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Poulenc et Bartók à l'Opéra de Nice. Encore une fois les absents ont eu tort.

Deux mini-opéras à la troublante intemporalité. La Voix Humaine et le Château de Barbe-Bleue n’ont hélas pas attiré la foule des grands jours.


© Dominique Jaussein
© Dominique Jaussein
La Voix Humaine évoque l’histoire d’une femme, abandonnée par son amant. Un banal drame de la rupture amoureuse, cruel et totalement intemporel. Pendant trois quarts d’heure, au téléphone, elle parle à cet homme, sans doute pour la dernière fois. Comme une amoureuse trahie, sans trop de cohérence . Comme une mendiante de l’amour, en s’agrippant désespérément à la voix adorée, cherchant une ultime fois à retenir cet homme qui veut la quitter sans heurt pour sans doute en épouser une autre… Dans ce monologue halluciné tout y passe : les jours heureux, le passé, le présent, l’avenir ; elle nie la réalité pour se raccrocher en vain à la moindre parole d’espoir. Elle tient bon pourtant. Jusqu’au mensonge de trop qui fait rompre la digue de sa détresse. Sous nos yeux elle souffre, s’affole, s’emporte pour soudain se calmer. En apparence seulement ?

Car sa vie tient à ce fil. D’autant plus ténu que le système de communication souvent défaille. Les accrochages avec l’opératrice font souvent sourire, on pense irrésistiblement au Capitaine Haddock avec sa Boucherie Sanzot ! La mise en scène de René Koering, venue de Montpellier, immortalise de belle manière tout cela… Dans un loft américain (signé Virgil Koering) au design très bon chic bon genre avec vue imprenable, tel un luxueux catafalque, la belle délaissée nous donne la nauséeuse impression d’assister à un crime ou un suicide d’amour parfait : sans arme, sans corps, sans traces de sang…
Sous la direction simplement parfaite de Philippe Auguin, Barbara Haveman transcende, comme jadis le faisait la créatrice du rôle Denise Duval, ce drame d’amour et d’éternité. En grande tragédienne, sans surcharge dramatique inutile. Talent rare, diction, français irréprochables. Poulenc et Cocteau rendus à leur vérité première. Fascinante Diva !

On retrouvait la même émotion forte dans la vision épurée, aux lumières très poétiques (Patrick Méeüs) voulue par René Koering pour Le Château de Barbe-Bleue de Bela Bartók. Avec l’aide de son librettiste Balasz, le compositeur hongrois déploie un lyrisme flamboyant, des feux de cathédrale. Comme pour mieux sacraliser le long calvaire de cet homme devant sa quatrième femme aimée qu’il va être obligé de condamner à la nuit éternelle. Dans cette luxuriance sonore passent par magie ici et là les ombres de Schumann, Wagner et Debussy. Comme pour mieux aussi enserrer les personnages dans un irrésistible entraînement vers l’inéluctable. L’assassinat de Barbe-Bleue ? Une voie sans issue pour Judith - on sait que le Château figure la conscience même de son époux, en une sorte de psychanalyse sauvage – qui va briser une à une toutes les résistances.

Opéra de chef avant tout, Philippe Auguin se plie, précède même cette dialectique de cris et chuchotements. Une mise en épure, une ascèse rare avec des moments de gloire indéniables pour l’Orchestre Philarmonique de Nice : le lent surgissement de la musique derrière la voix du Barde, les violons solos à l’ouverture de la troisième porte, l’ouverture de la cinquième dans un geyser sonore jubilatoire rare… La simple nudité d’une partition étouffante, insupportable.
Disposant d’une voix chaude, d’un registre très étendu vers l’aigu, Istvan Kovacs donna au Duc une stature profondément humaine, car digne d’amour. Des murmures, des plaintes, des soupirs, des confidences musicales et vocales inoubliables. Andrea Melàth, chargée d’angoisse, d’interrogation, d’espoir, délivre un discours digne de l’ampleur du mythe et du drame : simple et immense. Une femme profondément amoureuse trouvant au Lac des Larmes une véritable émotion, une intensité fragile, un magnétisme irrésistible, un vertige existentiel nous mettant mal à l’aise. Y voir là un compliment.
Christian Colombeau


Christian Colombeau
Lundi 10 Octobre 2011
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