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Entretien, Georges Clooney, Un rêve américain. Propos recueillis par Jean-Paul Chaillet pour le Figaro Magazine du vendredi 21 octobre 2011

Dans « Les Marches du pouvoir », l’acteur réalisateur raconte en détail et sans concession les coulisses d’une campagne présidentielle. L’occasion d’évoquer sa passion pour la politique.


Entretien,  Georges Clooney, Un rêve américain. Propos recueillis par Jean-Paul Chaillet pour le Figaro Magazine du vendredi 21 octobre 2011
Le Figaro Magazine – Votre film tombe en période d’intense activité préélectorale, aux Etats-Unis comme en France. Hasard ou marketing ?

George Clooney – Le pur hasard ! J’étais prêt à le tourner en 2008, mais Barack Obama a été élu et est entré à la Maison-Blanche dans un pays euphorique, animé d’un élan d’espoir et de renouveau. Ce n’était pas vraiment opportun d’être cynique. Je ne pensais franchement pas que la roue tournerait si vite,mais le moment est venu de l’être à nouveau !

Avec vous, tout le monde en prend pour son grade...

Mon but n’était pas de donner un cours d’instruction civique ! Ce n’est pas un film sur la politique. Elle sert de toile de fond, mais cela pourrait tout aussi bien se passer à Hollywood ou à Wall Street. Il est d’abord question de moralité. De loyauté et d’éthique. De trahisons et d’idéalisme. Doit-on vendre ou refuser de vendre son âme pour parvenir à ses fins ? Autant de thèmes universels.

Vous incarnez Mike Morris, gouverneur et golden boy du Parti démocrate au pedigree impeccable. Le candidat idéal, en quelque sorte ?

En apparence, certes. Sauf qu’il n’est pas si parfait que ça et détient un secret risquant de lui coûter cher.Comme on le sait trop bien, être le candidat parfait et gouverner sont deux choses différentes. Surtout dans un système bipartisan. Comme on le voit aux Etats-Unis aujourd’hui, où nous traversons une sale période en politique. Mêmes i l’opinion publique est très polarisée, j’estime qu’Obama a globalement fait du bon boulot, vu le contexte de crise. Je lui reproche surtout de ne pas savoir se vendre. Mettre plus en avant tout ce qu’il a réussi de positif,comme la réforme de l’assurance-santé ou l’abrogation de la loi Don’t ask, don’t tell. Je peux vous certifier qu’à sa place, un président républicain ne s’en priverait pas.

«Les Marches du pouvoir » fait immanquablement penser aux scandales récents qui ont éclaboussé des politiciens très en vue, de DSK à Berlusconi en passant par John Edwards, Schwarzenegger et Anthony Weiner...

Je reste sidéré par leur inconscience et leur sentiment d’impunité, même si je sais combien renoncer au pouvoir est encore plus difficile que de l’obtenir et de le conserver...Pour ne parler que de Weiner, franchement,qu’est-ce qui lui a pris de tweeter des photos de son pénis ! C’est de la folie.On sait bien qu’aujourd’hui plus rien n’est secret avec les réseaux sociaux et la prolifération des portables avec caméra. Toutes les informations sont disponibles instantanément sur internet. Kennedy n’aurait jamais été président dans untel contexte. Au fond, tout est cyclique. Watergate a représenté un summum dans la corruption. Puis Gerald Ford et Jimmy Carter ont fait le nettoyage et redonné une image plus clean, avant que cela ne se gâte à nouveau par la suite...
Le plus ironique est d’entendre les hommes politiques de tout bord se poser en donneurs de leçons, pour accuser Hollywood des pires maux et véhiculer les valeurs les plus laxistes.

Combien de fois vous a-t-on demandé si vous seriez tenté par la politique ?

Je ne compte plus ! Mais comme je l’ai toujours dit, ça ne m’intéresse pas. J’ai bien plus de liberté d’expression en étant un électron libre. D’autant que ma notoriété me permet d’attirer l’attention sur la situation au Darfour et au Soudan du Sud, d’aider à recueillir des dons au profit d’autres causes comme Haïti ou une nouvelle campagne pour lutter contre la famine.

A quand remonte l’éveil de votre conscience politique ?

A assez loin. J’ai grandi dans les années 60, au sein d’une famille libérale, dans une époque riche en bouleversements culturels, sociaux et idéologiques sans précédent : le mouvement pacifiste anti-Vietnam, la lutte pour les droits civils, le Women’s lib pour l’émancipation de la femme, la révolution sexuelle, l’émergence de la contre-culture. Ça m’a beaucoup marqué.

Avez-vous envisagé de devenir journaliste comme votre père Nick ?

Après ma licence en communication et métiers de l’audiovisuel, j’ai animé une émission sur une chaîne câblée locale à Cincinnati.Mais très vite, je me suis rendu compte que je ne lui arriverais jamais à la cheville et que je ferais mieux de trouver une profession n’exigeant pas un quotient intellectuel trop élevé. Acteur, par exemple ! Au cours de l’été 1982, mon oncle José Ferrer est venu tourner un film près de chez nous dans le Kentucky. Grâce à lui, j’ai été engagé comme figurant pour les deux mois du tournage, à vingt cinq dollars par jour. Ça me changeait de la cueillette du tabac, dont j’avais eu ma dose ! Il a suggéré que je tente ma chance à Hollywood. Mon père était furax et lui en a longtemps voulu ! Peu après, j’ai débarqué à Los Angeles au volant de ma Chevrolet Monte Carlo 76, sans savoir si je réussirais à percer, sans but spécifique, simplement déterminé à m’amuser et à empoigner ce nouveau challenge. C’était il ya trente ans. J’ai eu beaucoup, beaucoup de chance.

Quel regard portez-vous sur votre carrière ?

J’ai tourné dans pas mal de navets où j’étais vraiment nul, et, au début surtout, j’ai fait des choix idiots et de sacrées erreurs de jugement. Heureusement pour moi, cela se passait à une époque où je n’intéressais personne ! Avec le recul je suis fier de quelques-uns de mes films qui, à mon avis, ont bien tenu la route : Hors d’atteinte et Les Rois du désert, par exemple. Ou The American, même si personne ne l’a vu !

Comment percevez-vous votre place à Hollywood aujourd’hui ?

J’ai la position enviable de n’avoir de comptes à rendre à personne. Sauf au spectateur, qui paie son billet. Quand il n’en achètera plus pour voir mes films, je passerai à autre chose. En attendant, je me sens investi d’une immense responsabilité, je dirais même du sentiment d’urgence, de continuer à faire des films qui ne verraient pas le jour autrement. D’aborder des sujets importants comme les problèmes du pétrole et du Moyen-Orient dans Syriana, la corruption au sein des multinationales dans Michael Clayton ou la responsabilité de la presse libre dans Good Night, and Good Luck. Autant de projets que j’ai d’ailleurs eu un mal fou à financer... Mais à chaque fois, j’essaie de me mouiller. Je ne réussis pas toujours et je me suis même parfois bien planté.Mais peu importe les échecs. Il faut apprendre à les surmonter et à rebondir ensuite. L’essentiel est de continuer à apprendre au fur et à mesure.

Etes-vous aujourd’hui plus à l’aise derrière la caméra qu’à vos débuts en 2002 ?

Je pense avoir trouvé mes marques. Je me sens chez moi sur un plateau. J’aime sincèrement mes acteurs. Je sais les choisir et leur faire confiance. Je suis plutôt flexible et à l’écoute.Mais aussi manipulateur quand il le faut, car tous les réalisateurs le sont, quoi qu’ils disent ! Le tout est de ne pas être trop rigide, de veiller à leur laisser une certaine liberté.

A quelles valeurs attachez-vous de l’importance ?

L’amitié. La fidélité. L’intégrité. L’honnêteté, même si aucun de nous n’est jamais complètement honnête. J’apprécie les gens qui donnent et agissent sans tenir compte de ce que cela leur coûte, simplement parce que c’est la chose honorable à faire. Quand on a la chance d’être dans une position privilégiée, j’estime que c’est un devoir et une responsabilité élémentaires de venir en aide à ceux qui n’ont pas nécessairement les moyens ou la capacité de le faire par eux-mêmes. Par exemple,moi, je suis tout à fait prêt à payer plus d’impôts.

Vous avez eu 50 ans en mai dernier. Difficile ?

Je ne vois pas ça comme un cap décisif et cet anniversaire n’a rien représenté de spécial pour moi. J’essaie constamment de me remettre en question et de réexaminer mes priorités. L’inaction, très peu pour moi. Le vrai ratage serait de me retrouver dans dix ans au même point qu’aujourd’hui. Avoir stagné et m’être reposé sur mes quelques lauriers. C’est ma hantise et le pire échec imaginable.

Comment gardez-vous la forme ?

Je joue souvent au basket. Je fais de lamoto et du vélo. Je vais à la gym tous les jours et je m’alimente le plus sainement possible. Sans toujours y parvenir, mais je veille à ne pas faire trop d’excès. La modération en tout...même dans la modération !

Un travers qui pourrait surprendre vos fans ?

Je suis capable de végéter toute une journée devant la télé à regarder des idioties !

Vous continuez à faire de la pub en Europe : Nespresso, bien sûr, Omega et tout récemment une banque norvégienne. Pour quelle raison ?

Mais pour l’argent, mon ami ! On me paie royalement, ce qui me donne le luxe de pouvoir non seulement vivre agréablement et de travailler quand j’en ai envie, mais aussi de continuer à financer mon organisation Not On OurWatch, qui a mis en place depuis un an le «Satellite Sentinel » project, dispositif de surveillance permettant de détecter d’éventuelles violences et autres activités suspectes au Soudan. En cas de crimes commis, nous aurons ainsi des preuves à fournir devant la Cour pénale internationale et le Conseil de sécurité des Nations unies.

Pourriez-vous concevoir de ne plus être acteur ?

J’ai débuté dans ce métier il y a un bail. Je compte donc à mon actif un bon paquet de films et des centaines d’épisodes de feuilletons. On vieillit. On prend de la bouteille. Les cheveux grisonnent un peu plus chaque jour. On se regarde dans la glace et on s’interroge. Pour combien de temps encore le public aura-t-il vraiment envie de voir cette bobine à l’écran ? Je préférerais tirer ma révérence avant qu’il ne se lasse. Prendre les devants avant que le verdict ne tombe.Ce n’est pas facile pour un acteur de bien vieillir à l’écran. Paul Newman reste une des rares exceptions et un modèle. Aujourd’hui, je constate que l’écriture et la mise en scène m’offrent infiniment plus de liberté créatrice. C’est la direction que je vais privilégier désormais. Je ne reviendrai devant la caméra que si le rôle en vaut vraiment la peine.

Justement, on vous verra prochainement à l’affiche de« The Descendants »...

Ce film marque le retour d’Alexander Payne, cinéaste que j’admire énormément pour avoir réalisé il y a sept ans Sideways. Cette fois, c’est l’histoire d’un veuf qui, après la mort de son épouse, apprend qu’elle l’avait trompé.

La mort, vous y pensez ? Avez-vous pris vos dispositions ?

Je ferai don de mes organes. Et pour le reste, ce sera la crémation, n’aimant guère l’idée d’être enfermé dans une boîte. Je compte léguer un peu d’argent à mes amis les plus proches avec l’espoir qu’ils emportent mes cendres quelque part où je ne serais jamais allé. Voyager ainsi est une idée qui me plaît bien...


Pierre Aimar
Mercredi 19 Octobre 2011
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