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Une trop bruyante solitude, de Bohumil Hrabal, théâtre des Marronniers, Lyon, du 2 au 11 avril 2016

Voilà trente-cinq ans que M. Hanta nourrit la presse d'une usine de recyclage ou s'engloutissent jour après jour des tonnes de livres interdits par la censure, et jusqu'aux chefs-d’œuvre de l'humanité.


« Ce genre d'assassinat, ce massacre d'innocents, il faut bien quelqu'un pour le faire. » Hanta travaille, boit de la bière, déambule dans les rues de Prague, lit, et ressasse la mission dont il s'est investi : sauver la culture en arrachant à la mort des trésors si injustement condamnés. Il en sauve jusqu'à deux tonnes qu'il entasse au-dessus de son lit. Mais à ce jeu de cache-cache, son rendement baisse. Rejeté, abandonné de tous, il ne lui reste plus qu'à rejoindre ses livres bien-aimés.

On suit les pensées de Hanta à travers un long monologue obsessionnel et émaillé d'images singulières. Hanta revient sans cesse sur son travail, son passé, sans le dire réellement, sur la solitude qui le mine. C'est le destin d’un homme, un ouvrier, rattrapé par une modernité assassine.

D’abord diffusé clandestinement à Prague en 1976, Une trop bruyante solitude de Bohumil Hrabal dénonce tous les progressismes totalitaires et productivistes, avec humour et véhémence, avec un sens aigu du grotesque et de la dérision, avec un immense respect pour les livres, ennemis irréductibles de la pensée unique et de la dictature. Ce sublime soliloque, révélant l'absurdité tragicomique du quotidien, à propos duquel Hrabal disait : « Je ne suis venu au monde que pour écrire Une trop bruyante solitude», est un splendide apologue de la « normalisation », machine à broyer l'esprit, dont Hrabal fut lui-même la victime.

Distribution

Texte Bohumil Hrabal
Adaptation Cyril Tournier & Michel Laforest
Mise en scène & Direction d’acteur Cyril Tournier
Jeu Michel Laforest
Lumières Vincent Morland
Dramaturgie Pascal Dreyer & Jean-Pierre Bauza-Canellas

Extrait

Voilà trente-cinq ans que je travaille dans le vieux papier, et c’est toute ma love story. Voilà trente-cinq ans que je presse des livres et du vieux papier, trente-cinq ans que, lentement, je m’encrasse de lettres, si bien que je ressemble aux encyclopédies dont pendant tout ce temps j’ai comprimé trois tonnes ; je suis une cruche pleine d’eau vive et d’eau morte, je n’ai qu’à me baisser un peu pour qu’un flot de belles pensées se mette à couler de moi ; instruit malgré moi, je ne sais même pas distinguer les idées qui sont miennes de celles que j’ai lues. C’est ainsi que, pendant ces trente-cinq ans, je me suis branché au monde qui m’entoure : car moi, lorsque je lis, je ne lis pas vraiment, je ramasse du bec une belle phrase et je la suce comme un bonbon, je la sirote comme un petit verre de liqueur jusqu’à ce que l’idée se dissolve en moi comme l’alcool ; elle s’infiltre si lentement qu’elle n’imbibe pas seulement mon cerveau et mon cœur, elle pulse cahin-caha jusqu’aux racines de mes veines, jusqu’aux radicelles des capillaires. Et c’est comme ça qu’en un seul mois je compresse bien deux tonnes de livres, mais pour trouver la force de faire mon travail, ce travail béni de Dieu, j’ai bu tant de bière pendant ces trente-cinq ans qu’on pourrait remplir une piscine olympique, tout un parc de bacs à carpes de Noël. Ainsi, bien malgré moi, je suis devenu sage : je découvre maintenant que mon cerveau est fait d’idées. Ma tête dont les cheveux se sont consumés, c’est la caverne d’Ali Baba, et je sais qu’ils devraient être encore plus beau, les temps où toute pensée n’était inscrite que dans la mémoire des hommes. En ces temps-là, pour compresser des livres, il aurait fallu presser des têtes humaines ; mais même cela n’aurait servi à rien, parce que les véritables pensées viennent de l’extérieur, elles sont là, posées près de vous comme une gamelle de nouilles, et tous les Konias, tous les inquisiteurs du monde brûlent vainement les livres : quand ces livres ont consigné quelque chose de valable, on entend encore leur rire silencieux au milieu des flammes, parce qu’un vrai livre renvoie toujours ailleurs, hors de lui-même.

Pratique

Une trop bruyante solitude, création de La compagnie Imaginoir Théâtre
du 2 au 11 avril 2016
+33 4 78 37 98 17



Pierre Aimar
Mardi 1 Mars 2016
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