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Stiffelio de Verdi en création à l'opéra de Monte-Carlo par Christian Colombeau

Un spectacle importé de Parme qui rend ses lettres de noblesse a un Verdi peu connu


Du Rififi chez les Amish

Stiffelio Opéra de Monte-Carlo avril 2013 © Opéra de Monte-Carlo
Stiffelio Opéra de Monte-Carlo avril 2013 © Opéra de Monte-Carlo
Il était évident, à l'issue de la première monégasque de ce Stiffelio, que Verdi pensait très fort à son Rigoletto, créé quatre mois plus tard. Il en transpire quelque chose dans cette histoire de pasteur protestant trompé par sa femme volage. Seulement voilà. Considéré, à tort ou à raison, comme le point final de sa période risorgementale de « ses années de galère » on cherche en vain ici les fulgurances du bossu de Padoue, en dépit de pages réjouissantes. De forts bons moments certes, comme le prélude de l'acte II, l'air de la soprano qui lui fait suite, mais aussi, parfois hélas, de piètres quarts d'heure.

Voilà une œuvre de jeunesse, intimiste de ton, qui restera toujours un rien maudite car mal-aimée de son compositeur qui voulut en faire disparaître jusqu’aux dernières copies, la censure étant passée par là, mal-aimée aussi du public qui ne l’a jamais vraiment adoptée, honnie enfin par certains chanteurs, tant ses extrêmes difficultés techniques sont périlleuses... pour un succès au box-office pas toujours à la clef.

Le livret nous transporte aux plus belles captations de feu Au théâtre ce soir, avec un drame bourgeois typiquement français dévoilant de nébuleux voire croustillants secrets d'alcôve familiaux, mais de facture surprenante dans sa modernité car mettant en exergue un lien étroit entre religion et sphère privée. La scène finale qui voit ce pasteur tiraillé entre jalousie et pardon, souffrance et exigence devant faire bonne figure devant ses ouailles reste d'une belle et piquante originalité.

Si Verdi avait situé l’action dans une bourgade d’Ecosse puis d'Allemagne, Guy Montavon n’y va pas par quatre chemins et très intelligemment nous fait voyeur dans une communauté ouvertement Amish - dont on sait que la première règle est : « Tu ne te conformeras point à ce monde qui t’entoure » - où Lina, l’épouse adultère, va payer les conséquences de ses écarts de conduite devant le poids de la religion et des traditions, le cloisonnement d'un monde comme isolé où rien ne doit transpirer. Un tantinet de fanatisme, frustration et obscurantisme sont au mieux mis en valeur dans une régie au cordeau, des éclairages charbonneux qui frisent l'asphyxie. Dieu que la chair est triste quand elle est mal assouvie ou mal assumée…

Afficher quatre grandes voix pour sauver Stiffelio ne suffit pas. Pour tous il faut un supplément d’âme dans la gorge et le cœur, une franchise, une urgence, un élan dramatique (le fameux slancio verdien), sans quoi on retombe dans la routine du son pour le son, la mise en place faisant le reste.
Investi comme pas deux, portant sur ses épaules de débardeur, dès son entrée en scène, le poids des péchés du monde et celui de sa femme à venir, José Cura, transcendé, affiche dans le rôle-titre une vaillance, une générosité, une brillance du timbre, un mordant, un métier en béton.
Il forme en outre un couple crédible avec la très belle Lina de Virginia Tola, qui vit sa rédemption comme une montée au Golgotha, dans une tessiture vocale assassine, sacré Verdi, entre gazouillis et contre-ut, spinto et sfogato.
Se comprend dès lors la rage qu’elle peut provoquer chez son père, traditionnel gardien puis vengeur de l’honneur et morale de sa secte et sa famille…
Nicola Alaimo, voix fleurie de baryton belcantiste comme on en fait plus, flexible, pathétique sans pathos, sombre et sobre à la fois, passe du fa grave au sol bécarre, à l’aise Blaise, comme une bigote qui va gober une hostie à la messe du dimanche.
Tout l’entourage encore une fois est de luxe. Jolie composition de Jose Antonio Garcia en impressionnant vétéran fanatique muré dans ses principes (on pense au Grand Inquisiteur). Plus qu’une intelligente silhouette aussi le Raffaele de Bruno Ribeiro, private-joke aux la aigus percutants.
Chœurs parfaits, simplement parfaits et excellents comédiens. Stefano Visconti peut être fier de son travail.
Dans la fosse, Maurizio Benini, bouillonne de vie. Sa direction est toute de raffinement sonore, de panache, l’équilibre des pupitres sans faiblesse, certaines teintes ou mates sont captivantes, chaque détail de l’instrumentation trouvant sa raison d’être.
Pour finalement une partition pas si méprisable que cela, avec, cerise sur le gâteau, un solo de trompette donizettienne qui tire l’ouverture vers un concerto.
Christian Colombeau


Christian Colombeau
Dimanche 21 Avril 2013
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