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Gérard Garouste « En chemin » du 27 juin au 29 novembre 2015, Fondation Maeght, St-Paul de Vence

La popularité de Gérard Garouste n’a d’égal que sa singularité. « Ne demande jamais ton chemin à celui qui le connaît, tu risquerais de ne pas t’égarer » : cet appel dit toute la démarche de l’artiste, qui choisit la figuration et l’étude des mythes, des archétypes fondateurs, pour mieux explorer aujourd’hui l’intimité humaine.


Gérard Garouste, Dérive, 2010, huile sur toile, 114 x 195 cm
Gérard Garouste, Dérive, 2010, huile sur toile, 114 x 195 cm
La Fondation Maeght lui consacre son exposition d’été, qu’elle prolongera exceptionnellement jusqu’au 29 novembre. Elle rend ainsi hommage à ce peintre énigmatique, exposé dès les années 1980 dans les plus grandes galeries et musées nationaux, européens comme aux Etats-Unis, au Japon ou en Amérique latine. « Fidèle à l’esprit de la Fondation, précise Adrien Maeght son président, cette exposition, tout en ayant une dimension rétrospective, présentera la création et les recherches actuelles de Gérard Garouste. Le titre de l’exposition « En chemin » exprime ce présent de la création. Elle offrira d’explorer la vitalité du travail récent du peintre et du sculpteur. » À ce titre, Gérard Garouste a accepté d’ouvrir très largement ses carnets qui seront montrés au public pour la première fois. Cette exposition invite ainsi à cheminer avec l’artiste, à découvrir ou mieux comprendre le mouvement dont il a fait son principe.

Après une exposition consacrée à Jörg Immendorff, Olivier Kaeppelin, directeur de la Fondation Maeght, souhaite, avec Gérard Garouste, que l’on continue à s’interroger sur la figure engagée de l’artiste.

« Dans l’œuvre de Gérard Garouste, nous rencontrons souvent la représentation du peintre. Il est celui qui déambule, inquiète, pose des questions, essaye d’éclairer le principe d’incertitude qui anime la matière du monde, explique Olivier Kaeppelin. En vérité, on découvre en s’approchant qu’il ne s’agit pas nécessairement du peintre lui-même. L’artiste prête ses traits à des protagonistes, figures ordinaires ou mythiques, parfois semi-animalières, dans un étrange langage des signes. Il met en scène son histoire, ses études et recherches, ses inspirations littéraires, ses dialogues avec certains textes comme ceux d’Edmond Jabès, mais aussi ses rêveries ou ses associations d’idées. Il s’adresse à l’autre, à nous, parce que c’est bien de nous qu’il s’agit. »

« Je mets en scène des histoires, la peinture les fait ensuite voyager, elle les dépose sur d’autres rétines que la mienne, réveille d’autres mémoires, d’autres morts, d’autres questions. Sa destinée est d’être regardée, de résonner, de s’émanciper, de s’éloigner du sujet dont elle est issue. » Gérard Garouste, dans L’Intranquille.

PEINTRE AVANT TOUT, Gérard Garouste est aussi sculpteur ou créateur d’installations, comme la Dive Bacbuc ou Ellipse, chère au grand critique Harald Szeemann. Artiste, il met en scène, avec le dessin mais aussi avec les mots, ses personnages au théâtre, non seulement comme décorateur mais comme auteur et comédien. En quarante ans de peinture, nous pouvons lire son travail d’une traite ou bien en séquences, comme autant d’actes et de thèmes d’études.

LE CLASSIQUE ET L’INDIEN
est sans doute le thème fétiche de Gérard Garouste. Sans raison l’indien délire, sans intuition le classique devient fou. Si l’artiste recherche très vite la maîtrise des règles de la peinture classique, il y répond par une totale liberté picturale. Gérard Garouste, c’est lui-même et son double. Dans ses tableaux, nous les retrouvons ensemble ou séparément. A ce propos, il cite Cervantès et les paroles de Sancho Pança regardant Don Quichotte : « je dois être un autre lui-même ». En 2009, dans L’Intranquille : Autoportrait d’un fils, d’un peintre, d’un fou, l’artiste dévoile ses conflits familiaux et sa propre lutte contre la folie. Il explique : « J’ai forgé des résistances et des abris.
Je sais déserter le réel quand il est trop dur, je me laisse happer par mes idées, mes histoires. Je rentre en moi » et, ce faisant, « j’ai trouvé au plus profond de moi des choses que je pense universelles ».

FRUIT DE SA JOUISSANCE A PEINDRE, l’art de Gérard Garouste est l’expression d’une tension créatrice comme le fruit de son plaisir. Dans cette dynamique, il recherche la plus grande des libertés en s’éloignant des conventions contemporaines. Au sujet de son enfance, Gérard Garouste déclare n’avoir jamais rien su faire d’autre que dessiner. « Quand je peins, c’est comme si mes mains décidaient, j’aime ce moment où il n’y a plus qu’elles, la tête se relache. Je vis la peinture au premier degré, comme une matière, une chimie, une alchimie » explique-t-il. Ses huiles sur toile font surgir la couleur et la lumière autant qu’elles maîtrisent les jeux d’ombres. L’artiste n’hésite pas à user de glacis à l’ancienne comme de touches très libres. Sa peinture est inquiétante et joyeuse. Elle évoque l’ordre en lien avec le chaos, la poésie « ouverte » de la matière et le mystère. Entre abstraction et figuration, il choisit en sculpture, à côté de ses grandes installations, le travail avec la fonte : « Le bronze porte en lui le mythe des arts plastiques ».

L’exposition proposée par la Fondation Maeght sera l’occasion de découvrir un ensemble de près de 80 peintures, sculptures et dessins avec des œuvres inédites, spécialement réalisées en 2015 pour cette exposition, parmi lesquelles, dans la cour Giacometti, une sculpture, nouvelle commande de son galeriste Daniel Templon.

LES MYTHES, LES CONTES ET LES PORTRAITS sont les sujets que Gérard Garouste privilégie pour évoquer les questions universelles, comme autant de variations possibles sur l’humanité. Il compose avec la charge symbolique des grands récits, leur puissance d’imagination et d’interrogation. Il déploie, en leur sein, ses propres obsessions, cheminant de l’universel à l’intime. « Ce qui m’intéresse, explique-t-il, c’est de chercher de quoi nous sommes faits, de tenter de décrypter de quels symboles les images sont porteuses, où réside leur puissance et comment j’en use. C’est la raison pour laquelle j’ai voulu étudier les mythes. C’est ce que je recherche aussi au travers des portraits. » Connaissance et connaissance de soi se conjuguent pour « savoir ce qu’il y a à l’intérieur des couleurs, des livres, des autres, de ma tête surtout ».
Mais c’est avant tout sous forme de questions que Gérard Garouste va mener sa quête, interrogeant tour à tour chacun des grands thèmes comme le désir de jouissance, la nature du mal, l’accomplissement individuel, le rapport au temps, au savoir, au principe d’indétermination, au rôle que joue l’interprétation dans la connaissance.

LA FIGURE ET LE SUJET sont des choix assumés dès les années 1970 : par rapport à la doxa de cette époque, cet écart questionne le monde contemporain, interroge la transmission. Gérard Garouste considère le sujet comme la seule issue pour échapper au carcan que constitue la culture. Comme d’autres avant lui ont défait la forme − depuis Duchamp notamment −, sa démarche vise à briser le moule qui modèle le regard, en questionnant les images les plus enracinées. Dans le cadre de la peinture, formellement limité par la toile, son châssis et sa surface picturale, Gérard Garouste s’offre la liberté de créer une multitude de sensations et de situations grâce aux techniques qu’il emploie. Ses sujets, il les trouvera très tôt dans son goût pour la littérature comme dans l’étude des maîtres anciens.
Il s’en sert en se laissant guider, en se les appropriant, non de manière académique, mais par l’intime, l’imagination, les rêves et les libres associations d’images ou d’idées. Entre hasard et intentionalité, il explique : « Ce qui me pousse à continuer à peindre, c’est ce moment où la matière s’organise, entre intention et hasard, pour mettre en évidence un sujet qui crée un espace clos dont je n’ai pas envie de sortir ».


« MES TOILES N’AFFIRMENT RIEN, ELLES SONT UNE INVITATION A RELIRE » revendique l’artiste qui explique : « la peinture a enchanté mes doigts, ce sont les livres qui ont nettoyé ma tête. C’est avec La Divine comédie de Dante que ça a commencé. La suite est une succession de livres et de mots. Ils m’ont fait peindre ». Cervantès et Don Quichotte, Rabelais et Gargantua, Goethe et Faust mais aussi de grands textes comme ceux du Talmud ont pris le relais. Face à ces totems de la littérature, Gérard Garouste, affirmant que la peinture n’a rien à voir avec la représentation, explique n’avoir cherché ni la prouesse ni la séduction, mais le dérapage esthétique, l’ironie, le dérangement.
L’artiste engage sa responsabilité dans le retournement, le renversement des codes iconographiques, car selon lui « regarder c’est apprendre, apprendre à lire ce qui n’est pas écrit ».


LE PEINTRE « DÉMONTE » TOUTE MANIPULATION RELIGIEUSE ET FAMILIALE. Dans son œuvre, il cherche à exprimer ce qui n’a pas de mots, ce qui n’est pas dit. Pour Gérard Garouste, l’aventure psychanalytique et l’étude biblique ont le même but, se dépouiller de conditionnements, d’aliénations et de conventions de l’héritage.
En se penchant sur les textes sacrés, son objectif est aussi intime que spirituel et politique. Il défend une fonction éthique de l’art, une raison sociale d’exister qui dépasse les critères esthétiques. En tant qu’artiste, il revendique des valeurs et des prises de positions morales.
« Si je peins armé des textes qui ont irrigué les siècles, fabriqué la pensée de nos aïeux et conditionné la nôtre à notre insu, si je fais de la peinture à l’huile (…), c’est pour regarder en nous, révéler notre culture, notre pensée dominante, notre inconscient. Je veux être un ver dans le fruit. »

RETOUR AUX SOURCES. Ces dernières années, la peinture de Gérard Garouste, nourrie à la source de ses études talmudiques, fait également appel plus directement à ses rêves. Les visions du peintre font résonner son autobiographie, à laquelle se mêlent autant ses sujets de recherche que des images contemporaines. Se croisent ainsi des évocations de Tintin, des fables de La Fontaine, de Don Quichotte, Faust, Méphistophélès, Marguerite, des sorcières comme des personnages familiers, des références au Talmud, à l’histoire de l’art, notamment à Matthias Grünewald, Jean-François Millet, Le Gréco, des paysages romantiques, mais également un bestiaire fantastique − bouc émissaire, âne aux grandes oreilles de celui qui veut comprendre, abeille qui figure la parole et pollinise. La figue dit l’abondance en même temps que l’hérétisme, la petite plante aromatique aux fleurs bleues qu’est l’hysope dit l’étude et la purification. La connaissance va procéder d’une double lecture, l’une passant par l’entendement et l’autre par l’œil, guidée par l’imaginaire, libérant la pensée de la grammaire.

SES TOILES SE CONSTRUISENT AUTOUR D’ÉNIGMES. « J’ai le goût des énigmes, explique Gérard Garouste. Chercher des clés est l’histoire de ma vie. » Sa peinture dit ainsi qu’il faut réapprendre à lire, grâce à la vue. Il confie que dans sa famille régnait le secret. Il se passionne à déchiffrer certains textes bibliques parce que dit-il « l’hébreu des textes bibliques est une langue théoriquement intraduisible, au sens habituel du terme, et pour laquelle d’ailleurs, il n’existe pas de dictionnaire ». Il aime les fausses pistes, les chemins de traverse. En ce sens, il a le goût des extravagances. Il ne faut voir aucune volonté illustrative dans le travail de Gérard Garouste. Il revendique que ses tableaux puissent déborder d’intentions, d’allusions, et cependant continuer à dépasser le sens ou à jouer avec lui. « J’aime l’idée qu’on représente une chose et qu’on en raconte une autre » commente-t-il. L’artiste ne demande pas à celui qui regarde de voir tous les sens qu’il a investis. Certains, d’ailleurs, lui sont inconnus. Il propose plutôt la question et le doute. Il croit aux vertus des chemins multiples de la désorientation et de l’interprétation.

ANAMORPHOSES. L’artiste prête souvent à ses protagonistes les traits de ses proches, mais aussi les siens, en métamorphose permanente. Dans les nombreux autoportraits du peintre, son corps et son identité sont instables. Il peut être homme et animal à la fois. La différence des sexes vacille. Les longues mains sont faites de doigts, effilées comme des ailes. Les pieds sont inversés et contraignent à reculer en avançant. Les longs cous sont tendus vers le ciel. Les membres sont désarticulés et étirés comme des lettres, les corps, comme chez Picabia, sont couverts de dizaines d’yeux.

L’ACCROCHAGE PROPOSÉ PAR OLIVIER KAEPPELIN se lit comme un parcours provocateur d’interprétations et d’associations libres. L’exposition présente des figures qui deviennent plus familères au fil des découvertes, ou, au contraire, gagnent en étrangeté. Les scènes d’inspiration littéraire ou mythologique dialoguent avec les portraits de famille et d’amis, comme dans un jeu de miroirs déformants. Les relations entre les œuvres suivent le fil de la pensée intranquille que nous propose le créateur. Il s’agit, avec notre vie, tous nos sens, d’être plus présent au réel à travers le « principe d’incertitude », constructeur de ce réel, pour l’art comme pour la théorie quantique à laquelle Gérard Garouste fait allusion dans son tableau le Chat de Schrodinger.

CARNETS INEDITS. Très importants dans le travail du peintre, les carnets de Gérard Garouste matérialisent une phase de transformation et de recherche, où sa mémoire visuelle croise son imagination. « Dans mes carnets, commente-t-il, rien n’est en couleur, mais je les vois. » À la Fondation Maeght, Gérard Garouste les présente pour la première fois. Les découvrir sera pour les visiteurs comme pénétrer les coulisses du peintre-alchimiste, qui explique : « J’aime qu’il y ait le plus de temps possible entre un croquis et un tableau, au minimum trois mois. Alors, après l’étude, je traverse le jardin, je deviens un artisan ».

GÉRARD GAROUSTE « EN CHEMIN ». Le catalogue de l’exposition est une co-édition des éditions Flammarion et de la Fondation Maeght. Il contient une préface d’Adrien Maeght, des textes de Marc-Alain Ouaknin, d’Olivier Kaeppelin et d’Hortense Lyon dont un entretien avec Gérard Garouste. L’ouvrage comportera une reproduction inédite des carnets de Gérard Garouste.


Pierre Aimar
Jeudi 9 Avril 2015
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