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Avant Paris, La Favorite de Donizetti emballe Le Rocher Monégasque, par Christian Colombeau

Un mélodrame absurde qui passe comme une lettre à la poste même en version de concert


Prises de rôle réussies pour Juan-Diego Florez et Jean-François Lapointe

© DR
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Créée en 1840 en version française à Paris, avec le gratin du chant de l’époque (Duprez, Stolz…) La Favorite de Donizetti montre l’habileté du compositeur à se servir d’airs et d’ensembles composés auparavant pour des opéras qui n’ont jamais vu le jour, de mixer le tout et donner une impression de cohérence à l’ensemble. Avec des hauts et des bas toutefois.
L’air célèbre du ténor « Ange si pur », est tiré, sans qu’une croche ou une virgule aient été changées, du Duc d’Albe… Pour qui connaît son Donizetti passe ici et là l’ombre d’une certaine Adelaïde, opéra inachevé écrit en 1834. L’art du faire du neuf avec du vieux en quelque sorte ou… d’accommoder les restes.

L’intrigue reprend à quelques nuances près l’Hernani du père Hugo.
Jugez-en : dans "La Favorite", Fernand aime la mystérieuse Léonore, qui n'ose lui avouer qu'elle est la favorite du roi de Castille. Ecrit dix ans plus tôt, en 1830, Hernani aime Dona Sol, convoitée par le roi de Castille, futur empereur Charles Quint…
Ceci dit, amateurs de la Collection Harlequin, accrochez-vous !

L'action se déroule en 1340, alors qu'Alphonse, vient de vaincre les Maures à Tarifa. Un moine, Fernand, sur le point de prononcer ses voeux pour entrer en religion avoue à son supérieur qu'il est tombé amoureux d'une jeune fille et qu'il doit finalement renoncer à sa vie monastique. Histoire de ne pas mourir idiot en ces temps troublés où la vie est si courte…
On vous le donne Emile : cette jeune fille n'est autre que Léonore, la maîtresse du roi Alphonse XI ! Lorsque le beau Fernand demande la main de Léonore au roi, celui-ci, pourtant jaloux comme un pou, lui accorde volontiers, comptant sur le désespoir dont sera envahi Fernand en apprenant que sa future était une hétaïre tarifée.
Pan dans le mille ! Fernand, outré, retourne fissa dans sa thébaïde. Léonore l'y rejoint et implore son pardon. Elle l'obtient après une émouvante explication, Fernand étant même, émoustillé comme pas deux, sur le point de fuir la vie monastique pour filer dans les bras de sa courtisane le parfait amour. Enfer et damnation ! Entre-temps, la douleur a fragilisé Léonore qui meurt dans le bras de son bien-aimé. Ce dernier ne lui survivra pas longtemps. Rideau. Vous pouvez sortir les mouchoirs…

On comprend aisément que la censure à l’époque n'ait pas vraiment apprécié cette intrigue, le héros voulant privilégier les plaisirs du Kâma-Sûtra à ses devoirs de bon catho intégriste !
Pas d'espagnolade non plus dans la musique du bergamasque, pas de couleur locale. Un drame romantique flamboyant où l'Espagne andalouse est présente dans le livret français, comme "une sorte d'Orient fantasmé" pour reprendre une expression célèbre.
Avant Paris, la Principauté aura eu l’honneur d’entendre Juan-Diego Florez, rossinien émérite, dans le rôle de Fernand. Une prise de rôle et en français s’il vous plait !

Volons à l’essentiel pour dire que le ténor péruvien ne se contente pas de se promener comme en jouant sur les plus hauts sommets de la tessiture d’un ténor aigu, mais qu’il renoue de belle manière avec les nobles traditions d’élégance vocale, jadis illustrées par un Kraus ou Big Luciano, sans pour cela sacrifier au feu dramatique qui donne tout son prix à sa sensationnelle prestation. Le timbre est toujours somptueux, la coloration séduisante, la technique sûre, le phrasé superbe, l’émission spontanée.
Le voisinage d’un tel monstre sacré soumettait ses partenaires au jeu redoutable des comparaisons.
Avoir fort bien figuré dans ce jeu sado-masochiste est tout à l’honneur de Jean-François Lapointe, élément indispensable à qui veut découvrir une voix de baryton comme on n’en fait plus et qui confirme ici ses affinités avec le bel canto donizettien.
En grande forme, Beatrice Uria-Monzon vous cloue sur place dans un rôle qui fit la gloire des plus grands mezzos.
Sollicitée cruellement jusqu’à l’extrême de ses possibilités, l’artiste dompte d’emblée ses immenses moyens pour une noble cause, la noblesse, et finalement se montre très à l’aise dans tous les compartiments du rôle.
On admire encore une fois la beauté de ce bronze magnifiquement timbré, la puissance et la sûreté de l’aigu, l’expression naturellement tragique et épique, comme marquée du sceau du destin, la perfection du phrasé, ces couleurs agréables et variées.
Sévère comme un mur de sépulcre, Nicolas Cavalier ne fait qu’une bouchée du Père Balthazar. L’Ines de Julia Novikova est très séduisante, le Gaspar d’Alain Gabriel percutant, Chœur et second couteau parfaitement en situation.
Musicien scrupuleux, Jacques Lacombe apporte à la tête d’un Philharmonique de Monte-Carlo somptueux, comme retrouvé, cette démesure, cette flamboyance, qui seules peuvent sauver de l’ennui une version concertante, spectacle de marionnettes peu articulées dans un mélodrame aux ressorts psychologiques aussi pauvres que parfois absurdes.
Christian Colombeau


Christian Colombeau
Vendredi 13 Décembre 2013
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