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Trahisons de Harold Pinter. Mise en scène Daniel Mesguich, au Théâtre du Chêne Noir, Avignon Off, du 5 au 27 juillet 2014

Une femme a trompé son mari avec le meilleur ami de celui-ci. La belle affaire !... Ce sont, paraît-il, des choses qui se font…
Mais il y a la manière. Et ici, de trahisons en trahisons, de non-dit en non-dit, c’est tout le théâtre de l’inconscient qui se déploie devant nous.


Trahisons de Harold Pinter. Mise en scène Daniel Mesguich, au Théâtre du Chêne Noir, Avignon Off, du 5 au 27 juillet 2014

Notes de mise en scène, par Daniel Mesguich
Par cette mise en scène de Trahisons, je voudrais procéder à l’autopsie, ou plutôt à la déconstruction, non pas de ce qui git ou s’agite en toute « trahison » (tromperie, insincérité, mensonge…), mais de ce qui s’agite ou git en tout rapport amoureux, en tout couple, même le plus heureux, même le plus insouciant, le plus « sincère »… Car ce n’est pas le mensonge qui est ici mis à l’étude, mais bel et bien la sincérité. En toute « sincérité », tel, tel et tel « mensonge ». Il faut imaginer Emma et Robert heureux.

Cette mise en scène a l’ambition de donner à lire comment l’inconscient (pardon pour le gros mot) rôde ici partout, dans les répliques au premier abord les plus insignifiantes, et montre ici ou là le bout de son nez : quand, par exemple, après qu’Emma lui a parlé avec quelque nostalgie du temps où ils étaient amants, attablée face à lui à une table de café, Jerry lui dit « on remet ça ? » et… se lève pour aller chercher de nouvelles consommations !.. .

Ou encore quand, alors que Robert sait qu’Emma et Jerry le trompent (mais que Jerry ne sait pas encore que Robert le sait – trahison sur trahison, donc), tous deux trinquent innocemment, semble-t-il, et se disent « à la tienne », mais que l’un ne « sait » pas que le mot, chez l’autre, désigne plutôt « femme » que « santé »…

Des phrases comme « on remet ça ? » ou « à la tienne », ou encore un long (et très drôle) développement sur le fait que les bébés-hommes pourraient souffrir davantage que les bébés-femmes, ne sont trahisons qu’à titre inégaux : car si l’un « sait », et ne dit pas à l’autre ce qu’il sait, il faut penser pourtant que le premier ne « sait » pas non plus. Pas vraiment. Il « sait », oui, mais « ne sait pas qu’il sait » (comme il se voit lors de la découverte de la tromperie, au début de la scène de l’hôtel à Venise, où il faut imaginer que Robert ne sait pas encore qu’il sait que sa femme le trompe, et ne le découvre, ne le découvre à lui-même, qu’en parlant tout seul).

C’est cela que je nomme ici « mouvement de l’inconscient ». Eh bien, c’est cela que cette mise en scène, par le jeu des acteurs, voudrait montrer. Le passage (inéluctable – et nous parlons donc ici d’une tragédie) de « je ne sais pas que je sais » à « je sais ».

Cette déconstruction du rapport amoureux (de tout rapport amoureux ; de tout rapport), ce jeu, en lui, entre le « Vrai » et le « Faux », entre « Être » et « Paraitre», ce glissement incessant et fatal du mensonge à la sincérité (et l’inverse), cette torsion dans la rectitude elle-même, nous voudrions la présenter aussi (surtout ?) comme la métaphore exemplaire et radicale du jeu de l’acteur (à cette seule différence près – mais elle est, certes de taille que l’acteur agit volontairement et dans le plaisir, quand Emma, Robert et Jerry le font, eux, comme malgré eux et dans le malaise !).

Oui, c’est cette métaphore en action que nous désirons monter en Avignon, à travers ce texte aussi simple en apparence que génial dès qu’on s’y penche, dégraissé jusqu’à l’os, dont pas une réplique, aussi insignifiante puisse-t-elle paraître au premier abord, n’est pas le rouage le plus nécessaire à la mécanique inéluctable du dévoilement.

En neuf scènes chronologiquement inversées, comme on remonterait le fil des faits pour quelque enquête policière, en neuf scènes qui se déroulent dans un lieu public (un hôtel ; un café ; un restaurant) ou privé (chez Robert et Emma ; chez Jerry ; dans le studio de Jerry et Emma), mais qui dans notre mise-en-scène, pourront se mêler, comme dans les rêves (et le lit, peut-être, se retrouvera dans le café…), Trahisons accouche de la plus radicale et subtile remontée dans le temps qui soit de l’inconscient malheureux.

Trahisons, comme la tragédie première de tout rapport humain. Ensuite pourront venir les intrigues de tous ordres. Car de même qu’on peut parler, en psychanalyse, de « scène primitive », il faudrait évoquer ici (mais peut-être après tout est-ce là ce à quoi aspire tout théâtre ?) une « pièce primitive ». Un texte qui travaillerait, ou jouerait, à bas bruit, sous toutes les autres pièces.

Oui, nous voudrions, avec Trahisons, faire entendre, non pas une intrigue (elle est si minimale, si banale, n’est ce pas : une femme trompe son mari avec le meilleur ami de celui-ci !…), mais ce qui, précisément, tourbillonnant autour de cette intrigue comme autour d’un centre vide, la permet.
Non pas l’histoire d’un « quoi » mais celle d’un « comment ».

Trahisons,
comme la métaphore de ce qui reste trou noir en chacun de nous.

Pratique

Traduction Daniel Mesguich
Assistante à la mise en scène Sarah Gabrielle

Avec
Robert : Daniel Mesguich, Jerry : Eric Verdin, Emma : Sterenn Guirriec, Le garçon : Alexandre Ruby
Création lumière Mathieu Courtaillier
Création son Franck Berthoux
Costumes Dominique Louis
Maquillage Eva Bouillaut
Régies son et lumière Angélique Bourcet
Décor et régie plateau Camille Ansquer

du 5 au 27 juin 2014 tous les jours à 18h15
Théâtre du Chêne Noir
8 bis, Rue Sainte Catherine
84000 Avignon
Réservations 04 90 86 74 87


Pierre Aimar
Dimanche 6 Juillet 2014
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