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L'Opéra de Monte-Carlo presque à l'heure de Bayreuth, par Christian Colombeau

Une rareté : Tannhäuser, en français dans le texte


© Alain Hanel
© Alain Hanel

De Haendel à Wagner le surprenant grand écart de Nathalie Stuzmann à la baguette

Baudelaire, à la houleuse création parisienne de 1861 avait fort bien résumé ce blockbuster wagnérien, ouvrage de jeunesse, porteur de tout un avenir opératique : " Tannhäuser représente la lutte de deux principes qui ont choisi le coeur humain pour principal champ de bataille, c'est-à-dire de la chair contre l'esprit, de l'enfer avec le ciel, de Satan avec Dieu ".
Volons à l'essentiel. La version parisienne de 1861, chantée en français - il en existe plusieurs remaniées au fil des saisons par le compositeur lui-même - cela ne se refuse pas.
Une fois précisé que l'ouvrage n'a pas été présenté à Monte-Carlo depuis janvier 1932, c'était donc avec impatience et curiosité que l'on attendait cette nouvelle production monégasque avec, excusez du peu, le Maître des lieux à la mise-en-scène et au pupitre une Diva de la musique dite baroque, qui fraie avec bonheur et talent à la direction d'orchestre depuis quelques années...
La partition, on vient de le dire, est entièrement basée sur un homme tiraillé entre ses penchants sensuels et son espérance du salut, traduction de la situation ambigüe que vivait Wagner vis-à-vis du sexe qui l'obsède et le tourmente.
Mais, ce qui rend cet opéra, mêlant habilement sacré et profane, vraiment singulier, c'est la figure d'Elisabeth. Loin de Vénus, la chair et le mal qui corrompt, Elle est la vierge salvatrice.

On voit donc dès l'ouverture notre héros alangui dans une sorte de luxueuse maison de tolérance, s'embrumant le cerveau de belle manière puis, fatigué ou pris de remords, tenter de se refaire une virginité morale et physique.
Ici le Venusberg, n'est que sensualité où Vénus domine les corps des danseuses pleins d'extases langoureuses qui se meuvent avec volupté dans un océan de soies multicolores.
La chorégraphie gracile, simplifiée à l'extrême, anguleuse parfois d'Eugénie Andrin, nous évite les habituelles séances ridicules de gym-tonic chères à Avinée et Vérola.
Après ce cocktail de bienvenue, sulfureux mais toujours digne (Rocher oblige), la quête du héros, frise la névrose.
Torturé comme pas deux (rarement le sourire aux lèvres, José Cura en fait des tonnes et çà marche !), notre ex-érotomane part à la conquête du salut éternel. On dirait Wagner lui-même à la poursuite de l'amour pur et courtois, mais aussi de reconnaissance musicale. Ce qui justifie la conception de Jean-Louis Grinda de situer l'action du drame non pas dans un moyen-âge de pacotille mais bel et bien dans un XIXe siècle ancré dans ses traditions religieuses et monarchiques.

Le Concours de chant à la Wartburg ? Un salon musical entre amis mélomanes chics. Le retour de Rome ? Un pèlerinage raté avec suicide au couteau de la belle Elisabeth... Autant d'images fortes, parfois dérangeantes, qui pulvérisent notre vision de l'oeuvre. Mais voilà un regard neuf qui certes irritera les plus atrabilaires, pour finalement une mise en scène convaincante qui emballera tous ceux qui souhaitent désormais un coup de balais salutaire sur toute cette poussière teutonne. Nous en sommes.
Saluons d'emblée la baguette réellement enchantée de Nathalie Stutzmann, extraordinaire magicienne, qui galvanise ses choeurs, son orchestre et ses solistes par une direction inspirée, exaltante, large de souffle tragique, enthousiaste.
Energique et nuancée, selon les circonstances, sa direction a mis habilement en lumière la vraie nature de cet opéra de transition, annonçant ouvertement au troisième acte, l' " impressionisme " de Parsifal.

Prise de rôle pour José Curra dont le récit de Rome, plein de désespoir, est extrêmement efficace. Son Elisabeth, aux accents juvéniles, trouve en Anne-Marie Kremer une artiste inspirée, pulpeuse, au timbre chaud, rond, sensuel, lumineux.
Sa rivale, Aude Extrémo, sosie de Jean Harlow ou Tza Tza Gabor, ineffable d'intelligence musicale vocale, déploie les séductions les plus langoureuses et Dieu, que les mélismes influents de la version de Paris lui vont bien !
Autre grand vainqueur de cette matinée dominicale, le Wolfram de Jean-François Lapointe dont le tempérament dynamise les ressources d'un timbre d'airain. Son émission, sa couleur, son velours, sa force, sa conviction, sa noblesse magistrale (une Romance à l'étoile pleine de tendresse et d'émotion) envoûtent littéralement.
D'une grande dignité aussi, le Landgrave de Steven Humes. Les couleurs sombres mais caverneuses de ce timbre impressionnant sont particulièrement séduisantes. Son français est de plus excellent.
Bien en place tout le reste du plateau, Pâtre angélique, Biterolf agressif comme pas deux...
Les choeurs ? Superbes, splendides, en excellentes voix. Encore une fois Stefano Visconti peut être fier de son travail.
Christian Colombeau


Christian Colombeau
Lundi 20 Février 2017
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