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Gilles Ghez - Acte 1 " Tu es Moi ", exposition à la galerie Pallade, Lyon, du 5 novembre au 14 janvier 2017

Depuis la fin des années 60, un artiste né en 1945 nommé Gilles Ghez réalise des boîtes. Beaucoup de boîtes qui ne sont jamais simples, ni opaques évidemment, puisqu’elles sont vitrées et qu’elles laissent apparaître d’extraordinaires spectacles qui ont nécessité, pour advenir, les talents conjugués d’un conteur, d’un poète, d’un peintre, d’un sculpteur et d’un bricoleur.


Gilles Ghez - Acte 1 " Tu es Moi ", exposition à la galerie Pallade, Lyon, du 5 novembre au 14 janvier 2017
Gilles Ghez, le conteur maximaliste
En 1962, un artiste né en 1912 nommé Tony Smith se rendit célèbre en signant une boîte. Une grande boîte en vérité, puisqu’elle mesurait 183 x 183 x 183 cm, mais ce n’était qu’une boîte absolument simple et opaque (elle était peinte en noir mat). Il n’y avait rien à en dire, sauf à inventer à son propos d’ébouriffantes théories qui ne provenaient que de l’imagination fertile des commentateurs voulant accréditer l’idée d’un art « minimaliste » riche de sens.

Depuis la fin des années 60, un artiste né en 1945 nommé Gilles Ghez réalise des boîtes. Beaucoup de boîtes qui ne sont jamais simples, ni opaques évidemment, puisqu’elles sont vitrées et qu’elles laissent apparaître d’extraordinaires spectacles qui ont nécessité, pour advenir, les talents conjugués d’un conteur, d’un poète, d’un peintre, d’un sculpteur et d’un bricoleur. Ces cinq individus sont réunis dans l’unique et très originale personne de Gilles Ghez, et ce n’est pas assez dire, car lui-même se dédouble : il y a Gilles, d’une part, et Lord Dartwood d’autre part, un aristocrate du temps de l’empire britannique auquel s’identifie notre artiste. Ghez porte en toutes circonstances les mêmes pièces vestimentaires que le lord : ses costumes trois pièces, ses chapeaux et ses remarquables chaussures, à la fois dans la vie et dans ses boîtes. Impossible de savoir s’il trouve ces accessoires essentiels à Londres ou aux Puces, mais de toute façon on retrouve des articles des meilleurs fournisseurs londoniens à Saint Ouen…

Gilles Ghez nous apparaît ainsi comme l’anti-minimaliste par excellence. Proche des surréalistes, il a mérité cette appréciation de José Pierre que je vous laisse méditer : « Chez Gilles Ghez passer à table, c’est comme passer à la postérité… » Grand lecteur, il mêle ses fascinations de jeunesse (par exemple les Voyages de Gulliver laissées par son grand-père, le peintre Capon, dans l’atelier qu’il occupe à son tour aujourd’hui à Montmartre) à ses trouvailles plastiques personnelles, et cela donne Gullighez (2014). Gilles revendique donc avec raison le titre de peintre littéraire. D’où parfois la présence de stylos dans ses boîtes : voyez Aux écrivains des Mers violettes (2013). Il enfourche même un stylographe-aéronef dans Sérieusement ?! (2015), d’où il nous salue avec panache (et avec le panama de Lord Dartwood). Sa fantaisie ne connaît pas de limites. Le voici, par exemple, sur un fier destrier au Moyen-Âge, avec au premier plan devant lui, une pulpeuse créature blonde allongée nue et enchaînée qui attend, on ne sait, sa délivrance ou sa soumission aux derniers outrages. C’est au regardeur de décider (Gilles le Mauvais, 2013).

On aura compris que cet artiste éminemment cultivé a des phantasmes qu’il aime faire partager, et beaucoup d’humour qu’il faut apprécier pour entrer dans son univers. « Tout m’inspire » est la déclaration que j’avais retenue pour titrer un entretien que nous avions eu il y a une dizaine d’années. Depuis cette époque, les novations formelles et thématiques ont été nombreuses, mais sur un point essentiel, Gilles Ghez pourrait répéter aujourd’hui ce qu’il disait alors pour répondre à une question sur le lien entre le procédé de la boîte et l’humour : « Evidemment. Le procédé de la boîte est déjà en lui-même un pied de nez affectueux à la peinture, et aussi à la sculpture. J’intègre l’une et l’autre dans mes œuvres qui ne sont ni sculptures ni peintures. Contrairement à d’autres constructeurs de boîtes que j’admire beaucoup, comme Cornell par exemple ou Kudo dont les boîtes sont anxiogènes au dernier degré, je pratique l’humour : les boîtes sont un mode d’expression universel dans lequel on peut exprimer absolument tout ce que l’on veut… » (Verso Arts et Lettres, octobre 2005) Tout ce que l’on veut en effet, y compris éventuellement une réflexion fort grave sur ce qu’il en est de la condition humaine.

Un exemple ? Dans la série récente consacrée aux chiffres, arrivé au six, l’artiste imagine un grand signe 6 en bois, flottant sur une eau agitée, scié en deux parties sur lesquelles on voit, à gauche une belle fille vêtue d’une jolie petite robe noire, et à droite Ghez lui-même, impeccablement vêtu d’un costume dont le noir est élégamment rompu par le blanc de sa pochette (l’amateur goûte le subtil effet de symétrie des figures). Or les protagonistes, à l’évidence passionnément attirés l’un par l’autre, se tendent douloureusement en vain la main, car les deux moitiés du 6 s’écartent l’une de l’autre d’une manière apparemment inexorable. L’humour est dans le titre : Six-Scions (2015) et une méditation est bien présente dans la boîte : Gilles Ghez donne à voir l’impossibilité des êtres à se rencontrer. L’humour n’est-il pas la politesse du désespoir ? Un désespoir passager certes, vite effacé, par exemple par l’inénarrable Huit-Récossaise (2015). La diversité des thèmes et des procédés est grande chez Gilles Ghez, d’autant plus riche que, comme l’a très bien vu Robert Bonaccorsi, il « conjugue avec brio la fantaisie française et l’extravagance flegmatique de la perfide Albion. » Une qualité originale qui lui permet, mine de rien, d’exercer une critique cinglante des rapports humains, aussi bien dans le cadre hypocrite de l’empire britannique brutalement hiérarchisé du point de vue social que dans notre société libérale du post-capitalisme mondialisé : « Il y a bien un discours que l’on peut qualifier de politique derrière les petites histoires que je raconte d’une séquence à l’autre… » précise l’artiste. Décidément, s’il fallait désigner le créateur de boîtes le plus radicalement situé aux antipodes des faiseurs de boîtes minimalistes, ce serait bien sûr Gilles Ghez, le conteur maximaliste. Jean-Luc Chalumeau

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Pierre Aimar
Lundi 7 Novembre 2016
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