arts-spectacles.com
Sortir ici et a
Sortir ici et ailleurs, magazine des arts et des spectacles

Membre du Syndicat de la Presse Culturelle et Scientifique (SPCS) et de la Fédération Nationale de la Presse Spécialisée (FNPS)



Marseille, Opéra : « L’Or du Rhin ». Quand le mythe wagnérien arrache son masque pour révéler notre propre détresse

Sous la direction de Michele Spotti et dans une mise en scène habitée de Charles Roubaud, l’Opéra de Marseille ressuscite le Prologue de la Tétralogie de Wagner. Une relecture d’une humanité bouleversante, dépouillée de ses artifices divins pour ne laisser vibrer que le cœur des hommes


Marseille, Opéra : « L’Or du Rhin ». Quand le mythe wagnérien arrache son masque pour révéler notre propre détresse
Une mise à nu de la condition humaine
Au commencement n’était pas seulement le flot du fleuve primordial, ce tissu sonore ininterrompu né d’un mi bémol obsessionnel d’où Richard Wagner fit surgir l’architecture monumentale de son ‘Ring’. Au commencement de cette nouvelle production phocéenne, il y a d’abord un regard. Un regard d'une lucidité presque douloureuse posé sur nos propres failles, nos propres abîmes politiques, esthétiques et moraux. En choisissant d'ouvrir la saison avec ‘L'Or du Rhin’, l'Opéra de Marseille ne propose pas une simple exhumation patrimoniale — la dernière en ces murs remontant à l'automne 1996 — mais bien une mise à nu de la condition humaine.

Un metteur en scène inspiré
Le metteur en scène Charles Roubaud a conçu ce prologue en quatre scènes comme un miroir tendu à notre siècle balayé par les vents de la discorde et de l’aliénation. Loin des imageries sulpiciennes ou des reconstitutions d'un lointain Walhalla de carton-pâte, sa vision s'ancre dans une volonté profondément humaniste : dépouiller les dieux de leur superbe pour ausculter leurs petites misères, transformer les monstres en victimes de notre propre violence systémique. Le drame ne se joue pas dans l’éther germanique, mais dans le secret de nos consciences collectives.

Marseille, Opéra : « L’Or du Rhin ». Quand le mythe wagnérien arrache son masque pour révéler notre propre détresse
Une intrigue d’une brûlante actualité
L’intrigue, pourtant universelle, prend ici des accents d'une brûlante actualité. Tout commence par un geste d'exclusion : le nain Alberich, magnifiquement incarné par le baryton Zoltán Nagy, subit les railleries cruelles des Filles du Rhin. Ce mépris initial, cette première violence faite à l'autre dans sa singularité, engendre le péché originel de l'œuvre. Blessé, humilié, Alberich maudit l'amour pour s'emparer de l'or étincelant. Ce n’est pas le geste d’un monstre né pour le mal, mais le cri d'un désespéré qui troque sa sensibilité contre la puissance brute. Charles Roubaud saisit ce basculement avec une délicatesse infinie : il devient le symbole de notre capitalisme moderne le plus sauvage, celui qui réduit les corps en esclavage, introduit le chaos et empoisonne les rapports sociaux.

Face à lui, le dieu Wotan, porté par la voix souveraine d'Alexandre Duhamel, n'a rien du souverain infaillible. Il est le portrait saisissant de l'homme de pouvoir moderne, prisonnier de ses propres traités. La mise en scène refuse ici le manichéisme simpliste. Dieux, nains et géants partagent la même tragédie : celle du renoncement à la tendresse au profit du calcul.

Un Michele Spotti wagnérien

La direction musicale de Michele Spotti insuffle à l'Orchestre de l'Opéra de Marseille une dynamique organique, presque charnelle. Des balbutiements du Rhin jusqu’aux éclats de la malédiction, le jeune chef fait de la fosse le cœur battant du drame. L'usage des leitmotivs wagnériens — ces cellules thématiques qui parcourent l'œuvre, s'interpénètrent, et dont John Williams s'inspirera plus tard pour sa saga cinématographique "La Guerre des Étoiles" — ne relève pas ici de l'exercice de style académique. L'orchestre devance les pensées profanes des personnages, éclaire leurs désirs enfouis, et accompagne la lente agonie d'une nature violentée par l'industrie des hommes.
On retiendra particulièrement la descente vers le Nibelheim, où les dix-huit enclumes de la partition résonnent non comme un simple décor sonore, mais comme le glas de notre propre aliénation technique. Le Mime de Marius Brenciu y dessine une figure d'une détresse inouïe, tandis que le Loge de Samy Camps, instable et cynique, incarne l'esprit du scepticisme contemporain, ce feu destructeur qui observe la fin du monde d'un œil amusé.

À la fin du spectacle, alors que la durée de 2h22 sans entracte s'est écoulée comme un songe suspendu, le spectateur reste saisi par l'ambition de ce que Wagner nommait le "Gesamtkunstwerk", l'œuvre d'art totale. Certes, le compositeur quitta jadis Bayreuth déçu par l'appareil théâtral de son temps ; mais l’épuration moderne initiée au siècle dernier par Pierre Boulez et Patrice Chéreau trouve ici, sur la scène marseillaise, un prolongement d'une sincérité désarmante. En tendant l'oreille au-delà du mythe, on n'entend plus seulement des divinités nordiques s'effondrer sous le poids de leur orgueil, mais le cri universel de l'homme cherchant, désespérément, à réenchanter le monde.
Danielle Dufour-Verna

Danielle Dufour-Verna
Mis en ligne le Mardi 19 Mai 2026 à 01:55 | Lu 45 fois

Nouveau commentaire :


Dans la même rubrique :
1 2 3 4 5 » ... 45

Festivals | Expositions | Opéra | Musique classique | théâtre | Danse | Humour | Jazz | Livres | Cinéma | Vu pour vous, critiques | Musiques du monde, chanson | Tourisme & restaurants | Evénements | Téléchargements