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Nouveauté discographique : Mahler par Barbirolli chez Warner Classics

Un coffret de cinq disques, un petit monument


Mahler comme on ne l'a jamais entendu

Warner Classics vient de frapper un grand coup en proposant, à prix doux, les quatre symphonies de Gustav Mahler enregistrées par Sir John Barbirolli entre 1964 et 1969... La mort un an plus tard l'empêchera de graver cette intégrale qui devait égaler sinon dépasser celle de Rafael Kubelick chez DGG.

Barbirolli chez Mahler reste plus qu'une référence, un joyau musical, une vérité où chaque détail est amoureusement ajouté, le tout dans une clarté de son, une architecture que n'aurait pas renié le compositeur lui-même.
Très haut dans notre panthéon nous mettrons la Cinquième Symphonie (1969). Cette partition colossale de plus de soixante-dix minutes est sans doute l’une des œuvres les plus ambitieuses de l’histoire de la musique et atteint une dimension monumentale, une densité, une dynamique inouïe. Avec en prime cette impression étrange et pénétrante que les instruments se mettent à parler à travers le déroulement musical.
Pas de Panzer Marshmallow dégoulinant de mièvrerie dans le célèbre Adagietto, où passent, indélébiles les images du film de Visconti. Dans cette luxuriance sans remords, tout est fin, précis, précieux, délicat, la légèreté des phrasés libérant tout le potentiel émotionnel requis, le chef ne sollicitant jamais outrageusement le texte comme pour mieux en souligner la stratégie économique ou la paradoxale rigueur.
Le New Philarmonia et le chef, en véritable alchimiste, se déchaînent à qui mieux mieux ensuite pour livrer un final aux couleurs apocalyptiques, foisonnant, admirablement respiré et sans aucune baisse de tension, qui s’envole dans un maelström de mosaïques réellement dionysiaques. 

La Première, «Titan », voit en 1957, mais le repiquage en compact est sublime, le concours du Hallé Orchestra.
D'une dimension toute autobiographique, d'une durée abordable pour qui veut s'initier à l'univers mahlérien, cette Première reste pour beaucoup une rosée primordiale, une initiation aux bruits de la nature. Sans doute également le compositeur a-t-il reconnu dans le roman de Jean-Paul ses propres aspirations, son propre idéal artistique, dramatique, fantastique, ironique et cosmique.
L'ensemble émeut et captive. Tout vit, tout respire, tout brûle avec une intensité visionnaire à laquelle il n'est pas question de résister. Dans le premier mouvement Barbirolli arrive à crée une ambiance incroyable avec ce tapis de cordes et ces interventions de coucous aux bois dont lui seul avait le secret. Les atmosphères sont superbement diversifiées et la mise en valeur de chaque détail inspire la sympathie.

Dans sa jeunesse, et de son propre aveu, Barbirolli n'aimait guère Mahler. La maturité venue, le caractère du chef devient ombrageux et angoissé (angoisse "soulagée" par son addiction à l'alcool). Le Chef semble alors trouver un reflet de lui-même dans les tourments existentiels de la Sixième Symphonie.

Voilà donc avec le New Philarmonia une gravure d'anthologie par sa noirceur expressive, mais surtout par sa puissance émotionnelle. La direction du chef présente dans un climax insoutenable les points forts pour exalter au mieux cette partition complexe : sens du détail, de la mise en place, de la beauté plastique et probité extrême face aux intentions du compositeur. Encore une fois.
On peut voir dans la Neuvième Symphonie une réflexion sur la mort et un chant d'adieu à la terre qui semble répandre un amour intense pour la vie. Une œuvre purement symphonique qui retrouve apparemment le moule classique avec ses quatre mouvements et sa tonalité de ré majeur. Mais ici les instruments sont devenus des voix humaines et cette œuvre, la dernière achevée, est tout autre et ne commence pas là où le Chant de la Terre se terminait avec cette dissolution panthéiste dans l’éternité toujours recommencée de la nature.

Avec les forces du Berliner Philharmoniker en 1964, le chef anglais signe la première (sauf erreur de notre part) vraie intégrale de la Neuvième Symphonie. Un tel prodige d'art et de naturel, de profondeur et d'équilibre, défie tous les commentaires.
La transparence du tissus orchestral est exemplaire, la noblesse du phrasé, la discrétion des effets lui permettent, dans ce testament musical, d'atteindre au plus haut, au plus profond.
La virtuosité exemplaire des berlinois exalte le difficile texte car Barbirolli obtient d'eux non pas une soumission servile mais un engagement complet tout en créant l'illusion d'une libre improvisation collective.

Il est évident que les trois plus beaux cycles de lieder de Mahler ont des liens organiques et affectifs avec ses symphonies.
Les quatre extraits des Lieder eines Fahrenden Gesellen , les Kindertotenlieder et les Rückertlieder enregistrés avec le concours de Dame Janet Baker sont sans doute ce que la discographie comptent de plus beaux.
Bien sûr il y a l'ombre de Kathleen Ferrier... plus tard Christa Ludwig, avec Karajan, signera aussi un de ses plus beaux témoignages.
La musicienne, la conteuse subtile et captivante porte aux nues ces poèmes qui portent l'empreinte profonde du psychisme de Mahler. La voix de la Diva anglaise a une profonde résonance dans le grave, une richesse de couleurs qui rendent insoutenable cette littérature morbide et mortifère.
Justesse et sobriété de l'expression servent aussi bien le texte que la musique. Beau à en pleurer. Devrait figurer dans les conservatoires, les écoles, les musées... partout.


Mahler – Symphonies 1,5,6 et 9 – Lieder
Dame Janet Baker
Hallé Orchestra. New Philarmonia Orchestra. Berliner Philarmoniker
Sir John Barbirolli
5 CD – Warner Classics 09295004286


Christian Colombeau
Vendredi 8 Octobre 2021
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