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L’affaire Picasso par Eric Biétry-Rivierre paru dans Le Figaro Magazine du samedi 11 décembre 2010

La mise au jour de 271 oeuvres inédites de l’artiste, que conservait dans son garage un électricien des Alpes-Maritimes, met en émoi le monde de l’art, la justice, l’Etat et la famille Picasso. Voici le récit des circonstances de cette fabuleuse découverte. (A lire dans le Figaro Magazine avec une riche iconographie et des articles connexes)


L’affaire Picasso par Eric Biétry-Rivierre paru dans Le Figaro Magazine du samedi 11 décembre 2010
Le courrier qui arrive ce matin du 14 janvier 2010, au troisième étage d’un immeuble cossu du 2e arrondissement de Paris, 8, rue Volney, va faire l’effet d’une bombe dans le monde de l’art. Pour l’heure, sur le bureau de la réceptionniste de la Picasso Administration (PA), ce n’est encore qu’une lettre parmi d’autres. La société est au service des six héritiers du peintre le plus riche et célèbre des temps modernes, décédé à 91 ans, le 8 avril 1973, à Notre-Dame-de-Vie, son mas de Mougins. C’est elle qui gère, perçoit, répartit et contrôle les droits attachés au monopole de Pablo Picasso. A ce titre, elle délivre également des certificats d’authentification. Chaque année, en moyenne, 400 demandes de ce type lui parviennent, ce qui représente une somme de travail exceptionnelle pour un cabinet d’experts. Mais avec le Minotaure, tout n’a-t-il pas toujours été hors normes ?

La lettre postée à Mouans-Sartoux (Alpes-Maritimes) est une de ces demandes. Claude Picasso, 63 ans, enfant du maître et de Françoise Gilot, né hors mariage mais légitimé en 1972, est, en tant qu’administrateur, seul mandaté à y répondre. Son sésame pèse de l’or car, de New York à Paris ou à Londres, toutes les maisons d’enchères et les grands marchands se fient à son expérience et à sa connaissance. Au 8, rue Volney, les demandes – les quelques centaines acceptées comme les milliers refusées – sont systématiquement conservées. Rangées par année et par thème, selon un usage en vigueur depuis trente-cinq ans.
« Ces dossiers nous sont utiles car, parfois, ce sont les mêmes pièces qui reviennent pour analyse, au gré de leurs changements de propriétaires », explique, sous les lambris blancs de la PA, entre les rayonnages de chemises cartonnées, les étagères de livres consacrés à l’artiste et les grandes photographies contemporaines collectionnées par Claude, son assistante, Christine Pinault.

Des oeuvres introuvables dans le catalogue du peintre

Ce matin du 14 janvier, parmi les envois triés par piles sur sa table, à côté des demandes de licences, de produits dérivés et de reproductions d’oeuvres, elle remarque bien le pli de Mouans-Sartoux, un village proche des lieux de résidence de Picasso. A l’intérieur se trouvent 26 photographies. Toutes en noir et blanc, de format 15x20 et en double exemplaire :« C’est ce qu’on recommande en général à nos interlocuteurs, précise l’experte, car le noir et blanc permet de mieux rendre le dessin et accroche moins les reflets. Ce n’est qu’ensuite, si nous souhaitons plus d’informations, que l’on a recours à la couleur. » Quelques pages manuscrites sont jointes. Les expéditeurs mentionnent leur nom à l’en-tête, M. et Mme Le Guennec, avec leur adresse et leur numéro de téléphone.« Nous sollicitons votre assistance pour authentifier les tableaux du Maître PABLO PICASSO. » (Les majuscules correspondent à la graphologie). Ils précisent en détenir « plus d’une centaine » et que ce sont « des dons du Maître et de son épouse » ; l’homme ajoutant « pour lesquels j’ai effectué des travaux ». Suivent des descriptions des oeuvres de deux à six lignes chacune, assorties d’un numéro correspondant à la photo. De A1 à A26.

« Autant de vérifications, cela prend du temps. J’avais d’autres travaux en cours, ce n’est qu’en fin de journée que j’ai commencé », poursuit Christine Pinault. Quelques jours plus tard, cette première enquête n’ayant rien donné, elle informe Claude Picasso. « Comme moi, il n’est pas plus surpris que cela. Nous avons affaire à tant de gens disant avoir connu son père que c’est pour nous une habitude. » Claude Picasso demande toutefois un approfondissement des recherches dans les archives maison. Là encore, elles vont traîner : la PA a trois mois de courrier en retard et le personnel manque.Le 5 mars arrive un deuxième pli, tout aussi intrigant : 39 autres prises de vue des Le Guennec. De B1 à B39. Cette fois, le papier est à petits carreaux mais l’écriture, le style et la présentation sont identiques. Deuxième tentative de recoupement dans les 33 volumes du catalogue raisonné et dans l’inventaire de succession. Chou blanc de nouveau. Aucune reproduction ni indication qui pourrait donner une piste, une provenance. Ces oeuvres-là seraient-elles inédites ? Une centaine d’un coup, ce serait du jamais-vu.

Le 19 avril, 30 nouvelles photos parviennent rue Volney. Cette série C montre encore des pièces que ni Christine Pinault ni Claude Picasso ne parviennent à identifier. Dans la lettre, les requérants semblent s’impatienter. Ils se déclarent à disposition « pour éventuellement le montant des frais occasionnés ». Le principe d’un rendez- vous est décidé. L’entrevue a lieu le 9 septembre 2010 de 11 heures à 14 heures.Trois heures où on ira de surprises en découvertes. Avec, en point d’orgue, 59 nouvelles pièces assorties de leurs photographies noir et blanc. Ce jour-là, Christine Pinault en oubliera de déjeuner. Le couple qui se présente tire une valise noire à roulettes, coque rigide, de type cabine. Christine Pinault fait entrer les deux septuagénaires, les présente à Claude Picasso et les invite à s’asseoir autour d’une table en Plexiglas rouge-rose installée dans le salon principal de la PA. Les arrivants sont-ils intimidés dans ce décor design ? Quoi qu’il en soit, après un café et un verre d’eau, Pierre Le Guennec tire d’un coup son paquet de sa valise. Claude Picasso est concentré. Il va prendre son temps. Considérer sans un mot les 173 feuilles et les pages de deux carnets, une par une, parfois au compte-fils de photographe. Miracle : ce trésor se révèle d’une fraîcheur incroyable. Aucune trace d’humidité.

Déjà, il regrette de ne pas avoir de gants de manipulation avec lui. Après s’être assuré qu’ils ne soient pas cassants, il saisit les précieux papiers aux extrémités et les porte à la lumière afin d’en repérer les éventuels filigranes.« J’ai vu que Claude me faisait des clins d’oeil pour que je prenne des notes, j’avais déjà compris que c’était important », se rappelle Christine Pinault. De temps à autre, elle sort vérifier tel ou tel détail dans les ouvrages. Certaines feuilles portent, par exemple, le numéro d’un inventaire effectué dans l’atelier de Picasso rue La Boétie, en 1935, dans le cadre d’une procédure de divorce avec la première épouse du peintre, Olga Khokhlova (procédure abandonnée par la suite). Seuls quelques spécialistes connaissent ces chiffres. Rapidement, l’opinion de Claude et de Christine est faite : ces trésors, qui datent majoritairement des années 1900 à 1920 (1932 pour le dessin le plus récent, une étude de Femme assise dans un fauteuil), la période la plus prolifique, sont authentiques.

«La peinture ne nous intéresse pas »

Sous leurs yeux, il y a de quoi enflammer n’importe quel collectionneur. Voici un pendu de la période bleue, celle des vaches maigres ; une quinzaine d’études participant vers 1923 à l’élaboration des Trois Grâces ; une trentaine des toutes premières lithographies ; plusieurs schémas de compositions annotés de couleurs vers 1912 ; une nature morte devant la fenêtre vers 1916... Des dessins représentent des animaux, mais aussi, beaucoup plus rares, des paysages. Il y a aussi des portraits ingresques d’Olga dessinés vers 1920, lors de la période du retour à l’ordre classique ; des caricatures antérieures de groupes d’amis et de connaissances (Max Jacob, André Salmon, Apollinaire, le sculpteur Ponscarme décédé en... 1903 !). Picasso s’est même représenté parmi eux, croqué avec un bonnet et un pull marin. Surtout, neuf collages apparaissent. C’est le plus incroyable. Avec ceux de Braque, ils témoignent de l’invention du cubisme. Seule une quarantaine sont référencés, car Picasso en a perdu beaucoup lors de l’inondation de son atelier de Montrouge par la crue de la Seine en 1910. Ils valent au minimum 40 millions d’euros. Pour la totalité de la valise, il faut en compter 20 de plus. Les lettres disaient vrai. Bizarrement, les descriptions qu’elles comportent sont formulées dans un style très méthodique, dans un vocabulaire précis, digne d’un expert.
« Sanguine horizontale, deux trous de punaises au milieu »,« dessin fin, crayon et fusain », « teinte sépia »,« encre violette »,« gouache blanche »,« crayon gras, trait fort », « filigrane en ancre de marine à trois branches, présence d’une tache d’encre sur le côté droit »,« papiers collés et études en trois dimensions ». La position des personnages ou des animaux dessinés est minutieusement établie. Parfois, la description esquisse même un rapprochement,« étude d’Arlequin, similitude avec l’Arlequin de 1915, huile sur toile du musée d’Art moderne de NewYork ». Ou évoque une phase créative, « période bleue, saltimbanque au pied d’un réverbère ».

Ces feuilles et carnets auraient-ils déjà été expertisés ? Si oui, par qui ? A moins que les Le Guennec aient développé une solide culture de connaisseurs en consultant des livres. Or plus tard, lorsqu’on leur demandera pourquoi ils n’ont pas procédé à une authentification plus tôt, ils diront pourtant qu’ils ne s’intéressent pas à la peinture et pensaient que ces petits papiers ne valaient pas grand-chose... Pour l’heure, Claude Picasso est trop ébahi pour songer à poser la question. Il se rassoit et demande à Pierre Le Guennec, demeuré silencieux pendant le long examen, de lui donner une explication. Elle sera laconique. L’électricien rappelle ce qu’il a écrit : il effectuait régulièrement des travaux de maintenance à Notre-Dame-de-Vie ainsi que dans les autres propriétés des Picasso dont il cite la liste. La Californie et le quai Saint-Pierre à Cannes, le Ziquet à Golfe-Juan et le château de Vauvenargues... Un jour, « le maître » lui a donné ces dessins. Christine Pinault tique en entendant ce qualificatif que Picasso refusait...« Pourquoi ? » insiste Claude. « Il pensait peut-être que j’en étais digne », répond le retraité, laissant son interlocuteur sans voix. Christine Pinault prend le relais en s’adressant à Danielle, l’épouse.« Alliez-vous à Notre-Dame-de-Vie ? »« Non, je n’ai même jamais connu Monsieur. Mais j’ai connu Madame après son décès. » Jacqueline, la dernière épouse de Picasso, n’est plus là pour témoigner : elle s’est tiré une balle dans la tête en 1986, emportant peut-être avec elle la clé du mystère...

Un futur don pour le musée Picasso ?

Picasso ne donnait absolument rien qui ne fût signé, daté et dédicacé afin d’éviter les détournements et contrefaçons – cela depuis le début de sa carrière, car il avait toujours été conscient de son importance. Très tôt, dès l’époque montmartroise des fêtes au Lapin Agile et de l’épanouissement au Bateau-Lavoir, l’artiste n’avait plus eu besoin de vendre ses oeuvres pour vivre, choisissant ses clients, gardant pour lui le meilleur et se constituant ainsi un musée personnel. Claude Picasso n’émet aucune hypothèse. Ce 9 septembre, il ne peut que photocopier la carte d’identité des Le Guennec et prendre, avec leur accord, quelques photos couleur des oeuvres. Notamment des papiers collés qui vont rejoindre la valise à roulettes et repartir dans le modeste pavillon de Mouans-Sartoux, dans « le garage » évoqué par Pierre ou dans « le coffre » mentionné par Danielle. Claude Picasso appelle immédiatement après leur départ sa responsable juridique, Claudia Andrieu, pour lui faire part de son angoisse. Non de perdre ces biens pour lui mais pour le grand public et les historiens de l’art qui n’y ont jamais eu accès. Son voeu est de les voir revenir dans leur intégralité à un musée national. Pour cela, il faut empêcher qu’elles soient dispersées au gré des ventes.

Les héritiers portent plainte contre X pour « vol et recel »

Il commence par faire traîner l’envoi des certificats d’authentification. Puis, sur le conseil de son avocat, il dépose plainte afin que la police puisse saisir le bien, garantissant temporairement sa protection.
Le 23 septembre, les six héritiers portent donc plainte contre X pour « vol et recel ». Seule la détention illégitime n’est pas prescrite, encore faut-il apporter la preuve du vol...
Le 5 octobre, la collection est saisie. Elle est désormais placée sous scellés à Nanterre, dans la chambre forte de l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels.
Le même jour, les Le Guennec, placés en garde à vue, sont auditionnés puis laissés libres. « Ils ne sont pas mis en examen, ne faisant même l’objet d’aucune poursuite », indique Me Hélène Rees, leur avocat. Le parquet de Grasse, qui a décidé de tenir les éléments de l’enquête secrets, n’a pas encore pris sa décision, mais une chose est sûre : selon le code français, « en fait de meubles, possession vaut titre ». Pierre et Danielle Le Guennec s’insurgent contre les accusations de vol. « On voulait juste mettre nos affaires en ordre pour nos enfants. Si on a fait ces cadeaux à mon mari, ce n’était pas pour qu’on les vende. On a même écrit des lettres en recommandé à M. Claude Picasso », plaide Danielle Le Guennec. Il n’a pas non plus vendu le tout au marché noir, ce qui, même sans authentification, aurait pu lui rapporter déjà pas mal d’argent. ANice-Matin, l’artisan a rappelé que le vieil artiste de Notre-Dame-de-Vie l’invitait à prendre le thé lorsqu’il s’informait de l’avancée des travaux. « C’était comme un rite. On parlait de choses simples. Des lampes de la grande allée qu’il faudrait peut-être changer un jour, du four que Madame a fait venir d’Amérique et qui est en 110 volts... » Une amitié est-elle née alors ? Picasso aimait les artistes, les intellectuels mais aussi son coiffeur, son chauffeur, son dentiste... «Un soir, alors que je m’apprêtais à quitter la propriété, Madame m’a tendu un carton à dessins en me disant : “C’est pour vous.” » Et de suggérer qu’ils devaient avoir besoin de place, que c’était sans importance puisqu’il ne s’agissait pas de tableaux. « Un mélange de bouts de papiers, des coupures de journaux, des bouts de cartons découpés »...

Est-ce la vérité ou faut-il imaginer, trente-sept ans plus tôt, un ouvrier de 34 ans en discret bleu de chauffe travaillant souvent seul dans l’incroyable capharnaüm de ces pièces transformées en ateliers, où rien n’est jeté, où tout ménage est interdit ? L’homme prête attention à ce qui l’entoure, plonge une main comme un ours dans un pot de miel... Picasso était certes conscient des avalanches de tentations qu’il suscitait. La moindre addition gribouillée sur un coin de nappe dans un restaurant était considérée comme une relique. Lorsqu’il quittait une de ses maisons, il laissait tout en l’état, mais prenait soin de fermer portes et fenêtres. A l’intérieur, quelques papiers griffonnés de plus ou de moins, qui s’en apercevrait ? A la PA, on poursuit les recherches, notamment au musée Picasso de Paris, qui détient les archives. Les correspondances prestigieuses, mais aussi les factures, des devis... Le nom des Le Guennec n’est pas apparu dans ceux des fournisseurs. Ce qui ne prouve rien : l’électricien a pu travailler avec une raison sociale portant un nom différent du sien. Des détails sur les travaux entre 1970 et 1973, notamment les conditions de pose d’alarmes, permettraient une confrontation plus précise avec les souvenirs de Pierre Le Guennec. Problème : le musée se trouve actuellement en travaux et ses 200 000 archives sont entreposées dans un garde-meuble. Surtout, elles ne sont pas publiques. Elles ne le seront qu’en 2023.
Eric Biétry-Rivierre - Le Figaro Magazine du samedi 11 décembre 2010


pierre aimar
Jeudi 9 Décembre 2010
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