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Chorégies d’Orange 2011 : interview de Paul-Emile Fourny, metteur en scène de Rigoletto de Verdi

"Je crois que le public demande à être surpris, pas à être choqué. Il veut se souvenir de la musique, et des images qui vont accompagner cette musique. Si elles ne vont pas à contre sens, le pari est gagné."


Paul-Emile Fourny, vous avez une formation théâtrale. Comment êtes-vous passé du théâtre à l’opéra ?
Je suis diplômé du Conservatoire Royal de Wallonie dans la section des Arts de la parole (théâtre et déclamation) et je me destinais à la mise en scène de théâtre. A cette époque, à la Monnaie, Gérard Mortier pratiquait une politique d’ouverture très réussie. Avant lui, les productions d’opéra étaient confiées à des metteurs en scène d’opéra. Il a eu l’idée d’inviter des hommes de théâtre, comme par exemple Patrice Chéreau. Je suis arrivé à la Monnaie à ce moment-là, en 1985, et j’ai eu la chance de faire mon apprentissage avec des réalisateurs que j’admire, comme Yannis Kokkos et Gilbert Deflo. C’était très formateur.

Vous avez également abordé la direction d’opéra.
Les huit années où j’ai pu m’exprimer comme Directeur général et artistique de l’Opéra de Nice ont été très enrichissantes sur plusieurs plans. Elles m’ont permis de développer un réseau de coproductions nationales et internationales puisque j’avais la chance de diriger un opéra qui bénéficiait d’ateliers de décors et de costumes. Sur un plan personnel, j’ai acquis une maturité dans le domaine de la gestion des structures culturelles. Au niveau artistique, j’ai eu le plaisir d’offrir des prises de rôles à Rolando Villazon (Werther), Annick Massis (Les Contes d’Hoffmann), Nathalie Manfrino qui a abordé trois nouveaux rôles sous ma direction.

En tant que metteur en scène d’opéras, quels sont les compositeurs avec lesquels vous avez le plus d’affinités ?
Je suis très proche de l’univers de Gounod. J’ai eu la chance de mettre en scène plusieurs de ses ouvrages. C’est un compositeur qui a défendu des thèmes importants, notamment l’histoire de la femme ou de la fille-mère : c’était assez moderne par rapport à son époque. J’aime aussi beaucoup Manuel de Falla dont le répertoire lyrique se limite à La Vida Breve et à un oratorio, L’Atlantide. J’ai mis en scène à plusieurs reprises La Vida Breve. En une heure et quart, de Falla nous offre un concentré d’émotions magnifiques. Parmi les compositeurs du vingtième siècle, il y a Britten et Dukas. La mise en scène du Midsummer night’s Dream que j’ai signée, notamment au Teatro Colon de Buenos Aires, reste une grande expérience musicale et théâtrale. Et si Dukas n’a composé qu’un seul opéra, Ariane et Barbe Bleue, quelle réussite !

Et puis, bien sûr, j’affectionne particulièrement Verdi dont la lecture musicale reste très proche du théâtre, surtout quand il s’appuie sur des livrets de Shakespeare ou de Victor Hugo, comme c’est le cas pour Rigoletto.

En quoi cette nouvelle production de Rigoletto sera-t-elle différente de celle que vous aviez proposée aux Chorégies en 2001 ?
Ma vision ne s’est pas radicalement modifiée : j’ai fait un choix de scénographie différent. Je propose une autre lecture de l’ouvrage, mais pas une relecture. Pour cela, j’ai changé mon équipe. Le scénographe et costumier Louis Désiré va apporter sa patte personnelle. Fondamentalement, l’histoire ne change pas puisque c’est la partition qui doit guider le metteur en scène, mais j’éprouve toujours beaucoup d’intérêt à travailler le caractère des personnages. Rigoletto est un ouvrage puissant. Il y a peu de scènes de chœurs, Verdi privilégie les rapports de force entre les protagonistes. L’élément important, c’est la malédiction. Pour un metteur en scène issu du théâtre, c’est une joie de pouvoir construire les personnages, leur donner une identité et les diriger. Depuis 2001, dix ans se sont écoulés, pendant lesquels j’ai travaillé. J’ai évolué, je me suis enrichi d’expériences nouvelles et, en conséquence, ma façon d’aborder l’ouvrage sera différente.

Pouvez-vous tracer les caractères des trois principaux protagonistes ?_
Le Duc représente la jeunesse dorée qui ne connaît que l’univers du luxe, de l’argent et du pouvoir. Il est libertin, léger, mais à un certain moment, il va se poser des questions : pourquoi lui a-ton ravi la beauté qu’il convoitait ? Il montre un intérêt pour Gilda que l’on peut qualifier de sentiment amoureux.

Gilda est loin d’être une oie blanche. Ce qui me touche, chez Verdi et Gounod notamment, c’est la défense des femmes, des jeunes femmes. Gilda va aller jusqu’à la mort, jusqu’au suicide pour vivre à fond sa passion et sa vie. Elle est confrontée à un père autoritaire qui l’a calfeutrée, qui l’a mise dans un cocon pour l’empêcher d’ouvrir les yeux sur les valeurs du monde qui l’entoure. Mais elle a de la réflexion et un grand courage.

Quant à Rigoletto, son rôle de bouffon le pousse à dénoncer outrageusement son entourage et les situations, mais il est surtout émouvant quand il se retrouve face à lui-même, qu’il n’est plus le courtisan et le bouffon du roi. Il est extrêmement seul. Il est seul dans la ruelle en rentrant chez lui, il est seul au moment où l’on enlève sa fille, quand il découvre qu’il a participé à l’enlèvement de son propre enfant, et il est seul quand il la découvrira agonisante. Il ne peut pas se sortir de cette solitude et de la malédiction.

Vous connaissez les principaux interprètes ?
Patrizia Ciofi a le profil parfait pour défendre Gilda parce qu’elle a l’intelligence, la musicalité, l’instinct théâtral : elle va lui donner tout ce qu’une jeune fille de dix-huit ans doit avoir, et intellectuellement et physiquement. Elle incarnera une Gilda forte et maîtresse de son destin.

Leo Nucci est un Rigoletto reconnu dans le monde entier. C’est un grand artiste qui remet en question chaque fois son personnage. Je crois que c’est très important.

Vittorio Grigolo a tout le panache nécessaire pour faire du Duc de Mantoue quelqu’un qui a bien sûr un regard léger sur certaines choses, mais qui reste solide également.

Je crois que nous avons un plateau magnifique, et je n’oublie pas bien sûr Marie-Ange Todorovitch dans le rôle, très important, de Maddalena. C’est une femme qui va sauver le duc en demandant à son frère d’assassiner quelqu’un d’autre. En fin de compte, Rigoletto est aussi l’histoire d’une rivalité entre femmes.

Roberto Rizzi-Brignoli a la fougue nécessaire pour emmener cette superbe partition. Il a la jeunesse, mais aussi l’expérience. Je me réjouis de travailler avec Roberto qui saura donner du caractère à la musique. Etant un homme de théâtre, c’est quelque chose d’important pour moi.

A quelle époque situez-vous l’ouvrage ?
Nous sommes dans un contexte historique. Ce serait très prétentieux de faire une relecture de Victor Hugo et ce n’est absolument pas mon objectif : les caractères sont suffisamment forts. Il m’est arrivé de faire des transpositions parce que l’on s’adressait à des mythes, comme Faust ou Ariane et Barbe Bleue. Je crois que le public demande à être surpris, pas à être choqué. Il veut se souvenir de la musique, et des images qui vont accompagner cette musique. Si elles ne vont pas à contre sens, le pari est gagné.

Quels sont les paramètres à prendre en compte quand on monte un ouvrage à Orange ?_
D’abord appréhender l’immensité de la scène et l’expérience est précieuse dans ce domaine. J’ai regardé travailler beaucoup de metteurs en scène quand je faisais partie de l’équipe des Chorégies. Je pense notamment à Nicolas Joel et à Jean-Claude Auvray, qui maîtrisent parfaitement ce plateau.

Le deuxième élément très important, c’est appréhender aussi un public très nombreux, qui s’internationalise de plus en plus. Cela veut dire que chacun vient avec sa culture, avec sa vision de l’opéra, et il me semble que c’est le nouveau défi des Chorégies : aller vers un public qui attend quelque chose de nouveau, qu’il ne trouve pas ailleurs. Et c’est un vrai défi lorsque l’on sait qu’il y a chaque soir plus de huit mille personnes à combler.
© Chorégies d'Orange 2011

Rigoletto de Verdi (Réserver)
Théâtre Antique
30 juillet à 21h30
Report, en cas de mauvais temps, au 31 juillet à 21h30
2 août à 21h30
Report, en cas de mauvais temps, au 3 août à 21h30


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Pierre Aimar
Vendredi 4 Février 2011
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