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Guédiguian « La Villa ». Un cri d’amour tendre et émouvant. Une ode à l’espoir

« Les chemins anciens se referment peu à peu, il faut les entretenir »
« Ne me quitte pas, il ne me reste que ta beauté »
Deux phrases, l’une prononcée par Meylan, l’autre par Darroussin, deux des phrases clés du film qui commence avec les mots du père : « Tant pis ! ».


Guédiguian  « La Villa ». Un cri d’amour tendre et émouvant. Une ode à l’espoir

Tant pis si les idéaux ont blanchi comme les cheveux des protagonistes, tant pis si le temps passe inexorablement, s’effiloche, tend la corde de la vie et éloigne de ceux que l’on aime.
Il en est des films comme des réalisateurs. Certains sont intéressants, voire très intéressants, d’autres sans intérêt ou carrément ineptes. Quelques-uns sont sublimes. Le nouveau film de Guédiguian « La Villa », actuellement sur les écrans, fait partie des sublimes. Ses films sont une manière de faire le bilan de ce qu’il a fait avec ses idées. Une fois encore, Guédiguian ne fait pas de placement de produit, il est vrai : il analyse et en fait un chef d’œuvre ! Guédiguian est un poète. Au-travers de ses yeux c’est notre vie qui jaillit. Il tire de sa palette les couleurs de nos souvenirs, de nos sentiments, de nos regrets, de nos désillusions, de nos déceptions, de nos amertumes, de nos espérances… Touche après touche, le tableau prend forme, s’anime. Il plante son décor et la magie s’en empare. On traverse le miroir. Est-ce la lumière, le son, la musique, le silence ? Les yeux d’Ascaride, le regard pensif de Darroussin ? Le sourire craquant de Robinson Stévenin ? La voix chaude et grave de Jacques Boudet ou bien l’intelligence de Meylan ? On est immédiatement transporté dans son univers. On disait « c’est du Pasolini » ou « c’est du Fellini », on dit « c’est du Guédiguian ».
« Dans une calanque, près de Marseille, au creux de l’hiver, Angèle, Joseph et Armand se rassemblent autour de leur père vieillissant qui vient d’avoir une attaque. C’est le moment pour eux de mesurer ce qu’ils ont conservé de l’idéal qu’il leur a transmis, du monde de fraternité qu’il avait bâti autour d’un restaurant ouvrier dont Armand, le fils aîné, continue de s’occuper. »

Ne lâche pas ma main

« La Villa » est tournée dans le décor préféré du réalisateur, avec ses acteurs fétiches : Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan et Jacques Boudet. Une calanque baignée de cette lumière particulière d’hiver que l’on ne trouve qu’ici, un mélange de mélancolie douce et de nostalgie. Un train passe sur le viaduc pour rappeler que la vie est là tout de même, une vie en transit. Marseille en fond, dans certains plans, pour que la calanque ne soit pas totalement isolée du monde qui fait irruption ici avec les migrants. Trois gamins cachés dans la garrigue, cette garrigue chère au cœur de Meylan qui en débroussaille les chemins. Les deux plus petits ne se lâchent pas la main, alors on découpe les habits. Image puissante ! On imagine la maman « Ne lâche surtout pas la main de ton frère. » Des silences, des questions, de l’amour, de la tendresse. Dans ce film, une émotion forte, constante, comme une note tenue. Le réalisateur réussit à mettre ensemble son intimité et le monde, créant une véritable alchimie dans chacun de ses films. Guédiguian filme la vie et ses acteurs avec amour en les magnifiant et les images deviennent sensuelles :
« - Je travaille sur des personnages et des dialogues –dit-il- ce qui renvoie aux acteurs, donc au théâtre. Je continue à penser que l’essentiel d’un film ce sont les acteurs. Je privilégie les acteurs car ce sont les miens, et mes amis en plus. Ce sont eux qui sont au centre donc cela renvoie plus au théâtre qu’au cinéma. Ils font le pont entre les deux. On ne peut pas faire de cinéma sans savoir quelques règles qu’on apprend au théâtre. J’aime les acteurs qui maîtrisent leur jeu, qui ont une intelligence absolue de ce qu’ils font, autant d’intelligence du texte que l’auteur. »
Les extraits de jeunesse (Ki lo sa) surgissent, accompagnées de « I want you » de Bob Dylan, pour rappeler le lien indéfectible de cette fratrie : On ne peut pas oublier, s’oublier, tout effacer, après avoir vécu cela ! Le poulpe qui s’attache à la cheville de la séduisante Angèle, c’est l’enfance, le bonheur qui revient, s’agrippe avec les souvenirs, se mêle au présent, ressoude les liens.

Rencontrer Robert Guédiguian, Jacques Boudet, Robinson Stévenin et Gérard Meylan autour d’un café ne ressemble en rien à une conférence de presse habituelle. C’est une réunion de copains parlant à bâtons rompus –même si on imagine les mots cent fois répétés- de leur film, de leurs passions, de leur capacité à offrir le meilleur d’eux-mêmes, de la vie en quelque sorte. Ce qui en ressort est un sentiment d’amitié, d’affection, de vérité. Ici, on ne triche pas. Les réponses aux questions ne sont ni brèves, ni racoleuses -façon je te réponds pour la pub du film-, le temps est pris de l’explication, du détail.

« Le théâtre a la possibilité de transformer le monde »

Guédiguian : « -Le théâtre c’est la distance, la concentration des thèmes, le décor… On a tout reconstitué et on a fait en sorte que ce soit une évidence. Il faut que la complexité soit discrète, qu’il y ait une sorte d’évidence. Cela je l’ai appris plus au théâtre qu’au cinéma. Je lis et je relis Tchekov» Jacques Boudet mentionne Brescht : « Ne dîtes jamais que c’est naturel » et défend avec conviction un moment particulièrement émouvant du film « -c’est un acte de rébellion, dit-il ». Le jeune, beau et talentueux Robinson Stévenin nous dit son plaisir à faire partie de la troupe. La tendresse, l’acuité de son personnage l’habitent. Il en parle avec amour, les yeux brillants. « Un pêcheur qui déclame du Claudel ». Pour Gérard Meylan, l’ouvrier, l’artisan devient œuvrier. « L’art, ferment de nos résurrections » ! Camille Laurens écrit dans « Le grain des mots » : « -on ne nait pas humain, on le devient. Et ce qui peut aider à cette conquête, me semble-t-il, c’est l’étude de ce qui nous est propre –hommes et livres, œuvres humaines-. » Ce qui frappe chez ces hommes assis en rond avec nous, c’est leur complicité, leur fidélité, leur immense culture, leur évident bonheur à être ensemble. Ils décortiquent les valeurs qui s’effritent, le temps qui s’effiloche, pour lutter encore. Ceux-là ne baissent pas les bras. Et c’est cette image que Guédiguian transmet à la fin du film.

Robert Guédiguian est un fidèle : fidélité aux lieux, aux gens, aux idées ; il écrit pour être fidèle :
« La fidélité chez moi est une nature, mais aussi un choix, une nature qui se transforme en choix de vie. Etre fidèle, cela se construit en permanence. Etre réellement fidèle, c’est s’adapter au monde, tout en essayant de ne pas trahir ses rêves. C’est une attitude forcenée, une forme de résistance. »
Toute l’intelligence des films de Robert Guédiguian réside dans cette force, dans ce respect profond des idées et de l’amitié.

« J’essaie toujours de regarder le monde de l’endroit où je le regardais quand j’étais gamin. »
« -Le père de Gérard Meylan était un homme exceptionnel, un second père pour moi. C’était le maître d’école de l’Estaque, un instituteur communiste avec une pédagogie de fou qui lisait des romans tous les soirs et écoutait de la musique classique. Il me fascinait. J’avais l’impression qu’il savait tout, qu’il avait tout compris du monde. Alors j’ai lu Marx et avec Gérard on a fondé le cercle de la jeunesse communiste de l’Estaque. J’ai fait mon premier film de la même façon, à l’Estaque, le quartier de mon enfance, avec des copains de jeux : un chauffeur routier, un autre chaudronnier, et bien-sûr Gérard Meylan, devenu infirmier. Jean-Pierre Darroussin est arrivé dans le troisième film. Il a la même vision que nous de la société, la même vision de la gauche. »
« Les petits fours avec les directeurs des chaînes et les magnats de la fiction, je n’y vais pas : je travaille avec eux, je ne mange pas avec eux. »
Fils d’une mère allemande et d’un père arménien, issu donc d’un peuple génocidaire et d’un peuple génocide, Robert Guédiguian regarde toujours du côté des plus faibles.
« Un homme –dit-il- se juge à ses actes. Peu importe qu’il soit Allemand, Arménien ou autre chose.


Des questions… qui interrogent

Les questions sont posées dans ce film –comme le dit si bien Robinson Stevenin- et c’est cette contemporanéité qui touche. Ce sont les questions que nous nous posons tous : Comment va s’effectuer le partage de cette villa ? Meylan pourra-t-il conserver le restaurant ? Qui va s’occuper du père désormais lourdement handicapé ? Que fait-on des enfants ?

« La Villa » est un instant de vie. Aux questions posées, les réponses ne sont pas seulement suggérées, elles sont évidentes. C’est l’écho des voix sous le viaduc, cet écho qui parvient aux oreilles du père assis sur son fauteuil sur le balcon -Il tourne légèrement la tête vers eux, la vie coule à nouveau dans ses veines- cet écho mêlé à celui de la petite fille retrouvant sa voix, libérée du carcan qui l’étouffe ; les voix des enfants morts, celles du passé, du présent, de l’espoir, c’est la fraternité retrouvée, la solidarité, la réponse à nos questionnements. . Ce qui sauve cette fratrie, c’est l’humanisme ancrée en eux, c’est le respect qu’ils se portent l’un l’autre et l’affection qu’ils cachent derrière les années d’absence, c’est leur générosité.

Les jeunes et la vie
Les jeunes de Guédiguian sont investis d’espoir. Ce sont eux qui ont les rênes en mains. Ils apportent la fraîcheur, la vivacité. Bérangère (Anaïs Demoustier) met Darroussin face à ses errements. Ce sont les jeunes qui montrent le chemin : un Robinson pêcheur- poète, la jeune et si jolie « fiancée » de Darroussin, intelligente, vraie, généreuse, le fils des voisins, ambitieux mais reconnaissant.
Le talent des acteurs de Guédiguian ne se dit plus. Ils ne jouent pas, ils sont ! Et chaque jeune coopté dans la troupe semble aussitôt pétrie de la même glaise. Ce film, à la fois triste et beau, empreint d’une mélancolie douce, est un merveilleux, émouvant et tendre cri d’amour, une ode à l’espoir.
Danielle Dufour-Verna


Danielle Dufour-Verna
Vendredi 1 Décembre 2017
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