Avignon, théâtre du Balcon : « Le Syndrome d’Ulysse », du 12 au 26 mars 2026

À l’heure où les frontières se crispent, Serge Barbuscia nous offre avec Le Syndrome d’Ulysse une œuvre rare, nécessaire, au confluent du théâtre et de l’épopée musicale.


Ce projet, qu'il porte en lui comme un héritage silencieux, transcende le simple récit migratoire pour explorer la part d'universel en chaque déraciné. Metteur en scène à la sensibilité à fleur de peau, Barbuscia dialogue ici avec les ombres de son passé et les tragédies du présent.
Accompagné par la plume acérée d'Ali Babar Kenjah, il sculpte un espace où la poésie et le chant deviennent les seuls remparts contre l'oubli. Cette création d'envergure débutera son voyage au Théâtre du Balcon à Avignon, avec des premières représentations prévues du 12 au 22 mars 2026.

Rencontre avec un créateur qui redonne un visage et une âme à ceux qui traversent l'horizon.
 Serge Barbuscia, vous dîtes porter en vous ce projet depuis votre naissance. Comment ce "passé enfoui" de l'immigration sicilienne de votre propre famille a-t-il fini par rencontrer l’actualité brûlante de la Méditerranée pour devenir une nécessité théâtrale ?
- Une histoire familiale où j’ai moi-même ma propre émigration puisque je suis né à Tunis et tout bébé encore, puisque j’avais trois ans, nous étions sur le bateau pour revenir en France.
Ce sont les images ! quand on a commencé à voir ces images des gens qui étaient sur ces barques qui arrivaient sur les côtes siciliennes ou qui se noyaient, c’est revenu en moi sur ma propre histoire, sur ce que j’avais à la fois vécu puisque je suis revenu sur un bateau d’Afrique vers la France et à la fois, peut-être même sans l’avoir entendu, intégré de façon viscérale. Ça m’a aussi obligé à réfléchir sur la dépression de ma mère ; elle souffrait du syndrome d’Ulysse.

En tant que metteur en scène, comment avez-vous réussi à traduire l’invisible — cette déchirure psychologique que l'on nomme le "Syndrome d’Ulysse" ?
- Finalement, je l’ai ouvert au monde ! je suis parti du syndrome d’Ulysse pour me poser la question ‘qui est Ulysse’ ; c’est celui qui est prisonnier, est-ce le voyageur ou le migrant ? J’ai travaillé entre les deux personnalités possibles avec des comédiens qui, eux-mêmes, avaient connu cette problématique et qui vivaient sur plusieurs cultures. On s’est réuni sur quelque chose qu’on avait vécu en commun. Nous sommes presque tous issus de plusieurs cultures.
On part d’une vraie réflexion sur la thématique d’Ulysse. Des histoires arrivent ensuite. Et on revient à la fin sur l’Odyssée d’Homère dans un dialogue entre les marins. Mais tout le premier passage est basé sur le monde, sur les histoires d’aujourd’hui.

 Votre écriture s’est nourrie de résidences entre la Martinique et la Provence, croisant la mythologie d'Homère et la poésie de Derek Walcott. Comment s’entrelacent ces différentes géographies du cœur et de l'esprit pour donner une voix universelle à l'exilé ?
- l’histoire du monde et le drame des gens est le même pour tous. On ne voit pas de frontière. Evidemment, il y a une frontière historique puisque c’est une période qui n’est pas le monde d’aujourd’hui, peut-être plus libre… Où que l’on soit dans le monde aujourd’hui, on est géolocalisé. On a de moins en moins d’espace de liberté. Ça transpire dans le spectacle, ce monde où l’individu est bien moins libre ! on a l’impression de tout connaitre parce qu’on nous fait tout savoir en cinq minutes mais pas du tout ! on a moins de folie, moins d’imaginaire. Les images tuent l’imaginaire.

 Le spectacle est défini comme un théâtre musical. Quelle place accordez-vous à la mélodie et au chant pour exprimer ce que les mots seuls ne parviennent peut-être plus à dire face à la tragédie du déracinement ?
- Les premiers et les derniers mots du spectacle, c’est le chant. Il arrive comme un chant profond, qui pourrait être celui des sirènes. C’est un chant de femmes et c’est très important pour moi. C’est peut-être aussi en lien avec mon enfance et ma mère qui était chanteuse. Ce spectacle est sans-doute plus complexe pour moi car il me ramène à des choses que je délivre de ma propre enfance. J’ai voulu laisser s’exprimer des ressentis très intimes.

Une sorte de catharsis…
- Oui un peu, mais le théâtre en fait partie.

 Vous partagez la scène avec quatre autres interprètes aux horizons multiples. Vous avez répondu en partie à cette question mais en quoi cette mixité de parcours et de sensibilités était-elle essentielle pour incarner cette "Odyssée" contemporaine ?
- Il y a une mixité de langages et je trouve important d’avoir aussi le voyage de la langue et des identités multiples.

Quel regard portez-vous aujourd'hui sur l'idée de "terre d'accueil" ?
- Il y a une phrase qui résonne pour moi très fort dans le spectacle, c’est « Nul n’est étranger sur cette terre ». C’est très important. Cette idée de l’étranger me fatigue énormément. On arrive nu sur terre, pas avec un passeport en main, pas avec une identité, pas avec une nation. Tout le reste est organisé, je dirais même désorganisé. Aujourd’hui, l’humanité qui se retranche, les gens ont de plus en plus peur de l’autre. Ulysse fait partie de cette peur quand ils massacrent tout le monde avec ses compagnons. Pour retrouver les siens, il a dû utiliser sa ruse à autre chose ; c’est en quelque sorte un voyage, une évolution sur lui-même.

Et sur le rôle de l'artiste dans l'éveil des consciences ?
- Nous sommes des saltimbanques, des enfants. Il y a une phrase qui me touche beaucoup : « C’est quoi l’adulte, c’est un enfant qui doute. » On joue à vivre et à rentrer dans toutes ces aventures. Ça reste un spectacle d’aventures.

Votre complicité avec Ali Babar Kenjah semble être le pilier de cette œuvre. Comment vos deux plumes, l'une ancrée dans l'histoire méditerranéenne et l'autre dans les mémoires créoles et sociologiques, se sont-elles accordées pour forger ce récit commun ?
- Homère était aveugle et nous avons fonctionné comme deux aveugles, chacun ayant confiance en l’autre. Quand on est aveugle on est obligé d’être à l’écoute de l’autre.

 Ali Babar Kenjah est connu pour son engagement intellectuel et sa finesse d'analyse sur les questions d'identité. De quelle manière son regard a-t-il enrichi votre propre vision du "Syndrome d'Ulysse" pour lui donner cette profondeur presque philosophique ?
- Il a beaucoup apporté sur les définitions. Le texte est truffé de questionnements sur Ulysse, sur l’identité. C’est fort. J’étais plus le verbe, il était plus l’écrit. J’étais finalement plus proche d’Homère qui n’écrivait rien, mais qui était dans la vibration et dans le verbe. Le premier jet a été écrit, mais c’est au plateau que j’ai fait et restructuré tout le spectacle avec mon équipage -et pas l’équipe. Nous sommes partis dans notre navigation poétique.

 Le texte est né d'une immersion en Martinique, un territoire marqué par les écrits de Glissant ou Césaire. Dans quelle mesure le travail avec Ali Babar Kenjah a-t-il permis de lier le drame de l'exil contemporain à la pensée de la "Relation" et du "Tout-Monde" ?
- Vous avez tout dit. Évidemment. La relation que je pouvais avoir avec la Caraïbe date de plusieurs décennies. J’étais moi-même lié à ces questionnements et surtout j’avais besoin de l’insularité. On parlait entre insulaires ; c’est aussi un spectacle sur l’insularité, sur ce que représente l’île à la fois dans ses fantasmes. L’Odyssée ne se passe que d’une île à l’autre. C’est la mer qui relie les histoires. Le ‘Tout-monde’ est complètement présent jusqu’au dernier mot puisqu’on finit par être tous des Ulysse.

Une dernière question Serge. Vous dites que le point de départ de ce projet d’écriture est un majestueux banian du Parc de Tivoli à Fort-de-France. Un arbre. Pourquoi, l’arbre ?
- C’est la base ; c’est ce qui a déterminé cette écriture quand je l’ai rencontré. Je me suis dit ‘je dois l’écrire là, à cet endroit’. On le dit dans le spectacle, c’est un arbre qui a quitté ses racines. Les racines continuent à exister. Elles sont toujours là dans le sol. Mais, où que l’on soit, il manque toujours quelque chose. Il y a une partie de soi qui est restée ailleurs. Quand les gens partent de chez eux, on parle du déracinement. C’est inscrit dans tous les exils.

Alors, comment peut-on être à la fois déraciné et citoyen du monde ?
- Nous sommes tous des déracinés. La vraie question est : « Où va le voyageur ? » Ne doit-on pas accepter le déracinement ? Avec ‘Le syndrome d’Ulysse’, je ne veux pas parler du migrant négativement par rapport au déracinement, mais également montrer tout ce qu’il peut apporter de neuf, de culture, d’idées. Le brassage est intéressant ; la rencontre des cultures est extrêmement positive.

 Au-delà de l'œuvre artistique, quel dialogue espérez-vous instaurer avec le spectateur face à ces visages et ces trajectoires de vie que l'on réduit trop souvent à de simples statistiques migratoires ?
- Je passe ma vie à taper sur le même clou. Il y a une volonté d’humanisme, de se dire qu’on est tous sur la même petite planète et qu’aujourd’hui, avec toutes les angoisses qui nous arrivent, cette planète, on la maltraite beaucoup. Le danger, ce ne sont pas les migrants mais la façon dont nous maltraitons cette planète qui va se venger. Je parle de ce monde-là, de ce jardin d’Eden qu’on pollue avec une question. Y aura-t-il encore de la place pour nous là-dedans ?
Danielle Dufour-Verna










Danielle Dufour-Verna
Mis en ligne le Mercredi 4 Mars 2026 à 22:47 | Lu 62 fois
Danielle Dufour-Verna
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