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Drames royaux à l'Opéra de Marseille. Octobre 2016

Quand Maria Stuarda et Anna Bolena revendiquent la couronne, une est de trop


Et si Marseille devenait la capitale du bel canto ?

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La tête sur le billot on n'en démordra pas. Les partitions d'Anna Bolena et Maria Stuarda, dans leur pure analyse musicale, ne mettent pas en avant une orchestration savante, une recherche harmonique des plus subtiles. Il va de soi que Donizetti obéit à un certain nombre de schémas de rigueur en son temps, mais on ne peut nier une sincérité dans l'élocution, une conscience dans l'évolution dramatique et un sens du dynamisme dans la succession des situations que seul Verdi, plus tard, sera capable de rendre encore plus évidents.

Bolena, comme Stuarda restent avant tout comme une grande fête vocale obéissant à une tradition alliant l'élégance de la ligne vocale, à une expression dramatique toute shakespearienne, la scène devenant enfin, loin des cantilènes lunaires de Bellini ou des musiques diaboliques d'un Rossini, un vrai lieu d'action, les deux héroïnes éclatant ici en sentiments opposés.
Les larmes d'Anna, les colères homériques d'Elisabeth I font revivre deux reines aux aventures morbides, ambigües, passionnelles, à l'empreinte historique indéniable, les scènes finales, au pathos irrésistible, devenant une marche au supplice insoutenable, une montée au Golgotha de tous les damnés de la terre. Pensez donc ! Deux têtes pour une seule couronne, cherchez l'intruse !
Ne chipotons pas. Un bon shoot de belcanto donizettien, même en plein week-end caniculaire de Toussaint unique en son genre, cela ne se refuse pas.

Maurice Xiberras vient encore de frapper un grand coup en présentant ces deux ouvrages en version de concert. Ce qui est peut-être mieux, les reconstitutions historiques transposées, merci, on a donné... Si maintenant l'Opéra de Marseille rivalise avec la Scala de Milan, où allons-nous ma pauvre Véronique ?

Anna Bolena est un opéra charbonneux, au livret ramassé puisque le destin de la reine est scellé dès la fin du premier acte, le second ne faisant que construire de mythe de l'ambitieuse reine, qui fièrement refuse de descendre à la compromission pour sauver sa tête. Donizetti n'y allant pas de main morte en jetant sur le papier ensembles, duos phénoménaux, pour, cerise sur le gâteau, un final vertigineux en forme de scène de folie, permettant à la soprano les plus ébouriffantes acrobaties vocales.
Bien qu'handicapée par une pharyngite aigue, Suzana Markovà, vingt huit printemps au dernier muguet, a offert, en ce samedi soir, la plus belle leçon de chant entendue depuis longtemps. Luttant contre des souvenirs écrasant, la diva a fait sienne l'une des héroïnes les plus terrifiantes du répertoire romantique. Une prise de rôle réussie !
Conviction dramatique époustouflante, avec des regards, des attitudes dignes des plus grandes tragédiennes du Français, une insolence des moyens extraordinaire, une aisance technique qui laisse pantois. Malgré son handicap, la belle Suzana détient ce pouvoir et cette honnêteté d'assumer la partition dans sa totalité avec tous ses risques sans recourir à aucun subterfuge. De la douleur retenue de Legger potessi in me, au cri Giudici ad Anna, ou aux redoutables écarts de Coppia iniqua, La Markovà a donné une interprétation aussi complète que possible du point de vue musical et dramatique.
Avec un timbre digne d'une Simionato ou Gorr, Sonia Ganassi, d'une violence toute racinienne (Hermione !), chante sa Giovanna Seymour avec une facilité déconcertante. Au point que l'on croirait le rôle écrit pour elle.
Plaisir de retrouver Giuseppe Gipali dans une forme éblouissante, plein de panache, de morgue, au point peut être de sacrifier la délicatesse au profit du volume. Minime réserve.
Poétique en diable le Smenton de Marion Lebègue, bien en place les Rochefort et Harvey d'Antoine Garcin et Carl Ghazarossian.
Joli doublé pour Mirco Palazzi, le soir Henri VIII, le lendemain en matinée Talbot. Noblesse de la ligne de chant, sévère dans les deux cas comme un Mur de Sépulcre. Terrifiant de rage concentrée, Mi-Lénine, mi-Savonarole, la basse italienne a la beauté maléfique d'un ange noir, une prestance et le vertige d'un cri qui engage la vie.
La tragédie de Maria Stuarda, prolonge, on le sait, celle d'Anna Bolena. Mais cette fois la hache du bourreau devient croix de rédemption, de libération, pour un affrontement de deux reines comme sur un ring de boxe. Deux montres qui rivalisent pour nous de fioritures, d'aigus, le tout sous l'oeil complice et médiateur du chef d'orchestre.
Enrobez le tout dans une joute vocale sans merci, deux vrais artistes investies à mort dans leur personnage, un métier en béton pour les deux, une probité artistique indéniable pour tous, et voilà trois heures de bel canto qui passent comme une lettre à la Poste... quand elle n'est pas en grève.
Annick Massis est Maria Stuarda, un point c'est tout. Sa beauté naturelle, encore transfigurée par la beauté de son chant, la profondeur de son jeu (en version de concert !), donnent à son personnage maudit une vérité de chaque moment, depuis l'inquiétude et l'espérance, jusqu'au tourment et l'anéantissement.
Enea Scala (Roberto) met en valeur un timbre et un aigu exceptionnels, des moyens vocaux qui semblent hors du commun. Son phrasé est un miracle de souffle, de legato, son émission d'une poésie impalpable, sa coloration d'un étrange pouvoir de recréation.
Florian Sempey, en trois notes, renvoie aux oubliettes certains de ses confrères hexagonaux blanchis sous le harnais et habitués des planches marseillaises.
Large, puissant, mordant, d'une projection parfaite et d'une homogénéité dans tous les registres, voilà un Cécil fanatique, sans effets inutiles, racé, nuancé, subtil, qui chante avec un goût rare.
Rampante à faire peur, Silvia Tro Santafé, campe avec une facilité qui laisse baba le commun des mortels, la plus terrible Elisabeth. La voix est riche, longue, capable de nuances raffinées. Une jolie découverte. Aurélie Ligerot en Anna Kennedy achève de nous séduire.
Très à l'aise dans ces deux partitions difficiles, Roberto Rizzi Brignoli a insufflé à son orchestre et aux choeurs une vigueur épique, débordant d'un enthousiasme communicatif qui le pousse même parfois à jouer un brin trop fort, mais dans un tempo vif, sans pathos, sans lourdeur, avec comme évidence nue, impitoyable : le sens de la tragédie.
Christian Colombeau






Christian Colombeau
Mardi 1 Novembre 2016
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