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Petite chasse au snark avec Omer Fast, Denis Savary, Virginie Yassef. Œuvres du Frac Languedoc-Roussillon du 21 octobre au 17 décembre 2011

Le titre de l’exposition Petite Chasse au Snark fait écho à une oeuvre littéraire de Lewis Carroll, La Chasse au Snark, publiée en 1876. Qu’est-ce que La Chasse au Snark ? Un récit délirant en vers qui raconte, en huit « crises » formant chapitres, la chasse d’une créature appelée « Snark ». Qu’est-ce que ce Snark ? Un être insaisissable dont la chasse seule est l’enjeu.


Petite Chasse au Snark

« Le bon coin pour le Snark ! Je vous l’ai dit deux fois :
Cela devrait suffire à vous encourager.
Le bon coin pour le Snark ! Je vous l’ai dit trois fois :
Ce que je dis trois fois est absolument vrai. »

Lewis Carroll, La Chasse au Snark,

Le titre de l’exposition Petite Chasse au Snark fait écho à une oeuvre littéraire de Lewis Carroll, La Chasse au Snark, publiée en 1876. Qu’est-ce que La Chasse au Snark ? Un récit délirant en vers qui raconte, en huit « crises » formant chapitres, la chasse d’une créature appelée « Snark ». Qu’est-ce que ce Snark ? Un être insaisissable dont la chasse seule est l’enjeu. Ainsi, le titre de l’exposition renvoie-t-il déjà lui-même à un objet improbable, inactuel, malaisé à saisir, qu’il s’agisse d’un poème du 19e siècle (dont nous avons gardé plus ou moins la mémoire) ou que l’on songe, dans cette oeuvre même, à son motif imaginaire, central et vide, le Snark.

Les oeuvres présentées dans Petite Chasse au Snark posent toutes, à leur manière, la question d’une Référence qui serait censée permettre, comme le Snark de Lewis Carroll le fait croire, une « prise » solide et rassurante au bout de la chasse... Las ! Le spectateur sera plutôt emmené sur des sentiers de plus en plus étroits où il constatera que la consistance initiale des oeuvres se perd peu à peu dans l’insaisissable du temps et de l’espace.

Prenons l’Éléphant : n’est-il pas l’une des créatures terrestres les plus imposantes que l’homme ait eu jamais à côtoyer ? N’a-t-il pas accompagné l’homme dans ses chasses et conquêtes les plus extraordinaires ? Ne témoigne-t-il pas par lui-même que la Nature est éternellement vraie ? Avec Pour le réveiller, il suffit d’un souffle…, Virginie Yassef nous montre, avec quelle sévère ironie, comment l’éléphant lui aussi est le produit d’une culture, d’un dispositif qui le construit à la mesure des besoins de l’homme. Aussi n’est-il ni plus ni moins nécessaire pour nous que les chaises inspirées de Gerrit Rietveld copiées par l’artiste pour permettre aux spectateurs d’écouter la musique de Giancarlo Vulcano qui s’échappe du ventre creux du pachyderme.
Si l’éléphant a eu une importance culturelle indéniable à partir du 18e siècle, c’est qu’il a été l’une des créatures les plus prisées des naturalistes. Le temps du monde dont il est le témoin est certainement l’une des raisons principales de son attrait pour l’historien qu’est devenu l’homme. Or, l’artiste contemporain n’échappe pas à son tour à cette fonction d’historien : Denis Savary fait partie aujourd’hui de ces « opérateurs de mémoire artistique » qui revisitent les dispositifs techniques au moyen desquels les artistes ont essayé de saisir le monde. Avec Les Brouettes, c’est autant l’histoire cinématographique (le kinétoscope d’Edison) que l’histoire sculpturale (la roue de bicyclette de Duchamp) qui sont évoquées. Mais que ferons-nous de ces nouveaux outils ? Si nous n’avons pas besoin de produire de nouvelles images, ou de nouvelles sculptures, peut-être devons-nous retrouver celui de créer des objets qui nous incitent à marcher, sinon au pas (en suivant le rythme de la musique qui s’échappe des caissons, Le Régiment de Sambre et Meuse), du moins à la vitesse de notre propre corps, actifs et insubordonnés. Avec ces brouettes, nous irons à la chasse au Snark, c’est-à-dire à nous-mêmes ! Et que sommes-nous ? Les Grimaces, que Denis Savary a réalisées à partir des autoportraits d’un autre artiste, le peintre Luc Andrié, le suggèrent : de simples « reprises », des masques de masques sans origine première.

Nos identités se perdent dans la suite des dispositifs artistiques au moyen desquels les générations se sont inventées, et avec lesquels à notre tour nous échangeons, communiquons, vivons ensemble nos subjectivités singulières. Bien sûr « Denis Savary » n’est pas « Luc Andrié », mais il y a forcément un peu d’Andrié dans Savary, et vice versa ; non parce que, dans la vie réelle, le second est plus âgé que le premier (et en a été le « maître » comme on disait autrefois), mais parce qu’ils sont devenus amis et agitent en permanence les questions qui motivent leurs « arts », avec lesquels les « êtres » se confondent…

Au demeurant, on remarquera, entre les deux oeuvres de Denis Savary et celle de Virginie Yassef, des parentés, une façon de jouer avec les procédures artistiques historiques, de les faire servir dans le présent, de les destiner à un usage neuf, délestées du poids de l’autorité temporelle : l’histoire fournit la matière à de nouveaux bricolages, efficaces et joyeux, libérateurs d’énergie créatrice, d’une inquiète insouciance.

L’oeuvre vidéo d’Omer Fast, Talk Show, pose de façon plus large encore l’enjeu de la « référence commune », laquelle pourrait fonder les liens d’une collectivité. En faisant se rencontrer deux dispositifs discursifs différents, la scène d’un talk-show télévisé et un protocole de performance artistique dans lequel des acteurs jouent au « téléphone arabe » (comme on dit en France), l’oeuvre conduit au contraire à la dislocation d’un récit initial. Celui-ci est l’histoire véritable et tragique de Lisa Gramaci, ou plutôt de son mari, journaliste mort en Irak pour avoir tenté de protéger (en lui faisant quitter le pays) une jeune traductrice qui l’avait aidé à faire son métier. Cette histoire singulière, comme tout ce qui se vit, devient l’enjeu d’une transmission impossible, trahie six fois par six « transmetteurs » successifs, incapables d’en mémoriser les détails, les enjeux essentiels. Talk Show nous montre que le langage n’est fait que de généralités conventionnelles, de banals clichés colportés et répétés à l’infini : ils recouvrent inéluctablement l’irréductibilité des faits précis qui sont advenus, hors de lui. En somme, le Snark n’est plus là parce que nous l’avons « oublié », nous l’avons enfoui dans la complexité des discours institutionnels, des simplifications technologiques, des intimidations sociales.
Rien ne nous empêche, malgré cela, de continuer à croire qu’il existe dans les formes mêmes.
Emmanuel Latreille
Virginie Yassef. Installation - éléphant en bois crépi, 230 x 400 x 150 cm, système sonore intégré
Virginie Yassef. Installation - éléphant en bois crépi, 230 x 400 x 150 cm, système sonore intégré

Pratique

Frac Languedoc-Roussillon
4 rue Rambaud
34000 Montpellier
04 99 74 20 35
Horaires d’ouverture | du mardi au samedi de 14 h à 18 h | Entrée libre
Bus 11 ou 15, arrêt Gambetta
www.fraclr.org


Pierre Aimar
Vendredi 14 Octobre 2011
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