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François Nourissier, L’aventurier du dedans. Par Frédéric Beigbeder. Figaro Magazine du samedi 10 février 2011

Pendant trente ans, il a fait aimer la littérature aux lecteurs du « Figaro Magazine ». Ecrivain de grand talent, juré Goncourt de 1977 à 2008, le « pape des lettres françaises » est mort cette semaine à 83 ans. Avec lui disparaît un classique.


François Nourissier © Le Figaro Magazine février 2011
François Nourissier © Le Figaro Magazine février 2011
Et voilà, ça y est : depuis le temps qu’il en parlait, de sa mort, elle a fini par l’emporter. Elle lui tournait autour depuis le dimanche 17 novembre 1935, vers cinq heures du soir. Ce jour-là, son père, qui l’emmenait au cinéma pour la première et dernière fois, est mort assis à côté de lui. François Nourissier avait 8 ans, son père 44. Mort ce mardi 15 février à presque 84 ans, il aura donc tenu quarante ans de plus que son père : une sacrée prouesse. Comment ne pas songer à la boutade tirée du journal de Jules Renard qu’il avait placée en exergue d’un de ses plus beaux livres, Bratislava (1990) ?« J’aurai connu longtemps le plaisir de m’éteindre. »

Né à Paris en mai 1927, François Nourissier amâché le travail de ses biographes : il s’est enterré souvent.« Je ne suis pas fier de ma vie. Je ne m’aime pas. Je n’aime pas ma vie » (Un petit bourgeois).« Ecrivains vieillissants, avec leurs baises comme avec leurs tirages : en rajoutant toujours un peu » (Bratislava).

Ce qui me plaisait chez lui, c’est le contraste entre l’homme et l’oeuvre. L’homme avait une image entièrement fausse de vieux notable, de barbon onctueux,machiavélique, de vieux manipulateur, marionnettiste du prix Goncourt, de chroniqueur influent au Point et au Figaro Magazine... Il suffit d’ouvrir ses livres pour découvrir quelqu’un d’autre. Horriblement sincère, d’une violence impardonnable envers lui-même, un styliste maniaque de la clarté et un humoriste plus noir que son maître Jerome K. Jerome. Son oeuvre autobiographique est une des plus profondes, des plus belles, et des mieux ciselées de l’histoire de la littérature française. Un petit bourgeois (1963) et Le Musée de l’homme (1978) sont des classiques. A défaut de génie (2000), un chef-d’oeuvre de mémorialiste. Et Bratislava... Bratislava, la ville où il fut si heureux de fêter ses 20 ans à l’été 1947, est sa Fêlure :« Je me souvenais de souvenirs – autant dire de rien. » Le grand problème de François Nourissier fut d’être François Nourissier. Cela, il ne l’a jamais accepté : c’est tout le sujet de son oeuvre. Il aurait aimé être quelqu’un d’autre (ses amis Aragon ou Chardonne ? Benjamin Constant ? Rousseau ou Montaigne ?) :« Les hors-la-loi de la première personne, les innocents de l’aveu. » Cela faisait cinquante ans que François Nourissier vomissait sur son reflet. Dès la dernière phrase de son premier roman, L’Eau grise – « La vie ne rebondit pas, elle coule » –, la messe était dite. Nourissier aurait pu ressembler à la méchante reine de Blanche- Neige si elle s’était injuriée devant sa glace : «Miroir, mon beau miroir, suis-je toujours la plus moche du royaume ? »

C’était Cioran dans un fauteuil Louis XVI

Après un début pamphlétaire (en 1957, Les Chiens à fouetter étrillaient le carnaval des lettres), Sisyphe Nourissier a gravi tous les échelons de la gloriole académique : il poussait son rocher afin de le regarder dévaler la pente. C’est fou ce que la trouille peut motiver un être humain. Mais elle ne guérit jamais. Toutes ses consécrations (grand prix du roman de l’Académie française pour Une histoire française en 1965, prix Femina pour La Crève en 1970, président de l’Académie Goncourt de 1996 à 2002) n’ont jamais réussi à le rassurer complètement. François Nourissier n’a pas attendu miss Parkinson pour commencer à trembler :« On remonte ensuite dans sa chambre, on s’installe devant la page commencée et l’on écoute en soi des bruits de délabrement » (Un petit bourgeois).

Nourissier, c’était Cioran dans un fauteuil Louis XVI.«De vieilles maisons, de vieilles vies : voilà mon décor. » En lisant cette prose brève et lucide, d’une impitoyable cruauté, on ne peut qu’incliner au respect et céder à l’émotion. C’est un dinosaure qui s’éteint, c’est Jurassic Nourissier qui, cette fois pour de bon, tire sa révérence. Il faut se rendre à l’évidence : on ne lira plus beaucoup d’auteurs comme celui-ci. On n’aura plus le temps, il n’y aura plus de gens comme Nourissier pour peaufiner doucement des pages cruelles sur la bourgeoisie française, ni de nouveaux lecteurs pour s’y intéresser. Une beauté crépusculaire se dégage de ses paragraphes tirés à quatre épingles, et l’on se sent happé par le mystère de cet homme qui se détestait tellement qu’il en a fait un des plus sensibles autoportraits du siècle.« Tout me faisait rougir : la timidité, la colère, le désir, le plaisir, les gâteaux, le vin blanc, le rouge, le rose, le cognac, les humiliations, les sauces, le sport, les victoires, les regards, l’appel de mon nom, les rencontres inopinées, les bouffées de la mémoire. » (Un petit bourgeois, encore).

Un modèle de critique : généreux mais tordu

Je dois tant à Nourissier, et pas seulement d’avoir hérité de son feuilleton littéraire dans ce magazine. Il m’a enseigné cette sécheresse qui décuple l’émotion. Il fut un modèle de critique : généreux mais tordu, curieux et ambigu, calculateur mais capable d’enthousiasme. Toujours ouvert, bien que très snob, blasé mais dopé aux amphétamines ! A ma connaissance, son unique accès de lyrisme tient dans ce paragraphe d’Un petit bourgeois :« Seule une distraction toute-puissante me permet de vivre. Nous dévalons une pente, pressés par des ombres, entourés d’inconnus, la tête pleine de nuages, les yeux fermés, sans nous être jamais expliqués, les yeux fermés, les yeux fermés. » Cette répétition des« yeux fermés » résonne étrangement à présent qu’ils le sont pour toujours,comme un appel au secours qui rebondirait dans les catacombes de l’oubli.
Frédéric Beigbeder


Pierre Aimar
Jeudi 17 Février 2011
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