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Venise, Palazzo Grassi. «Rome et les Barbares, la naissance d’un nouveau monde»

L’exposition imaginée par Jean-Jacques Aillagon, ancien ministre de la culture, ancien directeur du Palazzo Grassi et actuel président du château de Versailles, couvre la période qui s’étend du 1er siècle de notre ère au XXe siècle.
Le fil conducteur tend à démontrer que notre civilisation a été façonnée par celles des Barbares (Germains, Wisigoths, Ostrogoths, Huns, etc) et que, in fine, l’influence gréco-romaine serait quantité négligeable.


On mélange volontiers la naissance de Rome et les siècles suivants

Aphrodite de milo
Aphrodite de milo
C’est en tout cas ce qui ressort d’articles rédigés par des journalistes qui ont mal compris le dossier de presse et qui veulent à tout prix faire coller l’évolution de notre époque et les démagogies qu’elle génère, à la génèse de Rome.
On mélange volontiers la naissance de Rome et les siècles suivants (la République) avec l’Empire Romain. Fabienne Pascaud (Télérama du 20 février 2008) explique que la naissance de Rome est déjà le fait d’un métissage issu de l’union de Tarchetius, souverain cruel (Ndlr, évidemment cruel) et d’une esclave. «Ainsi la Ville Eternelle dont se réclame notre culture occidentale revendiquait sans complexes des racines métissées : ce sont les esclaves, les étrangères ramenées d’on ne sait quelle bataille, qui engendrent ici les rois mythiques.»
Voilà un bel exemple de trituration de l’histoire qui permet d’exposer la théorie que si Rome est devenue un Empire aussi formidable c’est grâce aux étrangers alors que nous, méchants occidentaux, refusons de les intégrer.
C’est à peu près juste, c’est à peu près faux. C’est tout l’art du discours religieux qui fait coller croyances et réalités pour imposer une vision «éclairée» et indiscutable d’un dogme.

[Photo : Aphrodite de Milo © P. Aimar]

Eclairons notre propos

La naissance de Rome (753 avant notre ère) se situe dans une campagne où chaque village est un «royaume». Tarchetius est un chef de village et règne sur quelques hectares. «L’étranger» se trouve à moins de 50 km. La puissance dominante de la grande campagne romaine est la civilisation Etrusque. Les esclaves sont les prisonniers faits lors des batailles inter-tribales. La mère de Romulus et de Remus est «étrangère» dans la mesure où elle vient du village d’en face.
Il est vrai que 600 ans plus tard le nombre d’esclaves à Rome sera énorme et lié à l’expansion géographique imposée par la pression des Barbares aux frontières tout d’abord de la République, de l’Empire ensuite.
Peut-on écrire («politiquement correctement», selon la formule consacrée) en 2008 que les Romains n’ont jamais voulu conquérir des territoires mais ont seulement repoussé leurs frontières pour éloigner siècle après siècle les menaces permanentes d’invasions ? Ce qui est vrai et faux, selon les époques.

Intégration réussie après le VIe siècle de Rome

En respectant la chronologie et en laissant passer quelque 500 ans, ce qui n’est pas rien dans l’histoire d’un état ou d’une civilisation, on remarque effectivement que Rome a su intégrer les cultures et croyances étrangères venues d’Orient.
L’apport des Gaulois de l’Italie du Nord ou transalpins en termes d’architecture, d’art, de philosophie et de religion est nul. Tout au plus ont-ils, en Gaule, inventé le tonneau.
Par contre, d’Orient sont venus des savoir-faire, des rites, des croyances qui ont été absorbés par Rome. Avec une différence de taille par rapport à tout le Moyen-Age et aux siècles suivants : les religions sont toujours restées à l’écart de la chose publique.
La force de Rome, comme de la Grèce, a été de ne jamais mélanger gestion de l’état (ou de la cité) et religion. Ce n’est pas un dieu qui gouverne les hommes par l’intercession de son représentant mais, dans le meilleur des cas, une assemblée de laïcs (Boulé à Athènes, sénat à Rome). Un système qui n’a pas mal fonctionné à Rome jusqu’à l’avènement au 1er siècle de notre ère de l’Empire et du pouvoir personnel de l’Empereur, «dieu vivant».
Ce qui correspond au début de la décadence romaine.

L’apport artistique des Barbares

Pour illustrer son propos, Télérama publie en pleine page une sculpture Scandinave du dieu Frø du IVe siècle de notre ère. Commentaire : «La diversité culturelle, déjà à l’œuvre». On remarquera l’importance de la virgule mettant en exergue le «déjà». Donc, pourquoi pas nous ?
Désolé, l’apport culturel de cette plus que médiocre sculpture est totalement médiocre lui aussi. La Vénus de Brassempouy (25 000 à 20 000 ans) était, déjà, du même tonneau et n’a guère eu d’influence sur la sculpture grecque du Ve siècle avant notre ère. Un Ve siècle qui est l’apogée de l’histoire de cet art et que les Romains abâtardiront.

«La naissance d’un nouveau monde»

Le sous-titre de l’exposition n’est pas faux. Les invasions Barbares qui s’étirent sur quatre siècles vont bien engendrer un nouveau monde. Le monde des ténèbres et de l’obscurantisme pour une toute «petite» période de ... 1 000 ans.
Vive la décadence, vive le retour aux huttes de bois et de chaumes, vive la disparition de l’agriculture, vive la disparition des 300 000 km de routes, vive l’abandon des cités romaines avec leurs stupides théâtres, odéons, amphithéâtres, thermes, arts, philosophies, législations, archives, ...
En fait, de quoi avions-nous besoin pour vivre ? De croire en Dieu et d’espérance en une vie meilleure au-delà de la vie terrestre.
Par la grâce de la religion chrétienne, on redécouvre les vertus d’une terre plate ayant pour centre Jérusalem. Toute la «science» que les hommes doivent savoir est contenue dans l’ancien et le nouveau Testament, le reste n’étant qu’hérésie. Heureusement, il n’y a plus au XXIe siècle des telles croyances religieuses qui pourraient freiner les hommes dans leur aspiration à un monde terrestre meilleur. A moins que je me trompe.

Il a fallu attendre 1453 et l’invasion Arabe de Constantinople pour que l’on redécouvre quelques vertus aux écrits Grecs et Romains : que la terre était ronde, que le Grec Erathostène en avait calculé la circonférence en 253 avant notre ère, et de pas mal d’autres fondamentaux.

Nous rappelerons en conclusion que pour les Romains était «barbare» celui qui ne pouvait ou ne voulait pas s’intégrer à la culture et au mode de vie romain, autrement dit, à la législation romaine.
Est-ce à dire que dans notre société sont «barbares» ceux qui refusent les lois en vigueur ? Vaste programme ...
Nous espérons avoir levé un bout du voile sur les ambiguités que véhicule le politiquement correct.
Pierre Aimar

«Rome et les Barbares,
la naissance d’un nouveau monde».
Palazzo Grassi, Venise.
Renseignements : 00 39 41 52 31 680


pierre aimar
Mercredi 5 Mars 2008
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