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Membre du Syndicat de la Presse Culturelle et Scientifique (SPCS) et de la Fédération Nationale de la Presse Spécialisée (FNPS)


Jean-Pierre Cramoisan narrateur du fabuleux et de l’inconscient

Lire Jean-Pierre Cramoisan n’est pas un exercice de tout repos. Ne vous risquez à prendre son bouquin sous le bras en métro pour éviter les passages véloces des sempiternels panneaux publicitaires, le nez dans des pages noircies à la va-vite. Non. Jean-Pierre Cramoisan est un auteur qui s’apprécie, dont on goûte les mots en salivant au plaisir de connaître la suite.


Jean-Pierre Cramoisan
Jean-Pierre Cramoisan

Cet écrivain est un homme de lettres à part : torturé à la manière d’un psychanalyste, fantasque à la manière d’un philosophe, farfelu, grave mais tendre, désarmant et tellement normal. Si ses écrits peuvent être étranges, sombres, tristes, émouvants, facétieux, sinistres, étonnants, terribles, frisant parfois le cynisme, ou enjoués, espiègles, superbes, brillants, humanistes, somptueux, merveilleux, ils sont toujours passionnants, prenants, captivants : l’apanage d’une grande culture, d’un art maitrisé, le témoignage d’une sensibilité doublée de lyrisme. La plume virevolte avec ardeur et application ; le style est riche, lumineux. Jean-Pierre Cramoisan est un poète.

Jean-Pierre Cramoisan virtuose de la plume et de l’âme

Né en 1948 à Bois-Colombes, Jean-Pierre Cramoisan est l’auteur de romans, Les quais de cendre, Le cycle de la viande… mais aussi de nouvelles, Les fantômes ont toujours soif, La trilogie du miroir… Il a été correspondant dans divers quotidiens et revues en tant que critique d’art et de théâtre. Il est également peintre et a exposé jusqu’en 1998 dans de nombreuses galeries d’art contemporain en France et à l’étranger.

« Quintologie du Miroir ou les Frasques métaphysiques du chat Grigri »
« Une quintologie, c’est l’ensemble de cinq œuvres littéraires qui se font suite et sont reliées par un même thème ».
Après avoir lu son « Ostreia », paru en 2012, et d’autres livres encore du même écrivain, je me suis laissée emporter par ce recueil de nouvelles, un peu par parti pris je l’avoue –j’avais adoré Ostreia- mais aussi par esprit critique. Qu’allait-il encore me faire découvrir ? Son esprit bouillonnant, fantaisiste, fantasque même, allait-il encore assouvir ma transe de lectrice en mal d’intelligence ? Allais-je retrouver cette conscience aigüe du rythme, cette mélodie de la sémantique, cette originalité du texte ? Difficile d’écrire des nouvelles ! Comment se dépatouiller du fil conducteur, de la chute ? De l’absence de conclusion, de morale ? J’avais hâte !

Jouir des mots, seuls remparts contre la mort et contre la vie

Et quelle fut ma surprise ! Le style n’est jamais figé, statique. D’un livre à l’autre, il s’épure, s’ennoblit. C’est le même Cramoisan, plus chevronné, plus habile peut-être : approche psychologique fine des héros (à mon avis, ils sont trois : le narrateur, le miroir et le chat Grigri), fulgurances et retournements créant suspense et interrogations, écriture intense, incisive, rapide, où chaque mot est pesé, « dépesé », retourné, ciselé ; chaque phrase travaillée, claire et subtile. Comment se débrouille-t-il, cet homme-là, pour employer un langage extrêmement soutenu en y mêlant des grossièretés de presque charretier, sans être vulgaires, jamais ? Tels des portraits (mais ce seraient ceux de Nicolas de Staël, peignant avec frénésie, son âme au bord de l’abîme), le rythme et la couleur sont immédiatement annoncés par une action brute, une esquisse, une vision fugitive. Les personnages sont solidement campés, ils interagissent entre eux : au fil de la lecture, l’auteur tisse sa toile. Cramoisan, c’est une sensibilité artistique en fusion, un magicien et un sculpteur du verbe.

Narrateur du Fabuleux et de l’Inconscient

Mais le narrateur est un homme tourmenté par le néant.
« J’en arriverais presque à deviner le chemin qui mène à l’agonie du temps »
Ce qui transpire de ses nouvelles : la peur de la mort, la peur de disparaître ou de se retrouver seul. La peur du vide !
« Bénie sois-tu mon insomnie qui fait rouler loin de moi l’heure de ma mort. »
Les angoisses de la mort, qui se nourrissent plutôt de la peur d’être seul que de la peur de disparaître. Il lui semble impossible de se représenter un monde sans lui, simplement parce qu’un monde sans lui, ce serait encore lui qui l’imaginerait. Derrière la peur de la mort se cachent deux en fait deux peurs, antinomiques, et pourtant identiques : la peur de ne plus être soi, de ne plus être sa propre solitude, et l’angoisse d’être seul, d’être sa propre solitude. Deux éléments opposés et pourtant identiques qui ne peuvent coexister que parce qu’ils ne sont l’un et l’autre, rien d’autre que du vide. Ce vide, c’est sa troisième angoisse, et c’est la plus importante, celle que les deux autres tentent vainement de masquer : sa propre solitude, son moi « clôturé » sur lui-même. Le vide, le non-être.

Traverser le Miroir

La première fonction venant à l’esprit du miroir est celle du reflet. Mais ce reflet est-il une réalité ou une illusion ? C’est pour le moins une inversion de la réalité qu’il est aisé de vérifier : le reflet d’un mot écrit sur un papier, et l’on constate que l’ordre des lettres se trouve complètement inversé. Par l’effet de miroir, le mot a perdu sa réalité ; d’une certaine manière le miroir est menteur. Mais on peut penser qu’il nous livre l’autre face du monde. Il apparait alors comme le révélateur de l’antimatière qui serait ici quantitativement égale à la première. Voir au-delà du miroir, c’est le traverser en pensée, tenter d’aller dans l’autre monde, non pas vers la mort mais vers le monde cosmique que nos sens ne parviennent pas à appréhender. Ce qui est derrière le miroir est peut-être plus créateur que le reflet qu’il offre.

Alors le miroir joue le rôle de la page blanche devant l’écrivain ; cette page qui attend, attend et en même temps provoque ; projection de la réalité recréée par le regard, par la pensée, par l’imagination de l’auteur ; plus voisin encore du mirage, des mirages plus constructeurs, plus révélateurs que la vision de la simple réalité. Apprendre à contempler (con-templer) « être avec le temple », trouver l’angle harmonique qui révèle et diffuse la lumière. Celui qui sait « tenir » le miroir peut trouver le fameux point qui révèle la genèse de l’univers, le rejoindre… et s’y perdre ?

Pour Jung, traverser le miroir, c’est retourner dans les eaux primordiales, effectuer une plongée dans « La Grande-Mère », vivier des potentialités symboliques, source de renaissance ! Bizarrement (ou pas) le miroir du narrateur, interne, appartient à sa « grand-mère ». Ce n’est pas l’autre qui le double, il est le double de l’autre. A l’autre le réel, à lui l’ombre. Angoisse à la découverte que l’autre visible n’est pas l’autre réel. Je ne suis pas moi-même celui que je croyais être, terreur profonde. Plus encore, il soupçonne qu’il n’est peut-être non pas quelque chose, mais rien. Face au miroir se pose la question fondamentale, la question métaphysique posée en première personne : « Suis-je quelque chose ou bien rien ? »
« N’est-ce point l’apanage des poètes que de se casser le nez contre les portes ouvertes de l’indicible ? »

Cramoisan évoque ce qu’en psychanalyse on appelle « le fantasme du corps morcelé » fixé par les peintures du génial Jérôme Bosch. (Tiens, le chat Grigri perd un bout de sa queue et le narrateur risque d’y laisser sa main !) L’unité du corps est l’aboutissement d’une longue conquête. Le miroir devrait avoir pour fonction de mettre fin à cette dispersion panique. L’écrivain porte encore cette peur en lui, cherchant derrière le miroir ce qui lui manque.

Passerelle entre deux mondes, symbole de communication entre ces deux mondes, le miroir est une métaphore qui ouvre l’accès à un monde primitif fait d’émotions, de totale subjectivité. Il relie l’objet et le non-objet, le rationnel et l’imaginaire.
On n’est pas très loin de Lewis Carool qui, avec « Alice » et « la traversée du miroir », est porteur d’une intuition sur ce que sont le conscient et la structure du sujet. Pour la réalisation de cet œuvre, il y a Carroll le poète, le rêveur, l’amoureux, le logicien, le professeur de mathématiques. Le chat qu’Alice rencontre disparait par morceaux et se contente de sourire. C’est en cela que Carmoisan me fait penser à Carroll.
« Vous qui lirez ces pages et qui partagez peut-être votre vie avec un chat, demandez-lui de vous ouvrir les portes de votre miroir »
L’auteur semble avoir accouché de ses nouvelles, après un long travail sur lui-même. Le miroir devient son instrument d’analyse, Grigri le chat, l’analyste qui le pousse à ses retranchements, et le réconforte dans ses atermoiements :
« Je voyais apparaître dans les yeux du mien (Grigri le chat), des éclipses de lune en virgule pendulant sur fond de cendre ambrée. J’aimais me laisser emporter à travers ces vivants vitraux sur des chemins qui mènent à l’exil de la couleur. »
Et Dieu…
« Quant à Dieu, je me demande encore si c’était le bon… »
L’existence, la non-existence, l’appel de Dieu ? L’Etre suprême ou désengagé du suprême transparaît tout au long de la narration. En point d’interrogation, d’exclamation, de supplications ! Dieu négation, Dieu blasphème, Dieu incantatoire, Dieu sans néant ou néant sans Dieu.
Pour les deux dernières nouvelles, je vous laisse juges. Le miroir est brisé. Sans-doute un retour à la vie. La vie ? L’amertume, la monotonie, la laideur, la cruauté, l’infamie, sans les yeux couleur d’étoile et de ruse de Grigri le chat.
Surtout, ne pas sauter dans ce vide…
Alors les nouvelles se parent en couverture du livre d’un dessin de Johanna Heeg :
« Miroir de la mélancolie où se cache la couleur de l’émotion, cette étincelle de l’âme qui donne aux choses les traces enchantées de l’imprévisible. »

Un livre qui n’a de sombre que la psyché de l’auteur, des nouvelles regorgeant de fantaisie, à lire par amour des lettres et surtout pour le plaisir.
Danielle Dufour-Verna

« Quintologie du Miroir ou les frasques métaphysiques du chat Grigri » paru en 2016, aux éditions Titanic-Toursky


Danielle Dufour-Verna
Samedi 16 Décembre 2017
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