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Une vie de chat (A cat in Paris) du studio Folimage (Bourg-lès-Valence, Drôme) nominé pour l'Oscar 2012 du Meilleur Film d'Animation

Pour la première fois de son histoire, Folimage concourt aux Oscars avec le long métrage "Une vie de chat" de Jean-Louis Felicioli et Alain Gagnol. La cérémonie se tiendra le 26 février 2012 à Hollywood.


Une vie de chat, synopsis

Dino est un chat qui partage sa vie entre deux maisons. Le jour, il vit avec Zoé, la fille unique de Jeanne, une commissaire de police. La nuit, il escalade les toits de Paris en compagnie de Nico,un cambrioleur d’une grande habileté.
Jeanne est sur les dents. Elle doit à la fois arrêter le monte-en-l’air responsable de nombreux vols de bijoux et s’occuper de la surveillance du Colosse de Nairobi, une statue géante convoitée par l’ennemi public numéro un, Victor Costa. Le gangster est également responsable de la mort d’un policier, le mari de Jeanne et père de Zoé. Depuis ce drame, la fillette s’est murée dans le silence et ne dit plus un mot.
Les événements vont se précipiter la nuit où Zoé surprend Costa et sa bande. Une poursuite s’engage jusqu’au petit matin, l’occasion de voir tous les personnages se croiser, s’entraider ou se combattre, jusque sur les toits de Notre-Dame.
Une vie de chat © Folimage
Une vie de chat © Folimage

Bernard Genin cuisine Jean Loup Felicioli et Alain Gagnol sur leur premier long métrage : Une vie de chat

B.G. : Première question, elle concerne votre vocation : avezvous tout de suite pensé au cinéma d’animation ?
Jean-Loup : Pas du tout, je voulais être peintre ! J’ai donc suivi des cours dans plusieurs écoles des beaux-arts, à Strasbourg, Annecy, Perpignan, Valence…
Alain: Et moi je rêvais de faire de la bande dessinée. Je me suis donc inscrit à l’école Emile Cohl de Lyon.

B.G. : Qu’est-ce qui a provoqué votre rencontre ?
Jean-Loup : Le service militaire.
Alain : Tu veux dire, le service civil. En effet, au moment de « faire l’armée », je me suis rendu compte que je n’avais guère envie de manier des armes ou de balayer une cour de caserne…
Jean-Loup : Moi non plus.
Alain : J’ai entendu parler d’un studio d’animation de Valence, nommé Folimage, dont la réputation ne faisait que grandir, et qui accueillait les objecteurs de conscience pour un service civil de deux ans.
Jean-Loup : Moi aussi. J’y suis arrivé le premier, en 1987. C’est ainsi que j’ai découvert le métier. Je me suis essayé à la pâte à modeler, au dessin…
Alain : Et il est rapidement devenu un coloriste hors pair, je peux en témoigner. Je suis arrivé à Folimage fin 1988 après avoir compris que je n’étais pas fait pour la BD. J’ai débuté comme animateur sur des séries éducatives pour l’enfance qui, mine de rien, commençaient à imposer le style Folimage : Le Bonheur de la vie, Ma petite planète chérie, Mine de rien. Une idée me trottait en tête : m’orienter vers l’écriture de scénarios, mais sans cesser de dessiner. J’ai toujours su que, pour indiquer ses intentions, rien ne vaut un bon croquis.

B.G. : Quel a été votre premier film en commun ?
Alain : L’Égoïste, en 1995. J’avais écrit le scénario et j’ai également participé à l’animation. Jean-Loup était responsable de la partie graphique (dessin des personnages et décors).

B.G. : Si j’en crois mes fiches, en quatre minutes, sans dialogue, vous brossez le portrait d’un Narcisse monstrueux, incapable d’aimer une femme qui ne lui ressemble pas. Je cite : « D’emblée, un style s’impose. Pour leur coup d’essai, Jean-Loup et Alain ont cherché à innover : un texte plutôt littéraire, le ton cynique du commentaire, le graphisme très original, très coloré, loin de tout réalisme (on sent les influences de Matisse, Modigliani, Picasso…) ».
Jean-Loup : Techniquement, on voulait se lancer dans une sorte de bas-relief en pâte à modeler. Finalement, on l’a fait en dessins animés. Peu de spectateurs s’en rendent compte, mais L’Égoïste est tourné en « multiplane horizontale », une technique que les frères Fleischer avaient inventée dans les années 30 pour donner de la profondeur de champ à leurs courts métrages. Les cellulos sont filmés sur une plaque de verre verticale, derrière laquelle on place, à quelques centimètres, les décors peints sur carton.

B.G. : L’Égoïste reçoit un prix à Espinho, au Portugal, et le grand prix de Marly 1996.
Alain : Exact. Et la méthode de travail que nous avions expérimentée sur ce film a porté ses fruits en 1998 avec une série de dix courts métrages coproduits par Canal+ et Arte : Les Tragédies minuscules.

B.G. : Le sujet ?
Alain : Les petits riens de la vie, la fausse banalité du quotidien poussée jusqu’à l’absurde. Chaque épisode durait trois minutes trente. Comme pour L’Égoïste, j’ai d’abord écrit les textes, qu’on pouvait lire comme des nouvelles. C’est Raymond Carver qui m’a libéré. La force de ses nouvelles les plus brèves, deux pages à peine, a été un élément déclencheur. J’ai pensé : « C’est possible ! » Les titres de certains épisodes évoquent une situation précise, souvent dérisoire : Ça aurait pu être moi (un homme culpabilise devant un terrible accident. Il était en retard… à cause d’une chaussette perdue !) ; Si tu savais ce que j’en pense ; Il est arrivé quand on parlait de lui ; Je lui ai demandé ce qu’il avait fait pendant toutes ces années ; Je l’ai vue devant chez moi ; Il faut savoir attendre le bon moment. Un couteau dans les fourchettes entraîne le spectateur au bord de la folie : un homme plonge en pleine paranoïa meurtrière, parce que sa femme a placé un couteau de cuisine dans le compartiment à fourchettes.
Jean-Loup : Avec des images désespérantes, les histoires d’Alain auraient pu être horribles. Je les ai tirées vers la couleur, en jouant sur les fausses perspectives, les décors de guingois, les gros plans inattendus, l’irréalisme des coloris… Chaque celluloïd était gouaché puis enrichi avec de la craie grasse. C’est ce look original, loin des canons disneyens, qui a touché un public d’ados et de jeunes adultes. On privilégiait les mouvements simples, les gestes précis, la mise en scène. Un personnage pouvait être animé de façon réaliste dans un plan, puis s’étirer comme du caoutchouc dans le suivant. Pour nous, la sensibilité du trait importe plus que la virtuosité technique.
Alain : C’est peut être ce qu’on a apporté à Folimage : ce côté littéraire avec des images très picturales, proches de la peinture, moins basées sur une animation qui serait seulement spectaculaire.

B.G. : Que faites-vous après Les Tragédies minuscules ?
Alain : Nous poursuivons notre travail, toujours dans le même style (intimiste, étrange, fantastique) et avec le même univers graphique. Nous participons à la réalisation de La Prophétie des grenouilles, de Jacques-Rémy Girerd, premier long métrage du studio Folimage, dont Jean-Loup est le chef décorateur.

B.G. : Votre duo se reforme le temps de quelques films, comme Le Couloir, où un homme trouve dans l’immobilité le sens de sa vie.
Alain : Je reconnais avoir écrit cette histoire absurde sous l’influence de Bartleby, d’Herman Melville…. Comme chez les surréalistes, les fantasmes ont la même présence à l’image que le réel. Le ton est à la noirceur, mais personnages et décors resplendissent de couleurs.

B.G. : Après quinze ans de courts métrages, après vous être exercés à un polar expressionniste (Mauvais temps) pour le seul plaisir de travailler le noir et blanc, le moment semblait venu pour vous de passer au long métrage.
Alain : Oui. Histoire de relever de nouveaux défis, comme pour moi, d’écrire enfin des dialogues. Le long, forcément, c’est moins expérimental que le court. On s’adresse au plus grand nombre. Il y a un enjeu économique. La difficulté était donc de continuer de faire ce que nous aimons, tout en nous adaptant à certaines contraintes. Mais le commercial et l’artistique peuvent ne pas s’exclure. Nous avons surtout vu là l’occasion de montrer une autre facette de notre univers…

B.G. : Alain a donc suivi sa pente naturelle : il a écrit un scénario de polar.
Alain : Oui, l’histoire d’un « monte-en-l’air » qui visite les appartements parisiens en passant par les toits… Il s’appelle Nico. Grâce à son chat qui « mange à deux râteliers », Nico rencontre une petite fille, Zoé. Jeanne, la maman de Zoé, est commissaire de police. Et elle n’a de cesse de retrouver Costa, un truand qui a provoqué la mort de son mari quelques années plus tôt.
Jean-Loup : Moi, j’ai donné des visages à ce cambrioleur pas si méchant que ça, à cette petite fille en mal de papa, à ce truand bête et méchant. L’histoire offrait de beaux enjeux de mise en scène, sur fond de décors pittoresques (les toits de Paris la nuit, le sommet de Notre-Dame, avec ses gargouilles et ses clochetons, sans parler des visions fantastiques de Costa, le méchant de l’histoire épris d’art africain). Côté animation, nous sommes restés fidèles à nos principes : jamais nous n’établissons de « model sheet », ces chartes graphiques pour animateurs où les personnages sont représentés sous tous les angles. Chaque plan contient son propre modèle, selon la situation, dans la forme comme dans la couleur. Il n’y a pas de moule rigide, l’animateur reste libre. Et, comme dans Le Couloir, tous les dessins ont été enrichis par surimpression d’un crayonné de lumière.

B.G. : Le monde de l’animation adore donner des chiffres… Pouvez-vous nous en donner quelques uns ?
Alain : Une vie de chat compte sept cent soixante neuf plans, donc quasiment autant de décors. Il a été mis en production début mai 2007 (après deux ans d’écriture et de travail en amont pour convaincre les partenaires financiers). Budget : cinq millions d’euros. La Belgique est entrée en co-production à hauteur de dix pour cent, mais les trois quarts du film ont été faits sur place, à Valence, comme La Prophétie des grenouilles. Ce n’est pas un budget énorme, mais c’est une des caractéristiques de Folimage de s’adapter aux situations.

B.G. : On dit Alain grand fan de cinéma américain…
Alain : Effectivement, et j’ai glissé dans le film quelques clins d’oeil aux cinéphiles. C’est une conversation entre truands qui évoque Scorsese, un quatuor de gangsters à la mie de pain aux surnoms farfelus, tout droit venus de Reservoir Dogs, ou un plan hommage à La Nuit du chasseur.

B.G. : Bref, vous misez sur un subtil cocktail de suspense, d’aventure et d’humour. Sans oublier la tendresse. Il paraît que l’on reconnaît un film Folimage au premier coup d’oeil.
Alain et Jean-Loup: Il doit y avoir des ondes dans ce studio…

B.G. : On dit également que vous avez déjà la tête dans un autre univers… celui de votre prochain film.
Alain : Ce sera à nouveau un polar, car c’est mon univers. Mais cette fois avec une variante : on ira vraiment dans le fantastique… Une chose est sûre, on continue dans le long métrage. C’est plus excitant. Il y a un souffle, on peut fouiller les personnages, s’offrir plus de possibilités de mise en scène.
Studio Folimage © Thomas Landais
Studio Folimage © Thomas Landais

Les complices

Dominique Blanc a donné à Jeanne un mélange de force et de fragilité qui fait tout l’intérêt de ce personnage. La relation entre la mère et la fille, la famille blessée qu’elles constituent à elles deux, est au coeur du film.

Jean Benguigui, de son côté, s’est attaqué au gangster psychopathe, l’incontrôlable Victor Costa. Il fallait quelqu’un capable de restituer la colère contenue et jamais apaisée qui anime constamment ce personnage. Il doit faire rire et inquiéter à la fois. Le hasard fait parfois tellement bien les choses, qu’on pourrait croire qu’il n’existe pas. Jean Benguigui a doublé la voix de Joe Pesci pour « Les affranchis », de Martin Scorsese.
Ce même Joe Pesci qui avait inspiré le personnage de Costa, dès l’écriture du scénario.

Pour Nico, le monte-en-l’air, il fallait quelqu’un qui puisse faire passer le second degré et l’humour du personnage. Bruno Salomone s’est imposé par son timbre de voix et le sourire qu’il peut faire passer dans ses mots. L’enjeu était de rendre sympathique un voleur, malgré son activité inavouable.

La voix de Bernadette Lafont, reconnaissable entre mille, trouve naturellement sa place dans un dessin animé. En quelques mots, elle impose un personnage.
Claudine, la nounou, s’est ainsi vue dotée d’une présence à la hauteur de son secret.

Oriane Zani pour Zoé, Patrick Ridremont, Jacques Ramade, Jean-Pierre Yvars et Patrick Descamps pour les gangsters, Bernard Bouillon pour Lucas, chacun de ces acteurs a su donner vie aux personnages de papier.

On connaît la musique : Serge Besset le compositeur

Serge Besset © Folimage
Serge Besset © Folimage
Serge Besset. Retenez bien ce nom. Le pauvre homme a subi une longue et pénible incarcération aux mains des deux auteurs. Pendant d’interminables mois, ses geôliers ont exercé sur lui une pression de tous les instants afin d’obtenir ce qu’ils voulaient. Leur demande ? Une musique qui serait à la fois mystérieuse et rapide, pleine de suspense et de tension, avec une tonalité gaie et triste à la fois… On se demande comment le compositeur n’a pas craqué physiquement et psychologiquement. Le plus étonnant étant que le musicien a réussi, au-delà de leurs espérances, à répondre à leurs exigences.
Un film est constitué pour moitié par des images, et pour l’autre moitié par des sons. Ces deux éléments doivent se compléter aussi harmonieusement que deux danseurs de tango. Un faux pas et c’est la chute. La musique de Serge Besset donne du souffle aux images d’Une vie de chat. Elle leur amène une dimension romanesque et épique qui trouve son plein épanouissement sur le grand écran. Une vraie musique de cinéma, voilà ce que cherchaient nos deux tortionnaires du solfège. Serge Besset et ses tagazous à roulettes (nom qu’il donne aux instruments quand la fièvre créatrice s’empare de lui) ont su enrichir cette sombre histoire de gangsters et devenir une condition indispensable à l’achèvement de ce projet.
Un tel zèle en devient suspect. Il ne fait aucun doute que le musicien souffre du syndrome de Stockholm. Vous verrez que bientôt il dira que ce n’était pas si terrible que ça…

Pratique

Folimage
La Cartoucherie
Rue de Chony
26500 Bourg-lès-Valence - France

tel : +33 (0)4.75.78.48.68
fax : +33 (0)4.75.43.06.92
www.folimage.fr
www.uneviedechat-lefilm.fr


Pierre Aimar
Mercredi 25 Janvier 2012
Lu 2004 fois


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