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La longue histoire d'amour entre Marseille et les Troyens de Berlioz, par Christian Colombeau (juillet 2013)

Cinq heures d'opéra en version concert qui passent comme une lettre à la poste. Beatrice Uria-Monzon et Roberto Alagna en grande forme.


© DR
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L’Opéra de Marseille aime bien les Troyens de Berlioz. Avec deux productions entre 1978 et 1989 puis cette version de concert, la pachydermique partition a depuis belle lurette trouvé son public dans la cité phocéenne. Peut-être ici plus qu’ailleurs…
Présenter donc ces Troyens en version concertante, pourquoi pas ? Et avoir la même interprète pour Cassandre et Didon, avec surtout une salle climatisée pour l’occasion, merci à Maurice Xiberras, cela ne se refuse pas.
Mettre en scène ce péplum fleuve un rien maudit, mystérieux, difficile, inégal, presque toujours charcuté, relève presque de la gageure car permettant toutes les horreurs visuelles.
En effet, comment concilier au mieux l’élan de la passion et l’immuabilité du destin, mouvement et immobilité, souffle épique, amour et honneur ?

Dans une avalanche d’idées, Berlioz catapulte toutes les conceptions de l’opéra, entre grands sentiments, situations exceptionnelles, petits mouvements de l’âme, métaphores poétiques et puissantes allégories mêlant destins individuels et visions d’un monde à venir.
Encore une fois on reste stupéfait devant ce torrent de musique aussi large que le Delta du Rhône, chatoyante ou chuchotante, pleine de mille miroitements et impressions. De plus, pas de vrais airs à la manière de Verdi, pas de thèmes marquants comme chez Wagner. Un mastodonte lyrique, unique et fascinant !

On le sait. A chaque nouvelle rencontre avec Roberto Alagna, la surprise s’installe. Dans le « confort » d’une version de concert, mais aussi le danger d’une prise de rôle, plaisir immense de retrouver une voix admirablement équilibrée, une puissance radieuse, un engagement total qui se soucie de motiver chacune de ses interventions. Comme pour mieux nous redire qu’il s’agit là bien d’une partie, après tout pas si longue que cela dites-donc, de ténor lyrique et non de fort ténor.
Poésie, délicatesse, quelques beaux effets métalliques seront fort bienvenus, sans que jamais ne se perdent les quelques nuances psychologiques subtiles qui émaillent son personnage. Une juvénile intensité, aucune trace de fatigue, bref, une incarnation miraculeuse jusqu’à l’extrême fin de ce rôle un tantinet écrasant certes, mais comme à dose diaboliquement homéopathique.
« Inutiles regrets ! » Ses détracteurs, jaloux, ou pisses-vinaigres de service peuvent laisser leur hargne au vestiaire. En pleine forme notre Roberto !

« Gloire à Didon ! ». Beatrice Uria-Monzon réussit le plus beau doublé de sa carrière. Etre la même soirée Cassandre et Didon est un défi, un marathon, une prouesse à nulle autre pareille. Voici d’abord Cassandre, rendue dans une force dramatique exceptionnelle et dont le soprano, dans l’aigu, éclate vigoureusement. Voilà ensuite une reine de Carthage de classe internationale. Le timbre de miel est velouté à souhait, la grâce féminine incomparable. Le duo d’amour avec Enée semble comme une invitation à l’orgasme immédiat.
Rien à redire sur les clefs de fa, toutes très bien, très-très bien, avec en haut, très haut sur le podium le Chorèbe de Marc Barrard, et surtout Nicolas Courjal (de la race des Depraz ou Mars… on attend avec impatience son Don Quichotte !) imposant comme pas deux, sur scène ou en coulisses, devin immense car annonçant un avenir peu radieux, empreint donc de sagesse, de réserve, ou rongé par le doute et l’angoisse. Exemplaire !

Très belle homogénéité également chez les dames. Clémentine Margaine, en sœur et confidente, a chanté son rôle avec un aplomb, une présence éclatante. Naïveté et innocence impubère chez Marie Kalinine (Ascagne), sincérité chez Anne-Marguerite Werster (Hécube).
Pour vaincre cette monumentale partition, le monégasque Lawrence Foster, évitant la routine et les excès, a su d’emblée trouver et imprimer à ces Troyens le dynamisme, le souffle épique voulu par un Berlioz mégalomane.
Des effets saisissants de puissance et d’action, une recherche esthétique certaine dans la fameuse « Chasse Royale », une vitalité sans faiblesse, des couleurs excitantes qui flamboient, comme dans un kaléidoscope orchestral.
Les masses chorales sont, elles, d’une grandeur épique. Pierre Iodice peut être fier de son travail.
Christian Colombeau


Christian Colombeau
Lundi 15 Juillet 2013
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