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Entretien de Jean-Charles Gil avec Elisabeth Oualid sur Udor Polimatés (Eau savante).

La dernière création de Jean-Charles Gil, Udor Polumatés (Eau savante), est un duo sur le thème de l'eau, qui confronte deux danseurs aux techniques radicalement opposées : le danseur classique du Ballet d'Europe, Fabrice Gallarrague, et un danseur de rue marocain, spécialiste de break dance, Sisqo.


Elisabeth Oualid : Quels objectifs poursuivez-vous avec cette nouvelle création chorégraphique sur le thème de l'eau?
Jean-Charles Gil : Mes objectifs sont toujours les mêmes. J'ai besoin d'être en phase avec des interprètes qui comprennent ma démarche artistique, et qui soient capables d'aller chercher en eux-mêmes l'épure du mouvement et d'expulser tout artifice pour le rendre juste. Donc le "presque rien", d'une importance capitale dans ce travail, c'est d'habiter le geste. Reste au spectateur le soin de réaliser sa propre lecture.
E. O : Cela signifie-t-il que cette lecture soit soumise à de multiples interprétations selon l'histoire, le vécu de chaque spectateur ?
J-C. G : Je n'impose pas, je laisse toujours la porte ouverte, et c'est cette subtilité de mon travail qui reste aujourd'hui indispensable pour la pérennité de ma démarche artistique.
E. O : Il y aurait donc pour vous, en tant qu'artiste, un espace de liberté qui masque une certaine opacité dans la mesure où tout ce qui vous semble indicible ne peut être traduit ?
J-C. G : C'est la transmissibilité qui est importante par rapport au public, c'est le travail d'épure qui permet au spectateur de s'impliquer lui-même. Sur cette base épurée, il va porter son propre regard, sa part d'émotionnel. Si je m'implique trop par rapport à mon vécu, je présente un émotionnel au premier degré, donc j'essaye de me mettre en recul pour permettre au spectateur d'y accéder.
E. O : Ainsi, pour vous, aucun geste n'est gratuit, mais selon la culture du spectateur, c'est ressenti ou pas ?
J-C. G : Je travaille, je propose des choses. Dans toute création, il y a un travail préparatoire, il y a un acquis, et, à un moment donné, les idées s'agencent d'une façon singulière. De toute façon, l'acte de création est irréductible à l'analyse.
E. O : Vous dites dans le programme du spectacle que vous souhaitez élaborer entre culture française et culture marocaine, une écriture commune. Comment cela se réalise-t-il chorégraphiquement ?
J-C. G : Commune, elle le deviendra, car c'est ici un premier pas. J'ai utilisé la base technique de la break dance et fait apparaître en reflet la base classique jusqu'à les juxtaposer. Le duo entre Sisqo et Gallarrague, c'est ça. Immergés dans l'eau, ils commencent progressivement à s'écouter sans se voir, puis à se connecter pour essayer de savoir ce qu'ils peuvent faire ou ne pas faire ensemble pour leur devenir qui relève de la prochaine création H2O. Pour le moment, c'est un travail de démarrage, de calligraphie dans l'eau qui permet cette fluidité dans l'espace. Ils s'observent, sont en lutte, s'écoutent, et tout à coup, quelque chose se crée, il y a osmose.
E. O : Vous voulez dire : une espèce de laisser-aller ?On épouse le mouvement de l'eau ?
J-C. G : On épouse le mouvement de l'eau. C'est important de sentir la densité, le poids du corps dans l'eau, important d'oublier cet élément pour mieux le retrouver quelque part.
E. O : Vous voulez parler de la pesanteur ?
J-C. G : Pas du tout. On est dans l'eau très à l'aise, ça permet de se retrouver détaché de son territoire, de voir les choses autrement.
E. O : Le corps n'a-t-il plus ici le même rapport à lui-même ?
J-C. G : Les bruits sont différents, les sonorités sont différentes, le cerveau humain agit autrement dans l'eau. L'eau permet de s'unir, de se hisser sans dommage. Il y a dans ce duo une symbolique de l'eau.
E. O : Ne nous renvoie-t-elle pas au mythe de Narcisse ?
J-C. G : Non. Dans Eau Savante, on n'est plus dans le reflet, on est dans l'immersion. On oublie sa propre image, on est détaché de sa propre écriture pour dire quelque chose à l'autre.
E. O : En somme, vous spéculez sur une métaphysique de l'eau ?
J-C. G : J'utilise plutôt l'eau comme métaphore d'un travail sur l'écriture.
E. O : Que va-t-on retenir de cette symbolique de l'eau, de ce jeu d'harmonie avec elle ?
J-C. G : On est dans un tableau de Turner. On abandonne les clichés sur l'eau, on se libère ! Le danseur hip-hop de Tanger perd sa casquette, le danseur classique son apparence. On se retrouve dans un lieu neutre avec, comme base d'écriture, ces deux techniques. Turner, c'est le peintre qui a utilisé, dans l'ordre de l'imaginaire, cette espèce de flou qui donne à penser, il nous fait traverser une passerelle pour accéder à un monde extraordinaire. Je n'utilise pas l'eau comme un artifice, je ne mets pas de l'eau sur scène. Mon travail consiste à faire retrouver l'eau comme élément de vie.
E. O : Vous dites aussi dans le programme que vous vous inspirez de la métaphore de la ponctuation développée par Eric Orsenna dans son roman : Et si on dansait ?, et vous citez cette phrase : « La ponctuation n'a-t-elle pas été inventée pour exprimer les sentiments, marquer le rythme du coeur, noter les nuances affectives ? » Puisque vous liez ponctuation et respiration, qu'en est-il par rapport à la danse ?
J-C. G : La ponctuation va être de plus en plus présente dans mes prochaines créations. Une nouvelle écriture exige une respiration nouvelle : il faut donner à voir le corps dans son mouvement même et dans ses temps d'arrêt, courir le risque, de temps à autre, du presque rien, pour laisser raisonner le corps. Vous savez, on fait un geste, on s'arrête, on observe ce qui reste autour de vous, j'y crois beaucoup, c'est un travail subtil pour des interprètes qui soient en phase avec cette démarche-là, ça demande une maturité dans l'exécution, une maîtrise de soi qui passe par une conscience du mouvement, qui ne s'en tienne pas à la mécanique gestuelle. Il s'agit de faire valoir l'intelligence dans l'exécution, même lorsqu'il ne se passe rien, et de rendre le naturel à la danse.
Entretien réalisé à la Friche Belle de Mai, le 31 Mars 2010

Lire la critique parue le 1er avril


pierre aimar
Vendredi 9 Avril 2010
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