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Jean Dujardin, l'artiste, par Jean-Marc Parisis, dans le Figaro Magazine du 17 janvier 2012

Favori des Césars et des Osars la semaine prochaine, « The Artist » a déjà permis au comédien français de décrocher un prix d’interprétation à Cannes, un Golden Globe et un Bafta. Certains lui prédisent désormais une carrière hollywoodienne. Par quel miracle et pour quelles raisons l’acteur, découvert dans « Brice de Nice » et révélé dans la série des « OSS 117 », parvient-il à faire l’unanimité, en France comme à l’étranger ? De quoi Dujardin est-il le nom ?


Jean Dujardin, l'artiste, par Jean-Marc Parisis, dans le Figaro Magazine du 17 janvier 2012
Hommage au cinéma muet hollywoodien, pastiche glamour et burlesque, mais aussi mélodrame sur fond d’orgueil viril et d’angélisme féminin, The Artist est un film abstrait porté par un acteur physique et malléable.
On comprend pourquoi Michel Hazanavicius tenait tant à Jean Dujardin, à son évidence plastique comme à son étrangeté, son élasticité. Lui seul sans doute pouvait habiter cette bulle cinéphilique sans la faire éclater, homogénéiser un exercice composite, tourné en noir et blanc, en léger accéléré (22 images/seconde), influencé par Vidor, Murnau, Borzage ou Wilder, éclairé d’une lumière rappelant les années 40, musiqué d’une bande originale inspirée par des compositeurs postérieurs au muet, Hazanavicius se payant même le luxe d’insérer un thème de Bernard Herrmann créé pour Vertigo dans un scénario qui n’a rien d’hitchcockien, si ce n’est l’humour canin.
C’est, on le sait, l’histoire de George Valentin, une star du muet qui prend de plein fouet dans sa belle gueule gominée l’arrivée du parlant. L’acteur préfère jouer de ses traits et de son corps plutôt que de se faire entendre. Le blocage mutique du personnage rappelle celui du Dujardin des débuts, complexé, préférant compenser par des mimiques les mots qu’il ne se sentait pas le droit ou le talent d’incarner.
Pour camper Valentin, Dujardin dit s’être inspiré de Douglas Fairbanks, roi de Hollywood dans les années 20, célèbre pour ses rôles de Zorro et de cape et d’épée, mort en 1939. Fairbanks le bondissant, dont l’héritier serait, d’après lui, JeanPaul Belmondo. Comme il empruntait pas mal lui-même à son modèle Bébel dans Rio ne répond plus, le second des pastiches d’OSS 117 réalisés par le même Hazanavicius, on peut dire que la spirale mimétique se siphonne, que la boucle parodique est bouclée, qu’on peut désormais parler d’une certaine réalité de Jean Dujardin.

Guignolo de haut niveau

Ancien écumeur de planches de l’humour nineties, révélé il y a treize ans dans la série Un gars, une fille, Dujardin est vite monté en graine dans un cinéma français où la plupart des corps, inhibés ou paresseux, ne font pas grand chose.
En cultivant justement ce que certains voyaient mal pour crever l’écran : un excès d’expressivité. L’ancien serrurier, plutôt brut de décoffrage, s’est d’abord trouvé des clés : les grimaces, la pantomime, les singeries, la touche foraine. Trousseau agité à l’extrême dans le rôle du surfeur allumé Brice de Nice, un « exutoire » qui fit sa gloire. Après sa nomination au césar du meilleur acteur zygomatique pour OSS 117. Le Caire, nid d’espions, l’amuseur aux effets si spéciaux s’est quelque peu éloigné des rôles emphatiques ou fabriqués pour se recadrer de manière assez probante dans des emplois dramatiques, torturés ou limbiques (Contre enquête, de Franck Mancuso, Un balcon sur la mer, de Nicole Garcia, Le Bruit des glaçons, de Bertrand Blier). Ceux qui ne voient en lui qu’un Lucky Luke régressif ou une tête à claquettes devraient lire ce qu’il dit des films, des réalisateurs dans la presse. Brice de Nice : « Don Quichotte », « un conte. » Nicole Garcia : « Elle m’a déshabillé. » Bertrand Blier : « Il voulait m’enlever de la vie, que je me rapproche de l’os. » Dujardin s’exprime par images subtiles sur son métier. Et déplore la dérive d’un système où les auteurs se prennent pour des acteurs et les producteurs pour des réalisateurs. Ne lui a pas échappé non plus le risque afférent au syndrome de l’acteur bankable, celui de porter un nanar sur son nom, de voir un scénario se reposer sur son jeu. Sorti vivant du tonneau des Danaïdes du comique national, le Guignolo de haut niveau ne veut pas « crever pour tout le monde ».

Le grand retour du mâle français

Jouant sur son nom, Dujardin se dit « un peu dans la terre», façonde s’enraciner dans le bon sens, de semer du naturel. Il trouve son physique « populaire ». En fait, il ressemble à son nom. Un nom et un visage à ouvrir l’armoire aux souvenirs, à raviver la vieille nostalgie française, celle des belles gueules carrées d’avant la débâcle ou des mâles audiardesques et lautnériens des Trente Glorieuses, ces gars rustiques et sains qui ne se la jouaient pas « What else ? ». Lui-même regrette de ne pas avoir donné la réplique à Bernard Blier, Carmet ou Ventura. Comme il se ressemble, il rassemble, et rassure les familles par une vie privée gentiment exposée. Marié à la comédienne Alexandra Lamy, sa partenaire d’Un gars, une fille, il rate rarement l’occasion de la saluer, de jouer les violons de la complémentarité. Familial, conjugal, Dujardin est aussi un acteur amical, associatif. Son projet des Infidèles, film collectif à sketchs sur l’infidélité masculine *, a rassemblé une partie de ses proches : Hazanavicius, Lamy, Gilles Lellouche, Guillaume Canet, etc. Pour la petite histoire, Dujardin raconte dans Première qu’il a vraiment sympathisé avec son comparse générationnel « Gilou » Lellouche (« on est tous les deux de 1972 ») il y a quelques années, grâce à leurs « nanas qui étaient copines » (Alexandra Lamy et Mélanie Doutey), avant de le retrouver dans Les Petits Mouchoirs de Canet. Les liens avec ce dernier sont plus symboliques, remontent à l’enfance, à l’école primaire, du côté de Plaisir, dans les Yvelines. La banlieue ouest, ses pavillons, ses jardinets, ses cours de catéchisme. La classe moyenne et son tragique de faits divers. Trente ans plus tard, dans le plan séquence ouvrant Les Petits Mouchoirs, Canet fera subir à son camarade un superbe cassage de gueule en scooter, le laissant défiguré, léguminisé, en viande d’hôpital. A ce jour, le rôle le plus glaçant de Dujardin.

Un muet qui en dit beaucoup

Après un prix d’interprétation à Cannes et un Golden Globe, avant peut-être un César à Paris, le voici dans la course aux Oscars, embringué dans une campagne menée tambour battant façon Tintin à Los Angeles. Objectif, la meilleure interprétation masculine dans ce qui pourrait être aussi le meilleur film du meilleur réalisateur. The Artist est un muet qui en dit beaucoup sur les notions de faillite et de dépression masculines. C’est l’histoire d’un homme sauvé des flammes par son chien et remis à flot par une femme, mais c’est aussi l’histoire d’une femme qui tire son épingle du jeu et s’émancipe dès que le cinéma lui donne les moyens de parler. L’actrice est jouée, dansée, enchantée par Bérénice Bejo. Sa sélection pour l’Oscar du second rôle féminin peut sembler minorative. Elle lui évitera d’être confrontée à Meryl Streep en voie de mythification thatchérienne.

D’une manière générale, conservatisme, nostalgie et parodie ont la vie dure. Dix nominations aux Oscars pour un hommage Frenchy à l’âge d’or du cinéma yankee, onze pour le Hugo Cabret, de Martin Scorsese, qui se transporte dans un Paris en 3D à la rencontre du vieux Georges Méliès. Le septième art ne sait plus à quel passé se vouer. Sur la promo franco-française des Infidèles, Dujardin cite souvent Les Nouveaux Monstres, de Dino Risi, Ettore Scola et Mario Monicelli. Il ne manquait plus que l’Italie des années 70. Pour l’instant, les affiches du film rentrant sexuellement dans un tunnel et en réunion sont allées se rhabiller. Wait and see.
Jean-Marc Parisis

* Sortie en salles le 29 février.

Michel Hazanavicius : « Jean est une des plus belles rencontres de ma carrière »

De leur propre aveu, Michel Hazanavicius et Jean Dujardin partagent, sinon la même femme, le même humour, les mêmes références cinématographiques et la même approche du travail. © Ian Blakeman / Getty Images
De leur propre aveu, Michel Hazanavicius et Jean Dujardin partagent, sinon la même femme, le même humour, les mêmes références cinématographiques et la même approche du travail. © Ian Blakeman / Getty Images
Le réalisateur revient sur les sept ans de complicité qui, depuis le premier « OSS 117 », l’unissent à son acteur porte-bonheur. Propos recueillis par Clara Géliot.

Quelques heures seulement après l’annonce de ses dix nominations aux Oscars, Michel Hazanavicius nous donne rendez-vous au Café Cacahuète, un bistrot en bas de chez lui où il nous accordera une heure d’interview avant d’aller relayer sa compagne Bérénice Bejo pour s’occuper de leur bébé. L’adresse en dit long sur ce personnage décalé, modeste (et prudent ?) qui, en plein succès, fait preuve d’une désarmante sérénité. L’âge et l’expérience y sont évidemment pour quelque chose. Le quadragénaire a fait ses classes en douceur : dès 1988, il a écrit des sketchs pour Canal+ avec Les Nuls, puis réalisé des programmes humoristiques courts à l’image de La Classe américaine (avec Dominique Mézerette), ovni cinématographique dans lequel il pastichait des séquences cultes des plus grands films classiques américains. Après la mise en scène d’une quarantaine de spots publicitaires et une expérience d’acteur (le Régis de La Cité de la peur, c’est lui !), il a mis en scène son premier long métrage (Mes amis) avec son frère Serge dans le rôle principal. La suite, on la connaît : les deux OSS 117, puis The Artist…

A quand remonte votre première rencontre avec Jean Dujardin ?
C’était en 2005, pour OSS 117. Le monteur de Bienvenue chez les Rozes m’avait conseillé de prendre contact avec cet « acteur dément » qui était le héros d’Un gars, une fille. N’ayant pas la télé, je n’avais vu sa tête que sur les magazines de supermarché. Nous nous sommes très vite entendus, pas tant sur notre sens de l’humour que sur la façon dont on voyait le travail. Comme Les Nuls, vingt ans avant, cette rencontre fait partie des plus importantes de ma vie professionnelle. La preuve, tout ce que j’ai fait depuis sept ans est très lié à Jean.

Pensez-vous lui avoir fait passer un cap ?
Ce cap est le résultat d’une alchimie. Je ne suis ni prof ni magicien. Comme à Bérénice Béjo, je lui ai offert un rôle et il a saisi l’opportunité d’en faire quelque chose. Je crois que le réalisateur doit avoir du goût, et l’acteur, du charme. S’il a cette qualité, il peut passer par 12 000 biais pour s’accaparer ce que vous lui avez écrit. Lorsque ça marche, c’est la rencontre de deux énergies.

Est-ce que The Artist n’est pas la suite logique de La Classe américaine et de votre rencontre avec Jean ?
Probablement. C’est quand même amusant de penser que, vingt ans après avoir réalisé des pastiches des plus grands films du catalogue de la Warner, nous sommes nommés aux Oscars avec un film distribué par le même studio…

En aviez-vous rêvé ?
Sincèrement, non. Dans l’avion qui nous ramenait à Paris après le tournage à Hollywood, je me souviens avoir dit à Bérénice que, faute de distributeur aux Etats-Unis, il faudrait faire un DVD ou organiser une projection pour que tous les acteurs et techniciens américains aient la possibilité de voir le film. Et, sans fausse modestie, je ne suis pas du tout responsable de ce qui arrive aujourd’hui. Je suis responsable du film, parce que je l’ai voulu, pensé, écrit, réalisé et monté. Mais si tous les bons films allaient aux Oscars, ça se saurait. Je crois que celui ci est arrivé au bon moment et a été accompagné par de fins stratèges, comme les frères Weinstein, nos distributeurs américains. Le reste est inexplicable ; il doit être né sous une bonne étoile. Il faudrait faire son thème astral.

Comment s’est passée la campagne des Oscars ? Vous savez, cette campagne, c’est un peu unfantasme pour les Français, c’est ni plus ni moins qu’une campagne de promotion avec des débats, des projections, des rencontres avec le public. Mais c’est à l’échelle des EtatsUnis, un pays où le cinéma est considéré par tous comme une industrie. En fait, face à l’excitation des gens, je me sens un peu en décalage.

Quels sont vos projets ? J’aimerais réaliser une sorte de remake des Anges marqués que Fred Zinnemann avait réalisé, en 1948, en adaptant le mélodrame à un conflit actuel. Le fait d’avoir abandonné le sarcasme et l’ironie avec The Artist m’a libéré. Mais j’ai aussi beaucoup de propositions alléchantes qui me viennent des EtatsUnis, que ce soient des scénarios ou des acteurs. D’ici là, je compte bien profiter de cette aventure exceptionnelle, car je suis conscient que ça n’arrive qu’une fois dans la vie !


Pierre Aimar
Jeudi 16 Février 2012
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