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Menton, Musée Jean Cocteau, exposition Les amoureux de Jean Cocteau, jusqu'au 22 avril 2019

Fidèle en amour et en amitié, Jean Cocteau a maintes fois traité le thème des amoureux, à travers sa vision du couple, celle des fiancés (dans la Salle des mariages de Menton) et des mariés (dans Les Mariés de la tour Eiffel).


Menton, Musée Jean Cocteau, exposition Les amoureux de Jean Cocteau, jusqu'au 22 avril 2019
L’exposition présentera une soixantaine d’œuvres - dessins, lithographies, manuscrits, céra- miques et photographies - issues de la collection historique et de la collection Severin Wunderman, selon la sélection suivante :

Une partie des Innamorati retrouvera sa place originelle au sein du musée du Bastion créé par Jean Cocteau. Cette série de 21 dessins colorés représente un couple d’amoureux dans un décor imaginaire, inspiré du port de Villefranche-sur-Mer.
Les amoureux issus de la donation Severin Wunderman, tels les profils affrontés dans un baiser fougueux, les couples esquissés au simple trait au bord de la mer, les couples hindous dessinés par l’artiste, exposés pour la première fois.
Les dessins de Jean Cocteau dans la lignée du Livre Blanc et les érotiques de l’Odyssée.
Des céramiques créées dans l’atelier des Madeline-Jolly feront l’objet d’une présentation dans les niches du musée qu’il avait conçues à cet effet.
Quelques documents en lien avec Irène Lagut, grande amie de Jean Cocteau (Les Mariés de la tour Eiffel) agrémenteront le discours.


Jean Cocteau et l’inspiration de la Riviera

Jean Cocteau séjourne régulièrement sur la Côte d’Azur à partir des années 1920 et il s’installe en 1950 à la villa Santo Sospir à Saint-Jean-Cap-Ferrat. La Riviera devient alors une source de création. Lors de ses longues promenades sur les plages, alors qu’il cherche des galets plats et polis par l’eau pour faire des visages, il trouve son inspiration pour dessiner des couples d’amoureux. Ces œuvres, qu’il appelle les Innamorati, sont exécutées aux crayons à la cire. La première présentation de ces dessins colorés a lieu à la Galerie 65 à Cannes, le 15 juillet 1961. Elle est suivie d’une exposition à Düsseldorf, à la galerie Manfred Strake, du 25 septembre au 31 octobre.

Les Innamorati et autres amoureux

La série des Innamorati, vingt et un dessins de style burlesque que Cocteau exécute en 1961, est constituée de saynètes inspi- rées de la Commedia dell’arte, mettant en scène un pêcheur et une jeune femme de la Riviera. Le poète a souhaité qu’ils soient conservés à Menton, dans son musée-testament.

« Dans la série des Innamorati, composés de visages affrontés d’hommes et de femmes tirant l’un vers l’autre une langue à la fois luxurieuse et agressive, le motif féminin conquiert ouvertement sa signification sensuelle. On notera cependant que la dimension proprement érotique de ces parades d’amour est presque inexistante, ces hommes à peau brune et ces femmes à peau claire, lâchés l’un vers l’autre comme des griffons d’armoiries, donnant de leur attirance l’image d’une dévoration archaïque et méditerranéenne où la violence l’emporte sur le plaisir » (Jean Cocteau, l’œil architecte, Francis Ramirez et Christian Rolot, acr édition, 2000, p.146).

Dans une lettre à Jean Marais en 1938, Jean Cocteau écrivait :
« la bêtise des amoureux est immense, végétale, animale, astrale ».

Une autre série d’amoureux est celle des visages affrontés : rouge, jaune, vert ou gris, les deux visages s’imbriquent pour ne former plus qu’un.

La technique

Jean Cocteau écrit à Jean Marais le 26 janvier 1961, à propos des Innamorati qu’il est en train de dessiner : « Je fais de grands dessins en couleurs qui m’éreintent parce que j’écrase des crayons de cire sur le papier noir. Après, je me jette dans l’eau froide. » (Jean Cocteau, Lettres à Jean Marais, 2012, Éd. Albin Michel, p. 477)

Confirmant la suprématie de la ligne sur la couleur, et son désir de rester « un poète qui dessine », il écrit dans son journal : « Les couleurs obéissent à l’organisation des lignes comme chez les peintres les lignes obéissent à l’organisation des couleurs. »

« L’éclat des couleurs pures dans les tableaux de Cocteau justifierait qu’on évoquât à leur propos le Fauvisme, l’Expressionnisme ou même le Pop Art si le poète peintre n’avait cherché surtout à retrouver le primitivisme et la barbarie des couleurs des peintures d’enfants. Cocteau retrouva une intensité chromatique semblable à celle de ses tableaux en 1961, dans la série des Innamorati, dessins aux craies de couleurs à la cire (exactement « Neocolor 7000 » de Caran d’Ache), opacifiant complètement le papier » (Jean Cocteau, poète graphique, Société Nouvelle des éditions du Chêne, 1975, p. 155).


Les couples hindous

Le premier séjour de Cocteau en Inde se fait en 1936 lors de son Tour du monde en 80 jours. Pour rejoindre ce pays, il passe par Aden, vestibule des Indes, le 12 avril 1936.
Il décrit l’élégance hindoue qu’il observe et que l’on retrouve dans ses dessins de couples hindous inspirés des statues des temples : « Rien de moins simple que la simplicité hindoue. Si un Hindou s’habille, il laisse pendre les pans de sa chemise européenne sur le dhoti, pièce de linge, moulant la croupe, drapant sur les jambes des baldaquins où l’air et les regards circulent. »
Il fait une description des rues de cette ville : « Elles enchevêtrent des dieux à trompes d’éléphants, des Çiva charmant des tigres et jouant de la flûte, les jambes croisées, des déesses innombrables entourées d’un cruel ventilateur de bras. »
Cocteau est à Calcutta le 19 avril. Il est impressionné par les Hindous qui se baignent dans le Gange.
Puis, il arrive à Rangoon (capitale de l’ex-Birmanie). Dès son arrivée, Cocteau visite un temple qui l’a probablement inspiré pour les corps voluptueux de ses dessins.
« Ces habitacles abritent des bouddhas d’albâtre de toutes les tailles, des candélabres de bouddhas, des assemblées d’hommes de lune, des tribunaux de colosses pâles, des mas- sacres de statues de neige et, parfois, au fond d’un kiosque, un dieu… ».
Pour les extraits de texte : Jean Cocteau, Mon premier voyage (Tour du monde en 80 jours), éditions Gallimard, 1936

Jean Cocteau traite le thème des amoureux hindous à partir de 1958 pour une affiche de l’Alliance Française à Bombay. Il a aussi fait des dessins dont ont été tirées des sérigraphies et des céramiques datées de 1958 à 1962. Il existe une quin-zaine de ces poteries aux titres évocateurs : Danseuses hindoues, Jeune-fille à l’œil, Le ménage hindou, Indes médiévales, Couple aux rayons.... Le musée possède une estampe et deux dessins dans ses collections.
Cocteau mentionne ce travail ainsi : « La suite hindoue (céramique). » Le Passé défini, Tome VI, 1958-1959, Janvier 1959, p. 414, NRF, Gallimard
Dans ce journal intime, il aborde à nouveau l’Inde mais sous l’angle de la religion « Au moins le charmant Ramakrishna (lequel avait tâté de toutes les religions, reniant toujours la précédente par son enthousiasme pour la nouvelle venue) reconnaissait-il son dieu dans la vertu comme dans le vice, dans le saint comme dans le criminel. Il avait compris qu’on ne peut séparer l’ombre du soleil. Le Christ chaque jour flagellé, couronné d’épines, crucifié par l’Église. Au moins dans les religions de l’Inde, il n’y a aucun martyr à martyriser. »

Les érotiques de Jean Cocteau

Les dessins érotiques sont déclinés par Jean Cocteau à travers différents thèmes : les dormeurs, les marins, la mythologie, les faunes, l’étreinte, et les Innamorati incluant les amoureux d’inspiration indienne.
Leurs périodes de création s’étalent des années 1940 aux années 1960.

L’éducation sentimentale de Jean Cocteau naît au lycée Condorcet (1900-1904) sous les traits d’un de ses camarades, Pierre Dargelos.
Les relations amoureuses masculines de Jean Cocteau ont été nombreuses. Raymond Radiguet, Jean Desbordes, Marcel Khill, Jean Marais, Édouard Dermit sont les hommes qui ont compté et à travers lesquels il a retrouvé l’image de l’élève Dargelos. Cocteau reproduira souvent cette figure jusqu’à en faire un ange dont il lui donne tous les attributs : genoux nus, bouche pulpeuse, moue hautaine et animale, révélant une sensualité exacerbée.
La dimension mystique n’est donc pas indissociable de la poésie érotique de Jean Cocteau.
Que ce soit dans ses dessins ou dans ses écrits : s’unir à l’autre signifie, pour chacun des partenaires, quitter sa condition charnelle, voir effacer ses limites physiques, pour former enfin une troisième instance supérieure, purement et simplement angélique :

Est-il, hommes, plus fier mélange
(Qui se passe d’elles et d’eux)
Que le galop d’un seul ange
S’imaginant être deux

Poèmes à Edouard Dermit, dans Jean Cocteau, Œuvres poétiques complètes, Bibliothèque de la Pléiade, 1999, p. 1257

Le poète qualifie d’ailleurs souvent ses compagnons « d’angéliques ». En raison de sa disparition précoce, Raymond Radiguet est la figure-même du messager de l’au-delà.

Pour Marielle Wyns, l’angélisme est pour Cocteau proche de l’homosexualité : « Même si le terme exact n’est jamais prononcé dans l’œuvre, l’ange de Cocteau… évolue au bord de l’homosexualité » (Jean Cocteau, L’empreinte de l’ange, Marielle Wyns, L’Harmattan, 2005, p. 233)
Hormis ce personnage emblématique dans l’œuvre érotique de Jean Cocteau, une autre source d’inspiration très forte est Jean Marais qui rentre dans la vie de Cocteau dès 1937 et auquel succédera, à la fin de sa vie, Édouard Dermit.

D’une manière générale, les dessins de nus de Jean Cocteau ont la simplicité du trait. Homme libre, l’artiste a reproduit ouvertement des scènes homosexuelles sur le papier avec élégance et sans vulgarité. Il s’agit souvent moins de tendresse que de fusion car, pour Cocteau, l’union à l’autre est envisagée comme un complément de soi. Mais, la fusion et la sépa- ration semblent faire partie des fondamentaux de l’imaginaire coctalien.
En effet, il transparaît aussi dans ses écrits que l’amour est lié à la souffrance.

« Aimer, c’est d’être aimé. C’est remplir une existence d’inquiétude. Hélas ! N’être plus essentiel à l’autre, voilà notre torture. » Jean Cocteau, Le Potomak

L’un des ouvrages érotiques les plus connus est Le Livre blanc (1ère publication en 1928).
La préface de cet ouvrage signée de Jean Cocteau est la suivante :
« On a dit que le livre blanc était mon œuvre. Je suppose que c’est le motif pour lequel vous me demandez de l’illustrer et pour lequel j’accepte. Il semble, en effet que l’auteur connaisse « Le Grand Écart » et ne méprise pas mon travail.
Mais quel que soit le bien que je pense de ce livre – serait-il même de moi – je ne voudrais pas le signer parce qu’il prendrait forme d’autobiographie et que je me réserve d’écrire la mienne, beaucoup plus singulière encore.
Je me contente donc d’approuver par l’image cet effort anonyme vers le défrichement d’un terrain resté trop inculte. Mai 1930. Jean Cocteau ».

Ce livre est l’étendard de l’homosexualité. Il est un hommage aux nus masculins érotisés. L’univers opiacé se mêle parfois à cet univers érotique où l’imaginaire a sa place.

Hormis cet ouvrage, l’artiste a croqué de nombreux nus masculins souvent datés des années 1930, et dont le symbole de la puissance virile est souvent démesuré.
Comme le soulignent Christian Rolot et Francis Ramirez : « Les corps et les visages des dessins mythologiques et érotiques gardent le plus souvent un caractère de généralité qui les inscrit dans l’universel. En dépit de la présence très charnelle des corps dénudés et de la précision de leurs ébats, on se trouve, avec de tels dessins, face à des idées et non devant des personnes » (Jean Cocteau, l’œil architecte, Francis Ramirez et Christian Rolot, acr édition, 2000, p.100).


Les marins

Représentés par l’artiste avec des corps d’athlètes, ces images viriles du marin homosexuel montrent une sexualité plus bru- tale et sont donc très osés pour l’époque. L’artiste retranscrit dans ses dessins au trait l’ambiance des chambres d’hôtels des villes portuaires (souvent Toulon), témoins d’ébats fugaces.

La mythologie et les faunes

Comme à son habitude, Cocteau revisite les mythes mais cette fois-ci de manière érotique.

Le fonds du musée comprend une série intitulée L’Odyssée ou Ulysse chez les Spermophages représentant des licornes aux protubérances phalliques chevauchées d’éphèbes antiques et des accouplements masculins. Les corps et les postures sont souvent ceux des lutteurs grecs. Les dessins sont accompagnés de textes avec des commentaires en marge.
Comme le soulignent Christian Rolot et Francis Ramirez, dans leur ouvrage Jean Cocteau l’œil architecte, toute figure my-thique est susceptible de faire l’objet, dans l’œuvre de Cocteau, d’une dimension érotique :
« Le motif mythologique qui prolifère dans l’œuvre graphique est profondément lié à cette célébration du corps. Le monde grec non seulement fournit au poète des mythes et des fables, mais il autorise la figuration de formes désirables. C’est nous semble-t-il, l’une des fonctions primordiales de cet hellénisme plastique : servir de véhicule à une esthétique de la nudité virile… ».

D’autres animaux fantastiques inspirent le poète : ce sont les faunes aux attributs disproportionnés et dans des postures suggestives.

L’étreinte

Le thème des étreintes est un thème développé par Cocteau dans les années 1950. Parfois les corps imbriqués ne forment plus qu’un seul et même corps.

Les Innamorati

La série des Innamorati a fait également l’objet d’une version érotique dans les années 1960. De façon très confidentielle, ces joyeux « drilles » amoureux sont figurés avec en fond de décor les mêmes bâtiments de Villefranche-sur-Mer que ceux de la célèbre série de 1961.

Les Mariés de la tour Eiffel

« Les Mariés de la tour Eiffel fut monté en 1921 pour les Ballets suédois, une compagnie de danseurs suédois et danois fondée par Rolf de Maré pour concurrencer les Ballets russes. Jean Cocteau créa ces ballets sur une musique du Groupe des Six. C’était une pièce de théâtre avec de la danse, ou un ballet avec des mots, prononcés non par les danseurs mais par deux phonographes disposés de part et d’autre de la scène.
Cocteau imagina dans les Mariés un monde à la fois absurde et poétique. Les décors d’Irène Lagut, nuancés de bleu ciel, de gris, de blanc, de vert et de rose donnaient le ton.
Les Mariés raconte les mésaventures d’une famille de bourgeois parisiens rassemblée un 14 juillet autour d’un repas de noces offert au restaurant du premier étage de la tour Eiffel. Le ballet est une comédie très réussie ; c’est aussi une descente dans l’inconscient, le royaume privilégié de l’art que Cocteau s’est fixé pour priorité d’explorer.
Avec les Mariés, Cocteau trouve son style et il influença le théâtre européen pendant la majeure partie de ce siècle »
(Jean Cocteau, Musée d’Ixelles, p. 119).

Sont présentées, dans cette partie, quelques photographies du ballet ainsi que des manuscrits ayant trait à l’œuvre dont des lettres de Cocteau à Irène Lagut pour la préparation des décors.

Les lettres à Irène Lagut

Irène Lagut fit à la ville une donation en 1983 de cinquante lettres et cartes postales manuscrites de Jean Cocteau. Ces échanges épistolaires eurent lieu de 1919 à 1956 et relatent la profonde amitié qui lia l’artiste à celle qui fut sa collaboratrice sur quelques projets tels que Les Mariés de la tour Eiffel. Ces manuscrits, parfois accompagnés de dessins, contiennent une tendresse ineffable et sont une précieuse source de confidences de la vie de l’artiste à cette époque.
Irène Lagut est restée un « port d’attache » de Jean Cocteau à Menton jusqu’à sa mort.

Pratique

Musée Jean Cocteau
04 89 81 52 50
Exposition ouverte du 20/10/18 au 22/04/19 tous les jours de 10h à 12h et de 14h à 18h, sauf le mardi et le 25 décembre et le 1er janvier.



Menton
Vendredi 26 Octobre 2018
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