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Saint-Pétersbourg, la magie blanche, par Dominique Fernandez, de l’Académie Française, in Le Figaro Magazine du 16 décembre 2011

« En vérité, nous vivons ici dans un paradis. » Il est arrivé à Pierre le Grand d’exagérer. Dans ses actes – il fit assassiner son fils Alexis –, comme dans ses propos. Mais au sujet de cette ville bâtie sur des marécages par sa seule volonté, aucun superlatif n’eût été assez grand pour lui. Saint-Pétersbourg, un paradis ? Certes, non. Mais un mythe, oui.


Le portique aux atlantes © Eric Martin/Le Figaro Magazine
Le portique aux atlantes © Eric Martin/Le Figaro Magazine
Peu de villes suscitent autant de fascination. Par son architecture qui mêle, dans une harmonie étrange, styles classique, baroque, néorusse et moderne ; par son atmosphère, si européenne et si russe à la fois ; par les fantômes de ses écrivains – Dostoïevski, Pouchkine, Gogol, Tourgueniev–, errant majestueusement au dessus de la perspective Nevski ; par son histoire, enfin et surtout.Capitale des Romanov, ville-laboratoire de la révolution communiste, cité martyre entre 1941 et 1944, Saint-Pétersbourg a aussi vu se former le destin du tsar des années 2000, Vladimir Poutine, avant d’être en pointe, ces derniers jours, dans le mouvement de contestation qui agite la Russie. En 40 pages de portraits, reportages et promenades touristiques, «Le Figaro Magazine» vous propose de mieux percer le mystère et la magie de Saint-Pétersbourg, née il y a 307 ans mais qui, par l’ampleur de ses richesses et de ses trésors, en paraît mille de plus. Davaï !

Un rêve de Pierre. Par Dominique Fernandez, de l’Académie Française

Pierre le Grand, Dostoïevski, les canaux de la Neva, les nuits blanches, Pouchkine, l’Ermitage...
L’auteur du« Dictionnaire amoureux de la Russie » nous rappelle toutes les beautés de l’ancienne capitale des tsars née il y a trois siècles.


Par la volonté de Pierre le Grand, qui détestait Moscou, Saint-Pétersbourg a été fondée en 1703, de toutes pièces, dans un marécage inhabité et réputé inhabitable. Le tsar voulait désenclaver la Russie par ce que le voyageur italien Algarotti appelait une « fenêtre ouverte sur l’Europe », expression restée si célèbre que Paul Morand, en 1925, au temps de la grande misère soviétique, quand tout était vétuste et sale, disait ironiquement, de cette « fenêtre », que « personne n’en nettoyait plus les carreaux ». Il faut relire la nouvelle Le Musée Rogatkine (incluse dans L’Europe galante) pour prendre un premier aperçu de cette ville, « peut-être la plus belle d’Europe », dit Paul Morand, qui en décrit avec gourmandise les alignements de palais Empire vert amande, les temples jaune d’or, « Parthénons polaires relevés de stucs pâles », les rocailles italiennes de cérémonie, les chancelleries couleur sang de boeuf,« les grâces pétrifiées de Bernin suédois aux badigeons rosés ».
Là,nous y sommes en plein, dans cette capitale unique au monde, car elle ne s’est pas construite, comme Paris ou Rome, par le hasard d’initiatives privées, mais sous le contrôle autoritaire d’un despote.

Pierre le Grand fit venir d’Italie, de France, d’Allemagne, des urbanistes et des architectes (il n’y en avait pas alors en Russie), mais il contrôlait tout lui-même, et nul ne pouvait élever un bâtiment sans soumettre le projet à un comité de censure. D’où ce plan en patte d’oie, ces avenues rectilignes, ces canaux concentriques et parallèles, ces immeubles tous de la même hauteur, cette uniformité dans les alignements de portiques et de colonnes. Sous les couleurs vives dont sont en effet revêtues les façades (pour égayer le ciel si souvent gris), domine une géométrie sévère, d’où tout empirisme est banni.Les successeurs de Pierre le Grand respectèrent sa volonté : Elisabeth,Catherine II et Alexandre Ier firent appliquer le règlement initial, en sorte que, en quelque cent ans, le centre historique était achevé. Sur le même modèle, dans le même style. Aucune grande ville ne présente cette homogénéité :on est ici dans le« rêve de pierre » de Baudelaire, un univers minéral gouverné par le goût de la perfection et de l’absolu. Ville-théorème, dont la rue du Théâtre résume l’esprit. Longueur : 220 mètres. Largeur entre les palais : 22 mètres. Hauteur des palais : 22 mètres.

Derrière sa beauté architecturale, un destin tragique

Ce résultat ne fut pas atteint sans le sacrifice de nombreuses vies humaines. Pierre le Grand avait choisi le lieu le plus impropre à l’habitation : sol boueux à l’embouchure de la Neva, îlots menacés par les crues, rives instables qu’il fallut endiguer entre des quais de granit, climat humide, de brumes, de vents et de tempêtes. Terribles furent les conditions de travail. La chiourme de prisonniers suédois et de forçats dut s’immerger dans l’eau glacée pour enfoncer les pilotis.On évalue de cent à cent cinquante mille le nombre des victimes du froid, des maladies pulmonaires, de la dysenterie.
Un premier goulag, avant celui de Staline.

Le voyageur, émerveillé par la beauté du spectacle qui se dé ploie sous ses yeux, la majesté des palais alignés le long de la Neva, les flèches d’or de l’Amirauté et de la cathédrale Pierre-et-Paul, n’a que trop tendance à oublier l’envers tragique de cette cité idéale. Mais, dans l’imaginaire russe, on s’en souvient. Pouchkine fut le premier à mettre l’accent sur la cité homicide, la cité pathétique. Il prit prétexte du monument le plus célèbre de Saint-Pétersbourg pour dénoncer la folie qui avait présidé à sa fondation.Au bord du fleuve s’élève la statue équestre que Catherine II fit élever en l’honneur de Pierre le Grand. Sur la recommandation de Diderot, qui avait fait le voyage, elle choisit le sculpteur français Falconet. L’oeuvre, superbe, représente l’empereur débouchant au galop sur le faîte d’un rocher escarpé. Il tient d’une main les rênes de son cheval cabré, désigne de l’autre la forteresse, berceau de la capitale. La peau d’ours sur laquelle il est assis symbolise la nation qu’il a civilisée.Mais cette allure martiale du tsar ne fait pas oublier aux Russes le revers maléfique de son action. En1824, une crue (dont des repères posés çà et là dans la ville montrent encore la hauteur) emporta de nombreuses maisons et tua des milliers de gens, occasion pour Pouchkine d’écrire Le Cavalier de bronze, « récit pétersbourgeois » en vers qui commence par un hommage éclatant à la beauté du site :« Je t’aime, chef-d’oeuvre de Pierre ; /J’aime cette grâce sévère, /Le cours puissant de la Neva, /Le granit qui borde sa rive, /Près des canaux les entrelacs /Des grilles, et les nuits pensives, /Leur ombre claire, leur éclat. » (traduction Jean-Louis Backès). Mais, une fois dite « la ville admirable », « inébranlable » en sa beauté, voici que le malheur arrive, « immense » : l’inondation meurtrière. Et le poète de bâtir un roman où l’on voit Eugène, un petit employé dont la fiancée est morte dans la catastrophe, lancer des imprécations contre le cavalier qu’il rend responsable du désastre. Le souverain descend alors de son rocher et poursuit dans les rues désertes l’impie devenu fou. Le galop fantastique du cheval dans la cité vide est une des plus fortes images de toute la poésie russe, et il semble qu’elle ait donné l’élan à toute une série d’opinions négatives sur le« chef-d’oeuvre de Pierre ».

Pour Tourgueniev, elle est “notre Palmyre du Nord”

Est-ce un hasard si Dostoïevski a situé Crime et Châtiment dans un quartier populaire de Saint-Pétersbourg, avec une telle précision dans la toponymie qu’on peut suivre pas à pas le jeune Rodion Raskolnikov, depuis la mansarde où il médite son crime jusqu’à l’appartement de l’usurière qu’il assassine ? Cette aventure sinistre est restée si présente dans l’esprit des habitants que, le long des marches que l’étudiant descend pour aller perpétrer son forfait, on peut lire, encore aujourd’hui, des graffitis qui attestent et l’extraordinaire vitalité posthume du roman, et le revers sombre de la splendeur plastique de la ville :« Rodia, tu n’as pas oublié la hache ? » « Rodia, je sais où habite une autre vieille femme. »
Quant à Tourgueniev, il n’était pas tendre non plus pour une ville dont il trouvait la réputation usurpée. « Ces rues vides, larges, grises ; ces maisons d’un blanc gris, d’un gris jaune, d’un lilas gris, au plâtre écaillé ; [...] le bonnet d’or de Saint-Isaac, l’inutile Bourse bariolée ; [...] cette odeur de poussière, de chou, de natte et d’écurie, [...] oui c’est elle, notre Palmyre du Nord. » (traduction Edith Scherrer). Un anti-Morand, en quelque sorte : ces couleurs, cette fantaisie que l’un aime, l’autre les juge n’être qu’un masque trompeur, recouvrant une réalité peu brillante.

Dans les années 1990, l’aspect de la ville donnait encore raison à Tourgueniev. Soixante-dix ans de communisme avaient accentué le déclin de la cité, déchue d’ailleurs, dès 1918, de son rang de capitale au profit de Moscou. La ville des tsars, toujours belle sous sa décrépitude, était fissurée et« écaillée » de partout. Aujourd’hui, beaucoup de palais ont été restaurés, les rues remises en état, l’éclat ancien retrouvé. Pour être juste envers une ville si controversée, il faut la mettre en parallèle avec Moscou. Et le meilleur avocat de Saint-Pétersbourg ne sera nul autre que Vladimir Nabokov, dont on peut voir la belle maison natale, dans le quartier le plus chic. Pour lui, Moscou était une ville de marchands, d’hommes d’affaires, sans prestige, plutôt vulgaire. Il revendiquait pour sa ville natale le double prestige d’être le foyer aristocratique de la Russie et son centre intellectuel. Et, de fait, si l’aspect« capitale des tsars » saute aux yeux du premier venu, avec cette abondance de nobles architectures et cette multitude de résidences somptueuses, il ne faut pas oublier le nombre inouï d’oeuvres de l’esprit que Saint-Pétersbourg a inspirées, des poèmes de Pouchkine aux opéras de Tchaïkovski homonymes (Eugène Onéguine et La Dame de pique), des romans de Dostoïevski aux nouvelles de Gogol, du film Octobre d’Eisenstein aux ballets russes de Diaghilev, sans compter l’admirable floraison poétique des années 1920, avec Anna Akhmatova et Alexandre Blok (dont on peut visiter les appartements). Sergueï Essenine, originaire de la campagne, vint mourir à l’hôtel d’Angleterre, en 1925, suicidé ou liquidé par la police. Lorsque, à la fin des années 1980, les autorités envisagèrent de raser cet hôtel, des milliers de gens accoururent pour s’opposer à la démolition de l’édifice où un de leurs auteurs favoris avait séjourné.
Tous ces poètes, persécutés par le régime, eurent une destinée tragique. Tragique aussi fut le siège de Leningrad par les Allemands, de 1941 à 1944 : neuf cents jours de froid, de famine, de bombardements, mais la ville héroïque, refusant de se rendre à une armée pourtant bien supérieure, résista jusqu’au bout, ce qui lui coûta un million de morts. Et par qui, par quoi fut-elle galvanisée ? Moins par les discours de Staline que par une symphonie, l’illustre septième symphonie de Chostakovitch, qui commence par un long mouvement répétitif symbolisant le martèlement des bottes nazies. On voit à ce trait quelle place la culture occupe dans le coeur des Pétersbourgeois.

Pendant les nuits blanches, la ville devient un peu folle

Aujourd’hui un grand personnage a redonné éclat et prestige à la vie musicale : Valery Gergiev, directeur du théâtre d’opéra Mariinski (qui s’appelait Kirov à l’époque soviétique, quand Noureev en était le premier danseur), chef d’orchestre et formidable animateur.
Le festival qu’il organise pendant les nuits blanches est un des premiers d’Europe. Ah ! les nuits blanches ! Elles ne sont pas surévaluées, celles-là !Oubliez les lieux communs, laissez-vous envoûter par cette clarté laiteuse qui vous permet de lire à minuit sans que votre corps porte la moindre ombre. Le soleil décline et se relève aussitôt. Vous êtes en pleine féerie. Attendez jusqu’à deux heures du matin : alors vous aurez ce spectacle des ponts qui se lèvent pour laisser passer les navires qui remontent lentement de la mer Baltique vers le lac Ladoga. La ville devient un peu folle, les gens ne se couchent pas, ils boivent la lumière si rare les autres mois.

Le palais d’Hiver fut construit au XVIIIe siècle par l’Italien Rastrelli : est-il baroque ? Est-il néoclassique ? C’est un des secrets et un des charmes de cette ville, que les deux styles, en apparence incompatibles, y soient confondus dans un subtil amalgame de lignes droites et de lignes courbes, de colonnes et de volutes, de rigidité grecque et de souplesse voluptueuse. La place qui s’étend devant le palais d’Hiver est elle-même semi-circulaire, bordée par un autre palais en forme d’hémicycle. La nuit, quand la place est vide, on est au centre d’un conte métaphysique. Solitude, grandeur, majesté, qui font un contraste étonnant avec la toute proche perspective Nevski, perpétuellement animée par la foule des piétons, la cohue des voitures, le luxe des vitrines.

Au Musée russe sont exposés des peintres méconnus en France

Dans le palais d’Hiver : l’Ermitage, le plus riche musée du monde avec le Louvre et le Prado. C’est Catherine II qui constitua le principal fonds de tableaux, sur les conseils (encore lui) de Diderot. Des dizaines de Rembrandt, de Titien, de Poussin, de Claude Lorrain, de Rubens. Le Joueur de luth de Caravage, deux Vierges de Léonard de Vinci, la Judith de Giorgione, le Garçon accroupi de Michel-Ange. Puis, la myriade de Gauguin, de Picasso, de Matisse, achetés au début du XXe siècle par deux marchands éclairés, aux Français qui ne comprenaient rien à cette peinture. Mais, si éblouissantes que soient ces collections, ne manquez pas d’aller au Musée russe, où sont les peintres nationaux, si méconnus en France, si attachants, les Repine, les Vassiliev, les Serov, les Levitan, les Vroubel. Là, vous découvrirez un peu de ce qu’est « l’âme russe », dans la ville qu’on dit la plus européenne, mais qui, au fil des siècles, s’est fondue dans la culture générale du pays, un pays qui a beaucoup à nous apprendre, par les valeurs intellectuelles et spirituelles qu’il continue à défendre.

Dominique Fernandez, de l’Académie Française

* En janvier 2012, Dominique Fernandez publiera un récit littéraire relatant son voyage de Moscou à Vladivostok, Transsibérien (Grasset).


Pierre Aimar
Jeudi 15 Décembre 2011
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