S.A : Quel est votre parcours artistique ? Comment vous définiriez-vous ?
J’ai un parcours artistique multidisciplinaire. J’ai commencé par la musique avec le violon à l’âge de 7 ans. J’ai été attirée très vite par la danse car j’étais dans une école maternelle et primaire proche de la plus grande école privée de danse de la région le Studio Ballet de Colette Armand. Ces cours étant payant, j’ai demandé à mes parents à 8 ans de m’inscrire à l’Ecole de l’Opéra de Paris, ils ont refusé pour pas me voir partir loin d’eux et parce qu’ils pensaient que la danse classique allaient m’abîmer les pieds alors j’ai fait quelques années dans une petite école de quartier en modern-jazz et à 11 ans enfin j’ai intégré l’Ecole de Danse de l’Opéra de Marseille dont tous les élèves ont basculé en 1992 à l’Ecole National de Danse du Ballet de Marseille Roland Petit flambante neuve Bd Gabès proche de la mer et dans laquelle j’ai côtoyé pendant 7 ans Roland Petit, Zizi Jeanmaire, le Ballet et ses étoiles dont Dominique Kahlfouni, Cyril Pierre, Luigi Bonino, Francesca Sposi, Carlotta Zamparo. J’ai eu des cours avec de mythiques professeurs dont Raymond Franchetti, des cours de danse contemporaine (Larrio Ekson, Matta Mattox) de mime, de théâtre (avec Marianne Epin de la Comédie française). Je suis donc une artiste polyvalente et le terme de Correspondances et d’Arts en partage me définissent avec un mot commun : la curiosité. Je rajouterai que la musique reste mon Art de prédilection, dans tous les Arts ce que j’aime c’est le mouvement et la musique est mouvement, rythme, battement de cœur. Elle transmets une « physiqualité » des émotions, pas dans le sens performance mais parce que cela nous touche physiquement, interpelle nos cinq sens et non en premier notre intellect.
S.A : En quelques mots, quelle est l’histoire de la Cie Correspondances ? Vos souvenirs marquants ?
J’ai fondé administrativement Correspondances Compagnie en 2006, il y a donc 20 ans cette année. C’est une compagnie que j’ai créé pour d’abord faire de la création, petite je créais pour mes copines de classe des chorégraphies pour les fêtes de fin d’année de l’école, je confectionnais les costumes, choisissais les musiques. Cette compagnie m’a permis d’avoir une structure administrative officielle, pour diffuser mes créations, (j’ai créé en 2008 A travers Clara sur le destin et la musique de Clara Schumann), pour employer des artistes. Ensuite je l’ai créé pour réunir des artistes de différentes disciplines que j’ai rencontrés dans ma carrière d’artiste lyrique dans les opéra et festivals français et étrangers : les réunir dans des créations où leurs disciplines, leurs trajectoires, leurs talents se rassemblent, pour leur offrir aussi du sur mesure, quelque chose au plus près de ce qu’ils sont, révéler l’intime, la part d’eux-mêmes méconnue du public alors que souvent ceux sont des artistes d’envergure internationale jouant souvent dans des immenses salles à l’instar du violoniste Corey Cerovsek , du baryton basse argentin-slovène Markos Fink que j’ai réuni dans l’opéra de chambre Memoriae, voix d’enfance, voix d’exil, créé à l’Opéra de Reims dans le cadre du Festival Reims d’Europe en 2012 . J’ai créé cette compagnie car j’aime le travail de casting, de réunir des personnes qui ne se connaissent pas et qui avec la création deviennent une famille artistique.
Les souvenirs marquants : J’ai créé A travers Clara dans la chapelle du village de mon enfance en Corse à Lumio dans le superbe Festival Les Rencontres Musicale de Calenzana dirigé par jean Sicurani, tout comme Memoriae en résidence à l’auditorium en terre de Pigna construit par mon oncle, lors du Festival Estivoce, dirigée à l’époque par Toni Casalonga, toujours en Corse, ces spectacles ont voyagé dans toute la France mais je sais qu’ils prennent racines là où j’ai mes racines personnelles et j’ai toujours senti qu’ils voyageaient avec moi avec cette lumière particulière de la Corse. Memoriae a été un souvenir marquant car Corey Cerovsek a créé le spectacle à l’Opéra de Reims avec son Stradivarius Le Milanolo qui avait appartenu à Christian Ferras, je me revois allongée sur la scène avec le son incroyable de ce violon jouant une partita de Bach, un instant totalement suspendu. Ensuite il y a le souvenir d’AMOK une très grosse production internationale entre la France, l’Allemagne et la Suisse : j’ai réuni 3 pays, 13 nationalités et moi qui suis une fervente européenne dans le sens le plus humaniste du terme comme Erasme, ceux sont des souvenirs de rencontres humaines incroyables. J’avais choisi treize chanteurs lyriques qui ne se connaissaient pas et 2 mois après j’avais l’impression qu’ils se connaissaient depuis toujours : je les revois en « tas » au sol les membres entremêlés durant une répétitions d’une scène très forte de charnier, dans cet opéra AMOK sur une musique de François Cattin et dont j’ai signé le livret en allemand et français et qui traite de la relation passionnelle entre Alma Mahler et Oskar Kokoshkka durant la Première Guerre Mondiale et je les entends glousser comme des enfants. Dans toutes mes créations, les souvenirs marquants c’est ces instants de véritable communion entre artistes d’horizons différents réunis dans une même création et qui disent à la fin de la production : on repart ensemble quand tu veux Orianne, alors que la création reste difficile dans les conditions actuelles. Dernière anecdote : nous avons fait une date tournée près de Toulouse en décembre 2022 de la pièce Trop de Jaune, les dernières heures de Van Gogh, un texte au vitriol d’Emmanuel Fandre. La veille du début des répétitions, alors que les conditions de création en 2020 avait été apocalyptiques entre la grève générale des transports parisiens et une création à Paris juste avant le Covid, il y a eu une grève générale à la SNCF, 2 ans après… et bien les 8 artistes se trouvant à Paris ce jour là ont accepté de monter dans un Van, conduit par l’un d’eux, pour traverser toute la France en 10h de voyage pour venir me rejoindre au théâtre dans les Pyrénées. Ils étaient 9 au plateau, tous les artistes et l’équipe artistique ont logé pendant une semaine tous ensemble dans un centre de vacances EDF, cuisinant pour tous : des moments de partage inestimables en dehors du plateau. C’est un cadeau de la Vie que tous ces artistes se soient bien entendus tous ensemble alors qu’ils avaient certains 30 ans d’écart et pas du tout les mêmes parcours, un cadeau de la Vie qu’ils m’aient fait confiance. La confiance est la clé de la réussite dans la création. Et je salue ici tous les artistes qui m’ont fait et qui me font confiance.
S.A : Le rappel des oiseaux est un titre très poétique. Ce spectacle allie la Danse, la Musique, le Théâtre… Pourquoi avoir choisi le journal d’un fou de Gogol ? Quel est le sens que vous voulez donner à ce texte emblématique de la littérature russe ?
Le Rappel des Oiseaux est une commande d’un festival de piano à l’origine dont le directeur Olivier Bouley, qui a été le premier à programmé après sa création en 2008 mon spectacle A travers Clara, est un féru de danse classique. C’est lui qui pendant plusieurs années m’a demandé de monter une création pour un danseur et un pianiste. Je suis une grande amoureuse de la littérature russe, des romans de Tolstoï aux poèmes d’Anna Akhmatova en passant par Vassili Grosmann ou Alexandre Soljenitsyne. Quand j’ai découvert le Journal d’un fou de Nicolas Gogol j’ai su que j’avais trouvé le « seul en scène » pour cette création. Ce texte est une déflagration poétique, sociale et politique : il est une échappée dans une quête absolue de vérité, d’authenticité et d’intégrité. L’action se situe en Russie à la fin du XIXème siècle mais cette œuvre est atemporelle, universelle, elle nous fait traverser la colère, la joie, l’amour, la tristesse, la peur et surtout elle renverse les stéréotypes : les fous sont plus humains que les autres humains de part leur lucidité sur le monde.
S.A : Ce spectacle a eu un formidable accueil au Festival SenS au Théâtre des gémeaux parisiens en mai 2026 ? Quels souvenirs en gardez-vous ?
Je garde le souvenir de l’écoute du public : ces temps suspendus où on entend les larmes couler, on les sent perler sur les joues, tout comme on sent la jubilation des spectateurs dans les moments d’humour de ce texte qui est une critique acerbe des inégalités de classes, de l’absurdité bureaucratique et des futilités mondaines, de l’apparence au détriment de la profondeur de l’être.
S.A : Mathieu Ganio est un danseur étoile de l’Opéra de Paris, c’est une première fois qu’un danseur étoile de l’opéra de Paris se produit au Off en Avignon ? Il a un lien particulier avec Avignon ?
Ce sera la première fois qu’un Danseur étoile de l’Opéra de Paris se produira dans le OFF. Il a un lien particulier avec Avignon car son père Denys Ganio étoile du Ballet National de Marseille Roland Petit est né à Avignon, a fait ses premières classes de danse au Conservatoire d’Avignon avant d’intégrer l’Ecole de l’Opéra de Paris et de faire une carrière internationale. A la retraite Il vit maintenant aux Angles à quelques km d’Avignon. C’est un retour pour Mathieu aux racines, à la source. C’est très important dans mon travail de créatrice les racines, pas seulement parce que je suis historienne de formation mais parce que pour moi l’Art est une recherche de l’originel, de la « substantifique moëlle » (Rabelais) qui nous anime et qui fait que comme les arbres nous avons des racines dans le sol, la terre, nos origines pour nous élever vers le ciel, la spiritualité car l’Art relie la Terre et le Ciel, les sens et l’intellect pour moi, il n’ y a pas d’Art sans corps, ce qui fait que l’Art reste humain parce qu’il se regarde, s’écoute, se sent, se comprend avec encore notre propre corps et nos cinq sens.
S.A : Le rappel des oiseaux est un clin d’œil à la musique de Rameau ? Quels sont vos choix musicaux ? Un mot sur le pianiste et le chorégraphe ?
Le titre est un double clin d’œil à la fois aux plumes que taille toute la journée le protagoniste de cette œuvre, Avksenty Ivanovitch Poprichtchine, petit fonctionnaire russe dans le bureau de son directeur et un clin d’œil à cette magnifique œuvre de Rameau Le Rappel des Oiseaux écrite pour clavecin seul et joué au piano dans cette création. J’ai choisi également des œuvres de Bach (toujours présent dans toutes mes créations) et Couperin parce que comme Rameau, les œuvres choisies entrelacent l’intime et l’universel, dans un jeu de tempéraments et de correspondances entre les émotions. Ces œuvres musicales sont aussi comme une musique a capella qu’on peut chanter seul ou a plusieurs, elles se répondent entre elles.
J’ai créé ce spectacle en 2016 avec le pianiste japonais Kotaro Fukuma, en 2020 nous devions le donner avec le pianiste russe Ilya Rashkovsky à Avignon au théâtre du Petit Louvre et le Festival a été annulé, on le redonne enfin avec le pianiste Guilhem Fabre qui m’a été proposé par Olivier Bouley, c’est une rencontre bouleversante ce pianiste parce qu’il sculpte la musique avec un côté terrien, physique qui rejoint exactement ce que je disais plus haut : une physicalité à la fois terrienne et aérienne : les racines du ciel pour reprendre les mots de Romain Gary. C’est un artiste pluridisciplinaire également puisqu’il est aussi comédien et qui aime la prise de risque et les défis : il a conçu un camion-piano uNtopia avec lequel il voyage pour amener la musique dans les milieux ruraux, les places de villages, et qui sillonne la France et l’Europe.
Quant au chorégraphe, Bruno Bouché ancien sujet du Ballet de l’Opéra National de Paris, c’est une rencontre importante et majeure dans mon parcours de créatrice. J’ai rencontré Bruno à l’Opéra de Paris lors des soirées Jeunes Chorégraphes lors desquelles plusieurs amis danseurs issus de l’Ecole de Danse de Marseille participaient, il signait alors un magnifique duo sur la musique de Bach : Bless, ainsi soit-il . Je suis allée voir sa programmation dans son festival « Incidences chorégraphiques » à Roissy en France qu’il avait créé avec des danseurs de l’Opéra pour mettre à l’honneur la création chorégraphique. Il a signé quasi toutes les chorégraphies de mes créations, et quand il n’était pas disponible pour le faire il m’a proposé des chorégraphes qui sont à son image, humaniste et créatif. Bruno Bouché est actuellement directeur du Ballet de l’Opéra National de Paris. C’est une personne entreprenante, curieuse, extrêmement attirée par la transversalité et le dialogue des Arts, qui aime aller au-delà de sa zone de confort en expérimentant des choses avec les danseurs comme avec les comédiens et autres artistes. Il a une grande culture qui lui permet ce dialogue et cette transversalité et il va toujours dans l’intimité des choses, leur essence, sans fioriture ni volonté de démontrer. C’est ce que j’apprécie particulièrement dans son travail : la recherche de l’intégrité. C’est un artiste et directeur qui promeut également pour la compagnie du Ballet du Rhin, les échanges internationaux, avec des coproductions européennes, notamment avec l’Allemagne. C’est un directeur et artiste, qui a cette foi dans le partage, la découverte et la prise de risque si rare de nos jours. Je suis très admirative de son parcours et du rayonnement extraordinaire qu’il a donné au Ballet de l’Opéra National du Rhin acclamé récemment en tournée à Paris. Il sera à l’affiche d’un spectacle qu’il signe lui-même comme danseur et comédien l’année prochaine : L’Eté, un bel exemple de prise de risque. Je tenais à la remercier ici.
S.A : Pourquoi ce spectacle est à ne pas rater pour tout festivalier à Avignon ?
Ce spectacle c’est l’occasion de voir et ressentir l’impact du théâtre, de la musique et de la danse sur son corps en côtoyant à quelques mètres en face de soi un danseur étoile. La proximité des artistes sur scène est la chance et l’opportunité majeure pour le public au Festival d’Avignon.
S.A : Que peut-on vous souhaiter pour ce Festival 2026 ?
L’émotion sur le visage des spectateurs pendant et à la sortie de ce spectacle parce qu’ils auront vécu ces instants uniques, fugaces mais éternels que seul permet le spectacle vivant et qui nous fait rester vivant, ensemble.
Serge Alexandre
Une générale presse est organisée à 11h40 le 3 juillet.
www.correspondancescompagnie.com/
Teaser : www.youtube.com/watch?v=09D7By6MaQQ
Pour réserver vos places : https://www.la-factory.org/
J’ai un parcours artistique multidisciplinaire. J’ai commencé par la musique avec le violon à l’âge de 7 ans. J’ai été attirée très vite par la danse car j’étais dans une école maternelle et primaire proche de la plus grande école privée de danse de la région le Studio Ballet de Colette Armand. Ces cours étant payant, j’ai demandé à mes parents à 8 ans de m’inscrire à l’Ecole de l’Opéra de Paris, ils ont refusé pour pas me voir partir loin d’eux et parce qu’ils pensaient que la danse classique allaient m’abîmer les pieds alors j’ai fait quelques années dans une petite école de quartier en modern-jazz et à 11 ans enfin j’ai intégré l’Ecole de Danse de l’Opéra de Marseille dont tous les élèves ont basculé en 1992 à l’Ecole National de Danse du Ballet de Marseille Roland Petit flambante neuve Bd Gabès proche de la mer et dans laquelle j’ai côtoyé pendant 7 ans Roland Petit, Zizi Jeanmaire, le Ballet et ses étoiles dont Dominique Kahlfouni, Cyril Pierre, Luigi Bonino, Francesca Sposi, Carlotta Zamparo. J’ai eu des cours avec de mythiques professeurs dont Raymond Franchetti, des cours de danse contemporaine (Larrio Ekson, Matta Mattox) de mime, de théâtre (avec Marianne Epin de la Comédie française). Je suis donc une artiste polyvalente et le terme de Correspondances et d’Arts en partage me définissent avec un mot commun : la curiosité. Je rajouterai que la musique reste mon Art de prédilection, dans tous les Arts ce que j’aime c’est le mouvement et la musique est mouvement, rythme, battement de cœur. Elle transmets une « physiqualité » des émotions, pas dans le sens performance mais parce que cela nous touche physiquement, interpelle nos cinq sens et non en premier notre intellect.
S.A : En quelques mots, quelle est l’histoire de la Cie Correspondances ? Vos souvenirs marquants ?
J’ai fondé administrativement Correspondances Compagnie en 2006, il y a donc 20 ans cette année. C’est une compagnie que j’ai créé pour d’abord faire de la création, petite je créais pour mes copines de classe des chorégraphies pour les fêtes de fin d’année de l’école, je confectionnais les costumes, choisissais les musiques. Cette compagnie m’a permis d’avoir une structure administrative officielle, pour diffuser mes créations, (j’ai créé en 2008 A travers Clara sur le destin et la musique de Clara Schumann), pour employer des artistes. Ensuite je l’ai créé pour réunir des artistes de différentes disciplines que j’ai rencontrés dans ma carrière d’artiste lyrique dans les opéra et festivals français et étrangers : les réunir dans des créations où leurs disciplines, leurs trajectoires, leurs talents se rassemblent, pour leur offrir aussi du sur mesure, quelque chose au plus près de ce qu’ils sont, révéler l’intime, la part d’eux-mêmes méconnue du public alors que souvent ceux sont des artistes d’envergure internationale jouant souvent dans des immenses salles à l’instar du violoniste Corey Cerovsek , du baryton basse argentin-slovène Markos Fink que j’ai réuni dans l’opéra de chambre Memoriae, voix d’enfance, voix d’exil, créé à l’Opéra de Reims dans le cadre du Festival Reims d’Europe en 2012 . J’ai créé cette compagnie car j’aime le travail de casting, de réunir des personnes qui ne se connaissent pas et qui avec la création deviennent une famille artistique.
Les souvenirs marquants : J’ai créé A travers Clara dans la chapelle du village de mon enfance en Corse à Lumio dans le superbe Festival Les Rencontres Musicale de Calenzana dirigé par jean Sicurani, tout comme Memoriae en résidence à l’auditorium en terre de Pigna construit par mon oncle, lors du Festival Estivoce, dirigée à l’époque par Toni Casalonga, toujours en Corse, ces spectacles ont voyagé dans toute la France mais je sais qu’ils prennent racines là où j’ai mes racines personnelles et j’ai toujours senti qu’ils voyageaient avec moi avec cette lumière particulière de la Corse. Memoriae a été un souvenir marquant car Corey Cerovsek a créé le spectacle à l’Opéra de Reims avec son Stradivarius Le Milanolo qui avait appartenu à Christian Ferras, je me revois allongée sur la scène avec le son incroyable de ce violon jouant une partita de Bach, un instant totalement suspendu. Ensuite il y a le souvenir d’AMOK une très grosse production internationale entre la France, l’Allemagne et la Suisse : j’ai réuni 3 pays, 13 nationalités et moi qui suis une fervente européenne dans le sens le plus humaniste du terme comme Erasme, ceux sont des souvenirs de rencontres humaines incroyables. J’avais choisi treize chanteurs lyriques qui ne se connaissaient pas et 2 mois après j’avais l’impression qu’ils se connaissaient depuis toujours : je les revois en « tas » au sol les membres entremêlés durant une répétitions d’une scène très forte de charnier, dans cet opéra AMOK sur une musique de François Cattin et dont j’ai signé le livret en allemand et français et qui traite de la relation passionnelle entre Alma Mahler et Oskar Kokoshkka durant la Première Guerre Mondiale et je les entends glousser comme des enfants. Dans toutes mes créations, les souvenirs marquants c’est ces instants de véritable communion entre artistes d’horizons différents réunis dans une même création et qui disent à la fin de la production : on repart ensemble quand tu veux Orianne, alors que la création reste difficile dans les conditions actuelles. Dernière anecdote : nous avons fait une date tournée près de Toulouse en décembre 2022 de la pièce Trop de Jaune, les dernières heures de Van Gogh, un texte au vitriol d’Emmanuel Fandre. La veille du début des répétitions, alors que les conditions de création en 2020 avait été apocalyptiques entre la grève générale des transports parisiens et une création à Paris juste avant le Covid, il y a eu une grève générale à la SNCF, 2 ans après… et bien les 8 artistes se trouvant à Paris ce jour là ont accepté de monter dans un Van, conduit par l’un d’eux, pour traverser toute la France en 10h de voyage pour venir me rejoindre au théâtre dans les Pyrénées. Ils étaient 9 au plateau, tous les artistes et l’équipe artistique ont logé pendant une semaine tous ensemble dans un centre de vacances EDF, cuisinant pour tous : des moments de partage inestimables en dehors du plateau. C’est un cadeau de la Vie que tous ces artistes se soient bien entendus tous ensemble alors qu’ils avaient certains 30 ans d’écart et pas du tout les mêmes parcours, un cadeau de la Vie qu’ils m’aient fait confiance. La confiance est la clé de la réussite dans la création. Et je salue ici tous les artistes qui m’ont fait et qui me font confiance.
S.A : Le rappel des oiseaux est un titre très poétique. Ce spectacle allie la Danse, la Musique, le Théâtre… Pourquoi avoir choisi le journal d’un fou de Gogol ? Quel est le sens que vous voulez donner à ce texte emblématique de la littérature russe ?
Le Rappel des Oiseaux est une commande d’un festival de piano à l’origine dont le directeur Olivier Bouley, qui a été le premier à programmé après sa création en 2008 mon spectacle A travers Clara, est un féru de danse classique. C’est lui qui pendant plusieurs années m’a demandé de monter une création pour un danseur et un pianiste. Je suis une grande amoureuse de la littérature russe, des romans de Tolstoï aux poèmes d’Anna Akhmatova en passant par Vassili Grosmann ou Alexandre Soljenitsyne. Quand j’ai découvert le Journal d’un fou de Nicolas Gogol j’ai su que j’avais trouvé le « seul en scène » pour cette création. Ce texte est une déflagration poétique, sociale et politique : il est une échappée dans une quête absolue de vérité, d’authenticité et d’intégrité. L’action se situe en Russie à la fin du XIXème siècle mais cette œuvre est atemporelle, universelle, elle nous fait traverser la colère, la joie, l’amour, la tristesse, la peur et surtout elle renverse les stéréotypes : les fous sont plus humains que les autres humains de part leur lucidité sur le monde.
S.A : Ce spectacle a eu un formidable accueil au Festival SenS au Théâtre des gémeaux parisiens en mai 2026 ? Quels souvenirs en gardez-vous ?
Je garde le souvenir de l’écoute du public : ces temps suspendus où on entend les larmes couler, on les sent perler sur les joues, tout comme on sent la jubilation des spectateurs dans les moments d’humour de ce texte qui est une critique acerbe des inégalités de classes, de l’absurdité bureaucratique et des futilités mondaines, de l’apparence au détriment de la profondeur de l’être.
S.A : Mathieu Ganio est un danseur étoile de l’Opéra de Paris, c’est une première fois qu’un danseur étoile de l’opéra de Paris se produit au Off en Avignon ? Il a un lien particulier avec Avignon ?
Ce sera la première fois qu’un Danseur étoile de l’Opéra de Paris se produira dans le OFF. Il a un lien particulier avec Avignon car son père Denys Ganio étoile du Ballet National de Marseille Roland Petit est né à Avignon, a fait ses premières classes de danse au Conservatoire d’Avignon avant d’intégrer l’Ecole de l’Opéra de Paris et de faire une carrière internationale. A la retraite Il vit maintenant aux Angles à quelques km d’Avignon. C’est un retour pour Mathieu aux racines, à la source. C’est très important dans mon travail de créatrice les racines, pas seulement parce que je suis historienne de formation mais parce que pour moi l’Art est une recherche de l’originel, de la « substantifique moëlle » (Rabelais) qui nous anime et qui fait que comme les arbres nous avons des racines dans le sol, la terre, nos origines pour nous élever vers le ciel, la spiritualité car l’Art relie la Terre et le Ciel, les sens et l’intellect pour moi, il n’ y a pas d’Art sans corps, ce qui fait que l’Art reste humain parce qu’il se regarde, s’écoute, se sent, se comprend avec encore notre propre corps et nos cinq sens.
S.A : Le rappel des oiseaux est un clin d’œil à la musique de Rameau ? Quels sont vos choix musicaux ? Un mot sur le pianiste et le chorégraphe ?
Le titre est un double clin d’œil à la fois aux plumes que taille toute la journée le protagoniste de cette œuvre, Avksenty Ivanovitch Poprichtchine, petit fonctionnaire russe dans le bureau de son directeur et un clin d’œil à cette magnifique œuvre de Rameau Le Rappel des Oiseaux écrite pour clavecin seul et joué au piano dans cette création. J’ai choisi également des œuvres de Bach (toujours présent dans toutes mes créations) et Couperin parce que comme Rameau, les œuvres choisies entrelacent l’intime et l’universel, dans un jeu de tempéraments et de correspondances entre les émotions. Ces œuvres musicales sont aussi comme une musique a capella qu’on peut chanter seul ou a plusieurs, elles se répondent entre elles.
J’ai créé ce spectacle en 2016 avec le pianiste japonais Kotaro Fukuma, en 2020 nous devions le donner avec le pianiste russe Ilya Rashkovsky à Avignon au théâtre du Petit Louvre et le Festival a été annulé, on le redonne enfin avec le pianiste Guilhem Fabre qui m’a été proposé par Olivier Bouley, c’est une rencontre bouleversante ce pianiste parce qu’il sculpte la musique avec un côté terrien, physique qui rejoint exactement ce que je disais plus haut : une physicalité à la fois terrienne et aérienne : les racines du ciel pour reprendre les mots de Romain Gary. C’est un artiste pluridisciplinaire également puisqu’il est aussi comédien et qui aime la prise de risque et les défis : il a conçu un camion-piano uNtopia avec lequel il voyage pour amener la musique dans les milieux ruraux, les places de villages, et qui sillonne la France et l’Europe.
Quant au chorégraphe, Bruno Bouché ancien sujet du Ballet de l’Opéra National de Paris, c’est une rencontre importante et majeure dans mon parcours de créatrice. J’ai rencontré Bruno à l’Opéra de Paris lors des soirées Jeunes Chorégraphes lors desquelles plusieurs amis danseurs issus de l’Ecole de Danse de Marseille participaient, il signait alors un magnifique duo sur la musique de Bach : Bless, ainsi soit-il . Je suis allée voir sa programmation dans son festival « Incidences chorégraphiques » à Roissy en France qu’il avait créé avec des danseurs de l’Opéra pour mettre à l’honneur la création chorégraphique. Il a signé quasi toutes les chorégraphies de mes créations, et quand il n’était pas disponible pour le faire il m’a proposé des chorégraphes qui sont à son image, humaniste et créatif. Bruno Bouché est actuellement directeur du Ballet de l’Opéra National de Paris. C’est une personne entreprenante, curieuse, extrêmement attirée par la transversalité et le dialogue des Arts, qui aime aller au-delà de sa zone de confort en expérimentant des choses avec les danseurs comme avec les comédiens et autres artistes. Il a une grande culture qui lui permet ce dialogue et cette transversalité et il va toujours dans l’intimité des choses, leur essence, sans fioriture ni volonté de démontrer. C’est ce que j’apprécie particulièrement dans son travail : la recherche de l’intégrité. C’est un artiste et directeur qui promeut également pour la compagnie du Ballet du Rhin, les échanges internationaux, avec des coproductions européennes, notamment avec l’Allemagne. C’est un directeur et artiste, qui a cette foi dans le partage, la découverte et la prise de risque si rare de nos jours. Je suis très admirative de son parcours et du rayonnement extraordinaire qu’il a donné au Ballet de l’Opéra National du Rhin acclamé récemment en tournée à Paris. Il sera à l’affiche d’un spectacle qu’il signe lui-même comme danseur et comédien l’année prochaine : L’Eté, un bel exemple de prise de risque. Je tenais à la remercier ici.
S.A : Pourquoi ce spectacle est à ne pas rater pour tout festivalier à Avignon ?
Ce spectacle c’est l’occasion de voir et ressentir l’impact du théâtre, de la musique et de la danse sur son corps en côtoyant à quelques mètres en face de soi un danseur étoile. La proximité des artistes sur scène est la chance et l’opportunité majeure pour le public au Festival d’Avignon.
S.A : Que peut-on vous souhaiter pour ce Festival 2026 ?
L’émotion sur le visage des spectateurs pendant et à la sortie de ce spectacle parce qu’ils auront vécu ces instants uniques, fugaces mais éternels que seul permet le spectacle vivant et qui nous fait rester vivant, ensemble.
Serge Alexandre
Une générale presse est organisée à 11h40 le 3 juillet.
www.correspondancescompagnie.com/
Teaser : www.youtube.com/watch?v=09D7By6MaQQ
Pour réserver vos places : https://www.la-factory.org/


Entretien avec Orianne Moretti pour « Le Rappel des oiseaux » du 4 au 26 juillet à la Factory, Festival Off Avignon 2026
29eme festival Vochora du 10 au 19 juillet
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