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Le Roi se meurt, de Ionesco. Mise en scène de Georges Werler. Au Théâtre Toursky, Marseille, les 28 et 29 Janvier 2014,par Philippe Oualid

Perçu comme le chef d'œuvre de Ionesco, "Le Roi se meurt" retrace les étapes d'une agonie ou plutôt les étapes de la renonciation d'un Roi, allégorique de tout homme, qui a le sentiment que le monde entier s'écroule et disparaît avec lui.


Le roi se meurt @ Bernard Richebé
Le roi se meurt @ Bernard Richebé
Ces étapes (peur, désir de survivre, tristesse, nostalgie puis résignation) participent du parcours d'une cérémonie dérisoire qui tend à le dépouiller de tout avant le départ définitif. La première femme du Roi, la reine Marguerite, est l'ordonnatrice intransigeante de cette cérémonie qui se déroule selon un rituel commenté au fur et à mesure par la Cour représentée par le Garde, le Médecin, et Juliette la femme de ménage-infirmière. Seule la reine Marie, seconde femme du roi, sa préférée, tente de nier l'évidence et entoure le condamné de sa tendresse, de ses mensonges, de ses plaintes.

Tandis que le royaume entier se rétrécit, se fissure sous des pluies diluviennes, que l'hiver s'installe sur la terre, le Roi se débat contre l'inéluctable, retenu au bord du renoncement par la « passerelle »des mots, dans un état à la fois infantile et gâteux. D'un bout à l'autre de la pièce, le dosage entre la parodie, le dérisoire, le bouffon, le pathétique cassé par les ruptures de l'illusion théâtrale (« Tu vas mourir à la fin du spectacle! », annonce la reine Marguerite), demeure admirable, soutenu par un procédé de distanciation qui consiste à donner aux paroles du roi l'écho burlesque des proclamations du Garde chargé de divulguer au monde l'état de l'agonisant.

Georges Werler qui a rencontré Ionesco à la veille de sa mort en 1994, met en scène cette pièce en respectant à la fois sa théâtralité et son caractère symbolique. Il laisse d'abord à ses comédiens le soin d'accentuer le caractère stéréotypé des paroles dans une diction mécanique et un jeu clownesque. La pièce ayant par ailleurs une infrastructure d'éléments dramatiques hors d'usage, il permet à ces éléments, non de servir, mais de signifier gratuitement au même titre que ce langage farcesque qui évoque par exemple la liquéfaction des sujets du royaume ou les faits et gestes du Roi depuis la nuit des temps. Il accorde enfin aux éléments symboliques une certaine importance, des fissures des murs du palais aux mégots de cigarettes consumés comme la vie, en passant par l'abandon des attributs royaux (sceptre, cape, couronne) ou l'occupation momentanée du trône par Marguerite, le Médecin ou Juliette à mesure que la souveraineté du Roi s'effondre. Mais Georges Werler a surtout le mérite d'avoir su diriger une pléiade de comédiens exceptionnelle.

Michel Bouquet qui déclame son rôle mécaniquement, campe à merveille un Béranger 1er, vieillard gâteux de quatre vingt ans, et sait, en monstre sacré, multiplier les clins d'œil au spectateur en tirant la langue ou en faisant sonner les termes anachroniques, les paronomases, ou les jeux de mots triviaux, avec son célèbre timbre de voix métallique. Drôlement costumé par Pascale Bordet en roi de jeu de cartes, il est entouré d'une Reine Marguerite (Juliette Carré) déguisée en tsarine d'Eisenstein qui joue avec fermeté son rôle de dame de Pique, de Parque chargée d'administrer la mort, sans jamais se départir de son autorité, et d'une Reine Marie (Lara Suyeux), dame de Cœur en robe blanche de mariée qui ressemble à Roberte, la fiancée aux trois visages de « Jacques ou la soumission », mystique de l'amour niaise et pleurnicharde qui refuse de comprendre l'événement et lutte jusqu'au bout contre sa rivale.

Appartenant au secteur de la vie publique, le Garde (Jacques Echantillon), bête et servile, costumé en soldat des tranchées de 14-18, incarnation de l'information et de la propagande, dérision du Chœur antique, crie à tue-tête n'importe quoi en mélangeant l'anecdotique et l'officiel. En regard, Juliette (Nathalie Niel), servante de conte de fées ou infirmière au front, évoque une gourde exprimant la passivité des humbles, répétant en écho les propos de ceux qui pensent ou jugent. Quant au médecin, astrologue ou sorcier, personnage de la Belle Epoque (Jacques Zabor), il incarne avec son pédantisme inhumain et inquiétant, le pouvoir sous ses aspects les plus redoutables.

Le décor de Pace, enfin, avec ses rideaux en trompe-l'œil sur des panneaux latéraux, ses trois estrades supportant un trône délabré flanqué de deux tabourets, de part et d'autre, et qu'une passerelle sépare de gros blocs de tours effondrées au dessus d'un abîme pour aider le roi agonisant à passer de l'autre côté du miroir, commente plastiquement la gradation des concaténations phrastiques de Ionesco avec une ironie mordante que ne pouvaient exprimer les scénographes fidèles au palais royal vaguement gothique. Il contribue à la réussite de ce spectacle tragi-comique conçu pour nous apprivoiser littérairement et satiriquement à la mort.
Philippe Oualid.


Pierre Aimar
Mardi 28 Janvier 2014
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