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Membre du Syndicat de la Presse Culturelle et Scientifique (SPCS) et de la Fédération Nationale de la Presse Spécialisée (FNPS)


Débat en cours : La musique classique est-elle à l'agonie en France ?

«Malgré quelques miroirs aux alouettes comme la Fête de la Musique, l'audience de Radio-Classique, les émissions de Jean-François Zygel ou Frédéric Lodéon, le classique est à l'agonie en France.»
Ainsi débute l’article de Jacques Drillon paru dans Le Nouvel Observateur n° 2258 du 14 février dernier.
La musique classique est-elle vraiment à l’agonie en France ?


A l'agonie en France, pas à l’étranger ?

chorégies d'orange
chorégies d'orange
L’auteur ne le dit pas car il est un principe intangible dans la presse française qui consiste à s’intéresser à ce qui se passe dans l’hexagone. Ici et ailleurs relève de la curiosité de votre magazine.
Bref, c’est l’agonie de la musique classique car les disques ne se vendent plus ou en très petite quantité et que le public vieillit, analyse Jacques Drillon.

Un art à l’opposé du mode de vie actuel

Peut-on être spectateur de concert classique sans culture musicale ou sans sensibilité particulière ?
Peut-on, en franchissant la porte d’un opéra, passer instantanément d’un monde de bruits, de fureurs, de stress, de musique tchno, de jingles aggressifs, d’immédiateté, de facilité, à un univers où seule la perfection est la règle ?
La musique est le domaine par excellence de la rigueur, de l’effort, de la volonté, du long terme, de la persévérance, de la souffrance, du doute, de l’inaccessible, du renoncement.
La société du XXIe siècle peut se résumer en une expression : «tout, tout de suite». Ce qui est diamétralement opposé à ce que l’on demande à un musicien.
Ce n’est pas la musique qui est à l’agonie, c’est une forme de civilisation qui disparaît.
Il en est ainsi de toutes les civilisations : elles naissent, croissent et embellissent, puis s’étiolent.
Nous nous étiolons, comme chaque époque s’étiole.
Le fait suivant me semble emblématique.
Dans l’enseignement supérieur, la part des enfants d’origine modeste au sein des grandes écoles (Polytechnique, École nationale d’administration [ENA], Hautes études commerciales [HEC], École normale supérieure [ENS]) a chuté, passant de 30 % dans les années 1950 à seulement 7 % aujourd’hui. Les fils d’ouvriers représentaient 25 % des admis à Polytechnique dans les années 1950, contre seulement 1 % aujourd’hui. Et la proportion est encore plus inégale dans les grands corps de l’État. (in Rapport de la Commission pour la libération de la croissance française, dit Rapport Attali, page 25)

Mais pourquoi serait-elle à l'agonie

Les grandes écoles sont-elles à l’agonie ? Pas du tout, même si elles paraissent mal placées dans les classements mondiaux établis par les Chinois («de quoi se mêlent-ils ?» dit-on dans les cénacles).

Jacques Drillon nous répond : «la Chine possède 50 millions de pianistes.»
Il aurait pu ajouter que ce pays compte 100.000 virtuoses de ce même instrument.

Tout cela n’explique quand même pas pourquoi la musique classique est à l’agonie.
«Quant à l'école, la dégringolade de l'enseignement musical est à pleurer» est-il écrit plus loin.
Voilà, c’est tout bon, on tient le coupable : c’est l’école.
Pour ma part, ayant fréquenté l’école publique des années 50 et lycée des années 60, je peux apporter un témoignage réel de l’enseignement musical en milieu scolaire. Ecole publique : pas d’enseignement musical de mon CP au CM2. Lycée : bribes de solfège en 6e et Marseillaise par cœur pour être chantée en fin d’année lors de la remise des prix. Jusqu’en 3e le cours de musique fut une agréable récréation où nous ne fîmes rien. Ensuite, plus rien.
Pourtant, je pratique avec plaisir (je souligne «avec plaisir») piano et guitare et me délecte à l’opéra et aux concerts de musique classique.
Avec 37 heures annuelles de musique en 2008, et si «au bout de quatre malheureuses années de collège, à raison d'une heure de cours par semaine, l'élève est rendu à son ignorance originelle, vierge de tout viol intellectuel» (J. D.), ce ne doit pas être la faute du monde de l’enseignement mais celui de la vie de tout les jours.

Le monde du bruit, fauteur de troubles

De troubles auditifs, s’entend. La vie urbaine est de décade en décade de plus en plus bruyante. Les lieux publics sont envahis de musiques technologiques qui emplissent l’espace car l’homme contemporain a horreur du silence et du vide. Il n’y a guère que dans les ascenseurs et les parkings souterrains qu’est diffusée de la musique classique. Pour lutter contre l’angoisse, pour rassurer, pour détendre, pour rendre l’endroit plus «doux», plus «humain», moins «brut».
Bizarre, non ?
Dans les cafés, restaurants, commerces, la tendance est à diffuser des musiques «actuelles» à des niveaux sonores propres à empêcher toute conversation.
L’apparition il y a une trentaine d’années des balladeurs a entraîné l’usage intensif des casques d’écoute qui isole toujours plus du monde extérieur. Sans compter les dégâts auditifs (40 % des moins de trente ans sont en-dessous des normes médicales concernant l’audition).
Enfin, le monde de la nuit a imposé la norme de super sonos dans les discothèques. Les adolescents et les jeunes adultes fréquentent en masse ces lieux de perdition ... auditive. S’ils ont le malheur de choisir les discothèques d’Ibiza où les règlements administratifs sont jetés à la corbeille, il est sûr que l’éveil aux pianissimi délicats relève de la mission impossible.

L’augmentation importante de la population ces cinquante dernières années a provoqué un «enfouissement» de la portion de la population amatrice de musique savante dans la masse ... des consommateurs. Car on peut constater que la fréquentation des opéras, des concerts et des festivals est en hausse.
«Avez-vous déjà vu les gradins des Chorégies d’Orange à moitié pleins ? interroge Eric Tong Cuong. C’est toujours plein et la plupart des festivals de musique sont très fréquentés, ce qui est bien un signe de bonne santé de la musique.»

Eppur, si muove

Mais les spectateurs ne sont pas les garants de la bonne santé de la musique, qu’elle soit classique ou de variété.
Attardons-nous sur la fête de la musique qui, soit dit en passant, n’est pas une invention de Jack Lang mais d’un directeur de la musique éclairé du ministère de la culture. A l’origine, il s’agissait d’inciter les français à descendre dans la rue avec leur instrument de musique et de jouer pour le plaisir de jouer, avec ou pour les voisins. L’intention était louable. Dès la deuxième édition, la fête de la musique était devenue la fête des seuls musiciens. Le public redevenait un simple consommateur, un voyeur de musique. Certes, le «succès» est toujours au rendez-vous : chaque édition est l’occasion de voir le plus de gens dans les rues. Les rues sont noires de monde, les vendeurs de limonade font fortune, les élus se donnent une image facile de mécènes de la musique actuelle, du rock, de la techno, de rap et autres genre à la mode du jour. Des millions de spectateurs d’un soir, des milliers de musiciens capables de plaquer trois acteurs, et puis pas grand chose de plus.

Eppur, si muove

Et pourtant, elle vit. Elle vit même bien. Avec infiniment plus de musiciens qu’aux XVIIIe et XIXe siècles. Et tellement plus de spectateurs qu’à ces époques élitistes.
Pierre Aimar


pierre aimar
Lundi 3 Mars 2008
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