Bernard Pagès, Les Ceps en foule, Ceysson & Bénétière
Les sculptures de Pagès ne vont pas de soi, mais elles ont un penchant, elles ont un faible pour le vivant, elles inclinent à sa délicatesse, à sa bizarrerie, à son étrangeté radicale, vue de près, vue tout court, et mon regard est aiguillonné par celui de l’artiste, ses observations, l’attention qu’il porte au monde depuis toujours. La sculpture que je regarde : autour d’un tuteur, deux bois appareillés, l’un couvert de cuivre et l’autre de fer. La sculpture que je regarde n’est pas si loin des dessins phénoménologiques des années 1970, des empreintes de pluie ou de soleil comme du temps qui passe, de l’enregistrement du réel, méthodique et tout aussi inventif, l’enregistrement d’un réel qui s’impose et se dérobe dans un même mouvement : l’inclination de toute une vie.
La sculpture qui s’emploie à rouiller et bleuir porte le titre de Trophée. Rien n’est pourtant plus éloigné de la compétition, de la victoire, de la récompense que l’œuvre de Pagès. C’est un titre dérisoire, presque comique (pas ironique, l’ironie n’est pas dans les cordes de l’artiste). Ou bien, a contrario, rend-il burlesque ce qui prétend nous en imposer, pied de nez involontaire au monolithe noir de 2001, l’odyssée de l’espace. L’œuvre de Pagès ne tombe pas du ciel, elle n’est pas le fait d’un démiurge tout-puissant, elle ne nous bouche pas la vue, elle ne nous en bouche pas un coin, elle ne nous invite pas à nous prosterner mais à nous pencher sur la précieuse fragilité d’ici-bas.
Sur les vrilles des pieds de vigne, par exemple, que des ressorts de métal évoquent dans les Ceps en foule (2000), discrète insubordination à l’ordonnance des vignes cultivées. Ceps en foule, ceps ensauvagés, lambrusques dont les fruits seraient les débris de l’atelier, bribes de béton coloré ou de bois brûlé. Aucun vin ne sera tiré, les Ceps en foule sont pour la beauté du geste, ils sont pour rien et le rire que ce rien provoque en moi.
Sur les pierres blanches incrustées de céramique et rehaussées de rose tendre, pierres étincelantes devenues par imprégnation Les pierres roses (1984) qui se frottent innocemment à des fragments rutilants de bidons : le noble et le rebut, on ne sait plus les départager. Les cornes de fer qui hérissent les pierres roses ne s’en offusquent pas, elles scellent au contraire que leur entente abolit les hiérarchies. D’autant plus que les cornes de fer ont été trouvées dans la mer où elles se sont adoucies et ont appris à s’entremettre.
Je ne remonte pas le temps, je vois à travers lui une constance à toute épreuve et ses infinies variations. Elles n’épuisent pas d’un iota le monde mais en déploient les possibilités. Une échelle bonne à jeter est fichée sur une souche d’olivier et devient L’Échelle de Jacob (2017-2018) mais affranchie de tout ange, le cuivre est froissé et acquiert la légèreté du papier, les poutrelles de métal, peintes de couleur vive, effilées et torsadées à leur sommet, semblent battre des ailes. L’une d’entre elles, en blanc, convoque peut-être les anges absents de l’échelle.
Alors, pour finir, pourquoi pas un trophée ? Un trophée qu’on pourrait ceindre d’une guirlande de chantier, Arrangement branchages et guirlande de chantier (1969), ou d’herbes folles dont l’insignifiance est plus que jamais à relever, Empreinte d’herbe et de boucharde de maçon (1971). Arrangements, assemblages, correspondances que les papiers relèvent, oui, entre l’herbe et le manufacturé, la boue séchée, les grillages, les veines du bois et la couleur subtile qui les exhausse. Conversations infimes, inouïes, où se distingue ce qui est menacé par la disparition, le chaos, nos vains amoncellements.
Alors, pour finir, pourquoi pas un trophée pour saluer cet art de la distinction.
Maryline Desbiolles
La sculpture qui s’emploie à rouiller et bleuir porte le titre de Trophée. Rien n’est pourtant plus éloigné de la compétition, de la victoire, de la récompense que l’œuvre de Pagès. C’est un titre dérisoire, presque comique (pas ironique, l’ironie n’est pas dans les cordes de l’artiste). Ou bien, a contrario, rend-il burlesque ce qui prétend nous en imposer, pied de nez involontaire au monolithe noir de 2001, l’odyssée de l’espace. L’œuvre de Pagès ne tombe pas du ciel, elle n’est pas le fait d’un démiurge tout-puissant, elle ne nous bouche pas la vue, elle ne nous en bouche pas un coin, elle ne nous invite pas à nous prosterner mais à nous pencher sur la précieuse fragilité d’ici-bas.
Sur les vrilles des pieds de vigne, par exemple, que des ressorts de métal évoquent dans les Ceps en foule (2000), discrète insubordination à l’ordonnance des vignes cultivées. Ceps en foule, ceps ensauvagés, lambrusques dont les fruits seraient les débris de l’atelier, bribes de béton coloré ou de bois brûlé. Aucun vin ne sera tiré, les Ceps en foule sont pour la beauté du geste, ils sont pour rien et le rire que ce rien provoque en moi.
Sur les pierres blanches incrustées de céramique et rehaussées de rose tendre, pierres étincelantes devenues par imprégnation Les pierres roses (1984) qui se frottent innocemment à des fragments rutilants de bidons : le noble et le rebut, on ne sait plus les départager. Les cornes de fer qui hérissent les pierres roses ne s’en offusquent pas, elles scellent au contraire que leur entente abolit les hiérarchies. D’autant plus que les cornes de fer ont été trouvées dans la mer où elles se sont adoucies et ont appris à s’entremettre.
Je ne remonte pas le temps, je vois à travers lui une constance à toute épreuve et ses infinies variations. Elles n’épuisent pas d’un iota le monde mais en déploient les possibilités. Une échelle bonne à jeter est fichée sur une souche d’olivier et devient L’Échelle de Jacob (2017-2018) mais affranchie de tout ange, le cuivre est froissé et acquiert la légèreté du papier, les poutrelles de métal, peintes de couleur vive, effilées et torsadées à leur sommet, semblent battre des ailes. L’une d’entre elles, en blanc, convoque peut-être les anges absents de l’échelle.
Alors, pour finir, pourquoi pas un trophée ? Un trophée qu’on pourrait ceindre d’une guirlande de chantier, Arrangement branchages et guirlande de chantier (1969), ou d’herbes folles dont l’insignifiance est plus que jamais à relever, Empreinte d’herbe et de boucharde de maçon (1971). Arrangements, assemblages, correspondances que les papiers relèvent, oui, entre l’herbe et le manufacturé, la boue séchée, les grillages, les veines du bois et la couleur subtile qui les exhausse. Conversations infimes, inouïes, où se distingue ce qui est menacé par la disparition, le chaos, nos vains amoncellements.
Alors, pour finir, pourquoi pas un trophée pour saluer cet art de la distinction.
Maryline Desbiolles
Info+
Du 3 juillet au 11 octobre, vernissage le vendredi 3 juillet 2026.
Ceysson & Bénétière
Domaine de Panéry
Route d’Uzès
30210 Pouzilhac France
Ceysson & Bénétière
Domaine de Panéry
Route d’Uzès
30210 Pouzilhac France


Pouzilhac (30). Ceysson & Bénétière Panéry présente Bernard Pagès, « Voir à travers ». Du 3 juillet au 11 octobre 2026
Paris, galerie Les filles du Calvaire ; Michel Jocaille « Lily of the Valley ». 5 mai au 20 juin 2026
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