts sont faits de mille dégoûts ». Il n’y a plus de place pour la créativité car il y a de plus en plus de stock à vendre. Même le jazz ! il ne faut pas confondre free jazz et jazz libéral le free jazz a quasiment disparu des festivals. Il y a une esthétique de la modernité mais c’est ‘tranquillou’ ce n’est pas dangereux. Oeuvrier pour moi c’est accéder à cet endroit de la vraie relation à l’autre une relation qui n’est pas clientéliste. Erik Satie disait : « j’ai un grand respect des goûts du public, je lutte contre » et cela fait un siècle. Je le comprends car les goûts du public c’est comme l’opinion, cela a été fabriqué ; si nous n’avons plus d’artistes la société perdra courage et sans courage il n’y a pas de politique. Le mot œuvrier est parti d’une grande colère « être à l’œuvre de soi ». Je ne sais pas si c’est une révolution trans sans sandales, je ne sais pas exactement mais je sais que je suis en plein dedans. J’agis depuis un village éperdu d’avance et pour m’arranger avec cela j’essaie d’avoir de l’humour pour expliquer comment il faut tenir sans se suicider tout de suite. Il faut attendre car je me suiciderai la veille de ma mort, tant qu’à faire. L’œuvrier, c’est un avant-gardiste attardé ; il vaut mieux être un avant-gardiste attardé que collabo précoce. Une idée de l’œuvre de soi à donner à l’autre à partager à confronter à l’autre, à l’œuvre ou pas. Il n’y a pas que dans le rugby qu’il y a un sport de combat, d’ailleurs le rugby c’est la musique que je préfère : une équipe, ils répètent toute la semaine, l’autre équipe, ils répètent toute la semaine, et le jour où il font le match il faut tout refaire tout improviser ils sont pas d’accord les uns avec les autres et cela donne une espèce d’œuvre, d’incertitude , une œuvre qui rebondit, qui n’est pas maîtrisable qui n’est pas quantifiable et quelquefois pas qualifiable. Dans la tradition des économies de marché, seuls les voleurs pauvres restent pauvres. Je suis exactement dans cette situation. Les concepts viennent des luttes et doivent retourner aux luttes. Le cri du monde se mêle au bruissement du voisinage c’est cela qui nous permet de continuer. Ce n’est pas dans l’anarchie que naissent les tyrans. Vous ne les voyez plutôt s’élever qu’à l’ombre des lois ou s’autoriser d’elles. Par quel acte un peuple est-il un peuple ? C’est toute la question de l’élite, de l’élitisme. Moi je suis fauché comme les blés. En plus on me reproche d’être élitiste parce que j’organise, depuis 40 ans, un festival qui n’en finit pas d’échouer. On a décidé qu’on allait devenir incompétent pour le libéralisme et on s’accroche. Il fallait qu’on grandisse, qu’on refuse de grandir et on a réussi. Parfois il n’y a personne. L’élite est un refrain anti-intellectuel. Partout l’élite fait flipper, partout sauf en rugby. Œuvrier c’est un problème, ce n’est pas une solution ; un problème qui m’anime tous les jours toutes les nuits et depuis que je l’ai prononcé je n’ai plus la conscience tranquille. Je suis réfléchi par quelque chose qui me dépasse et, pour m’en sortir, j’ai trouvé ce poème de Rimbaud « j’ai tendu des cordes de clocher à clocher, des guirlandes de fenêtre à fenêtre des chaines d’or d’étoile à étoile et je danse »

Très applaudis à la fin de leurs interventions, le débat s’instaure avec la salle

A la question et à la réflexion d’une auditrice reprenant le discours de Roland Gori sur les nouvelles technologies, il répond :
« Je ne suis ni technophile, ni technophobe. C’est vrai que la technique est à la fois ce qui nous permet de nous émanciper et en même temps un dispositif de soumission sociale, de suppression de la capacité de mener sa vie et son comportement –par exemple ce micro me permet de ne pas forcer ma voix-. Aujourd’hui, les nouvelles technologies s’infiltrent partout : « la technique ce n’est pas un instrument ce sont des décisions prises à l’avance ». A partir du moment où vous entrez dans un schéma technique, vous entrez dans un chemin qui est balisé et que vous devez suivre. Les décisions sont déjà prises pour vous. Je suis d’accord avec vous bien sûr qu’il y a une aliénation par toutes les nouvelles technologies mais je pense qu’il y a une aliénation parce que justement la dimension du politique fait défaut. Je crois que ce serait une erreur qu’on « casse » les machines c’est-à-dire qu’on casse les nouvelles technologies. Le problème ne sont pas les machines, casser les machines serait aussi stupide que ce que faisaient les iconoclastes qui pensaient qu’en cassant les images ils casseraient les croyances. Le danger, dit Bernanos, n’est pas la machine mais c’est que l’homme depuis son plus jeune âge n’apprenne à désirer que ce que la machine peut lui donner. Restituons une dimension à l’espace public et à l’espace privé et à ce moment-là les machines peuvent au contraire nous libérer. Dans le nombre de taches que nous devons accomplir, si ce sont des robots qui les font, cela nous donnera du temps. Et de deux choses l’une, ou ce temps libéré permet en sorte une plus grande précarisation des humains et donc va servir à faire un peu plus de fric en mettant un peu plus la pression par un management par la peur de perdre son boulot, ou bien ce temps libéré va diminuer le temps de travail. Mais à ce moment-là cela ne restitue rien à la dimension du politique car ce temps libéré se transforme en temps de libération ou de spectacle. La troisième solution consisterait en ce qu’on réduise le temps de travail mais qu’on puisse inclure sur le temps de travail un temps qui ne soit pas un temps déjà modelé instrumentalisé et prescrit mais un temps d’échange. »

Charles Silvestre :
« Quand des musiciens se mettent à faire autre chose que de la musique ils mettent en branle l’œuvrier. Sur la porte de la très bonne librairie d’Uzès il y a « lire délivre, écrire inspire, improviser respire, parler répare ».

Richard Martin : « A nos outils, camarades, à nos outils »
« Pour une aventure avec Bernard, un spectacle sur Aragon, je suis arrivée imaginant travailler « sur le carré », à mon habitude et Bernard m’a dit « Attend respire ». J’ai compris à ce moment-là qu’il y avait un travail à rechercher ailleurs, quelque chose qui m’a bousculé. J’ai pressenti que ce mot, si les ouvriers s’en emparent demain quelque chose va passer. C’est un mot maitre et je regrette de ne pas avoir Léo et lui donner le mot pour m’expliquer pourquoi il est fort. Ce mot nous dépasse tous ; il correspond à quelque chose de cette humanité qui est en marche et qui va faire comprendre que ce n’est pas la lutte des classes, c’est que tous les humains travaillent à l’œuvre. Se mettre à la charrue de cette humanité. Nous sommes des frères humains, cette fraternité-là elle est en marche et ce mot là c’est une clé. Ce sont des frangins au travail, tous, pas de » telle ou telle catégorie. Qu’on ait ce respect absolu pour qu’avec ou sans casquette. A nos outils camarades, à nos outils. Cette œuvre se fera avec l’utopie et le compagnonnage des poètes. On peut toujours se dire on rêve à cette fraternité là mais avec ce mot que tu nous as offert, Bernard - c’est pour ça que je mettais l’accent sur cette découverte- quelque chose se met en marche. Mais il faut le dire, il faut le faire savoir, et il y aura un respect absolu pour tous ceux qui se « foutent » à la machine et que peut-être les gens quand ils vont se mettre à la machine si ils savent qu’ils sont des œuvriers ils y mettront davantage de ferveur, de passion et de création. »
Avant de terminer, une auditrice rappelle combien Didier Lockwood, immense musicien, humaniste, parti prématurément, ami fidèle du théâtre Toursky, improvisateur de génie, combien cet artiste était un œuvrier dans l’âme. Un bel hommage.
Danielle Dufour-Verna

Pour les prochaines universités populaires, voir le programme sur le site http://www.toursky.fr
Tél 04 91 02 58 35


Danielle Dufour-Verna
Mercredi 21 Mars 2018
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