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Interview exclusive de Steven Spielberg et Peter Jackson, réalisateurs du Secret de La Licorne. Propos recueillis par Arnaud Bordas / Le Figaro Magazine du 8 octobre 2011

“Nous avons voulu rendre Tintin réel”. A eux deux, ils représentent plus de 12 milliards de dollars de recettes au cinéma ! Associés pour porter à l’écran«Le Secret de La Licorne», les réalisateurs visionnaires de «E.T.» et du «Seigneur des Anneaux » ont reçu ensemble notre reporter.


photos : 2010 columbia pictures industries, inc. and paramount pictures.
photos : 2010 columbia pictures industries, inc. and paramount pictures.

Interview exclusive de Steven Spielberg et Peter Jackson, réalisateurs du Secret de La Licorne. Propos recueillis par Arnaud Bordas / Le Figaro Magazine du 8 octobre 2011
Le Figaro Magazine – Après trente ans de réflexion, vous avez choisi d’adapter les aventures de Tintin au cinéma sous une forme hybride, relevant à la fois du dessin animé et du film en prises de vues réelles. Pourquoi ce choix ?

Steven Spielberg –
Au début du projet, je souhaitais que Milou soit le seul personnage digital du film, parmi des acteurs filmés en prises de vues réelles. Nous avons réalisé un premier test et j’ai assez vite réalisé que cela s’annonçait plutôt mal. Non pas à cause de notre Milou en images de synthèse, qui était parfait, mais à cause des prises de vues réelles. J’ai compris que si nous voulions rester fidèles à l’univers de Hergé, cela donnerait un film visuellement trop stylisé, avec des maquillages hypertrophiés, des décors et des couleurs n’ayant pas l’air naturel.

Peter Jackson – Je crois que cela tient aussi au fait que l’univers graphique élaboré par Hergé pendant plus de cinquante ans est trop iconique. Si vous réalisez un film en prises de vues réelles, vous pouvez capter une partie de l’esprit de Hergé, notamment en retranscrivant les relations entre les personnages. Mais vous n’arriverez pas à donner vie au trait si spécifique de Hergé, qui fait totalement partie de l’ADN de Tintin. Il est pratiquement impossible de trouver des acteurs qui ressemblent exactement à ces personnages.

Parlez-nous un peu de votre procédé de filmage, la « performance capture »...

S. S.– Weta, la société créée par Peter, s’était occupée des effets spéciaux d’Avatar et j’avais été soufflé par l’humanité et l’extraordinaire expressivité émotionnelle des yeux surdimensionnés des extraterrestres.
En travaillant avec les techniciens d’Avatar, je savais que nous réussirions à créer des êtres humains totalement crédibles. Peut-être que, en voyant les premières images, le public sera un peu déstabilisé par l’aspect visuel du film. Mais je suis persuadé qu’au bout de 3 ou4 minutes, ce ne sera plus le cas et il sera totalement impliqué dans le film, dans son histoire et dans le jeu des acteurs.

Avez-vous pris en compte l’attente, et donc l’exigence, des fans de Tintin ?

P. J.– A vrai dire, Steven et moi sommes nous-mêmes des fans de Tintin, même si nous l’avons découvert à des périodes différentes de nos vies et de manière distincte. Quand vous aimez quelque chose, les raisons pour lesquelles vous aimez cette chose sont souvent personnelles. Nous devions donc assumer ce qui nous plaisait dans l’univers de Tintin, tout en espérant que les spectateurs du monde entier ressentiraient ce même plaisir. Lorsque vous lisez attentivement Tintin, surtout adulte, vous vous apercevez combien Hergé a été influencé par l’époque qui a vu naître et grandir son oeuvre : les années 30, 40, 50. En particulier les films d’aventures hollywoodiens ou les comédies de Buster Keaton. Comme Steven et moi étions nous aussi fans de ce cinéma et de cette culture, ce n’était pas difficile de rester connectés avec l’esprit de Tintin.

S. S.– Quelque chose m’a vraiment étonné sur ce film. Durant trois ans, il y a eu beaucoup de vidéoconférences entre mon bureau, à Los Angeles, et celui de Peter, en Nouvelle-Zélande, et beaucoup de personnes impliquées dans le processus. Pourtant, malgré tous ces intermédiaires et ces distances, nous n’avons jamais perdu de vue l’univers graphique de Hergé. Par exemple, pour l’appartement dans lequel vit Tintin, vous pouvez comparer une case de la BD et une photo du film et vous verrez que nous avons précisément retrouvé la palette de couleurs utilisée par Hergé. On touche là à un niveau de détail dont le spectateur ne prendra même pas conscience, mais c’était important pour nous. L’idée était de transposer cet univers très stylisé, tant au niveau des couleurs que du design, dans une image photo réaliste. Il fallait rendre tout cela réel.

P. J.– Pour arriver à visualiser Tintin dans un monde en trois dimensions tout en restant fidèle au graphisme de Hergé, nous ne pouvions pas nous contenter de gros à-plats de couleurs, comme dans la bande dessinée. Nous étions obligés de représenter une gamme infinie de textures, d’ombres, de creux, de grains de peau, voire même de détails du décor dont la ligne claire de Hergé pouvait se passer. Et ce, sans jamais oublier notre objectif initial : faire en sorte que le spectateur retrouve ses impressions de lecteur.

Steven Spielberg, aviez-vous pu évoquer votre projet de film avec Hergé, lorsque que vous l’aviez eu au téléphone en 1983 ?

S. S.– Oui. Il avait vu mon film Les Aventuriers de l’Arche perdue, et il l’adorait. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles il souhaitait que je fasse Tintin. Il nous a dit, à ma productrice et à moi-même, que j’étais, selon lui, le seul à pouvoir adapter Tintin en film. J’étais vraiment très honoré de pouvoir lui parler et j’ai été effondré quand j’ai appris sa disparition quelques semaines plus tard.

Les opinions politiques de Hergé dans les années 30 ont-elles constitué un problème pour vous ?

S. S.– Monjob, c’était de rester concentré sur le film que j’avais à faire. Je suis là pour raconter des histoires. Pas pour juger l’Histoire.
P. J.– Les gens écrivent des articles et élaborent des théories à ce sujet pour vendre des magazines ou des livres. Je trouve très léger d’attaquer quelqu’un qui n’est plus là pour se défendre, de prétendre expliquer en son absence ce qu’il a vécu et ce qu’il pensait. Quoi qu’ait pensé Hergé, quoi qu’il ait été, il était avant tout le produit de son époque. Il est trop facile de dire ce que les gens des années 30-40 auraient dû faire ou ne pas faire, de juger cette époque complexe depuis nos petites existences confortables de 2011.

Une alliance entre deux réalisateurs comme vous n’est pas courante. Comment s’est passée votre collaboration ?
S. S.–Dès les prémices du film, nous avons travaillé main dans la main et, même si je suis crédité comme réalisateur, Peter a été impliqué dans toutes les décisions majeures. Il n’y avait personne entre nous, pas d’intermédiaire.Une partie du film porte indéniablement la marque de Peter, notamment pour ce qui est de l’humour.
Il y a une vraie relation fraternelle entre nous, je n’ai jamais été aussi proche d’un autre réalisateur dans le travail, excepté peut-être George Lucas.

P. J.– Avec Steven, on a constamment essayé d’utiliser la technologie de manière confortable et chaleureuse, afin de travailler dans de bonnes conditions. J’étais à Los Angeles, sur le tournage, durant la première semaine, puis je suis rentré en Nouvelle-Zélande, car j’avais beaucoup de travail sur place. Mais je restais en contact avec l’équipe.
Quand Steven arrivait sur le plateau, il était 4 ou 5heures du matin chez moi. Dès que je me levais, je me branchais sur iChat, en liaison directe avec le plateau, et je pouvais assister au tournage en direct. C’est-à-dire depuis ma chambre, en pyjama, ma tasse de café à la main !

L’album « Le Trésor de Rackham le Rouge » n’a pas l’air d’occuper une grande place dans le scénario du film...

P. J.–On ne peut pas trop parler du deuxième épisode pour l’instant.Mais Le Trésor de Rackham le Rouge devrait être présent par certains aspects dans le prochain Tintin. Il y en a un tout petit peu dans notre adaptation du Secret de La Licorne, mais cet épisode bénéficiait déjà, à notre sens, d’une fin satisfaisante pour une première aventure. Nous allons donc reporter certains éléments de Rackham le Rouge dans le deuxième épisode, même si le film lui-même sera une adaptation d’une autre aventure de Tintin. Ce qui est intéressant avec Tintin, c’est que lorsque vous lisez tous les albums, vous vous apercevez qu’aucun ne comporte une structure cinématographique.
Il y a donc un vrai travail d’adaptation à faire pour préserver l’essence de chaque aventure. Notre Secret de La Licorne n’est donc pas une adaptation scène par scène de l’album de Hergé. Ceux qui espéraient une copie carbone du livre devront s’y faire. Nous avons par exemple intégré des scènes issues du Crabe aux pinces d’or pour nous permettre de mieux présenter le capitaine Haddock, puisque c’était l’album où il apparaissait pour la première fois.

S. S.–Même la série animée des années 90 prenait des libertés avec les albums de Hergé.Vous êtes obligé de vous poser certaines questions dès lors que vous choisissez d’adapter une bande dessinée à l’écran. Ce sont deux formes d’expression complètement différentes, qui n’ont pas la même respiration et qui ne sont pas régies par les mêmes règles narratives.


Pierre Aimar
Jeudi 6 Octobre 2011
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