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Cléopâtre, de Massenet, à l'Opéra de Marseille du 15 au 23 juin 2013

Comme pour beaucoup d’ouvrages du compositeur, la genèse de Cléopâtre reste entachée de mystère. Le librettiste Louis Payen avait déjà, à l’époque où sa route croise celle de Jules Massenet, collaboré pour des livrets avec un compositeur tombé depuis dans l’oubli, Valentin Neuville (1863-1941), pour deux ouvrages et s’était illustré au théâtre avec des pièces en vers et en prose.


Béatrice Uria-Monzon est Cléopâtre © DR
Béatrice Uria-Monzon est Cléopâtre © DR
C’est en tout cas en 1910 qu’Henri Cain (1857-1937) permet la rencontre de Jules Massenet et Louis Payen. Les Mémoires du compositeur ne nous apprennent rien sur les circonstances qui ont pu présider au choix de Cléopâtre comme sujet de livret. La partition manuscrite porte, pour ce qui est du texte, le nom d’Henri Cain, ainsi que les premiers tirages de la partition. Pour autant, il ne semble pas qu’il en ait écrit la totalité. Si collaboration il y a eu, elle a débouché sur un abandon de ses droits d’auteur par Henri Cain au profit de Louis Payen, dont le nom seul figure sur les éditions ultérieures.

Fait marquant quant au livret, il n’épouse pas les contours du drame shakespearien. Massenet, une ultime fois, revisite ces figures féminines qu’il aime en tant qu’énigmes. Séductrice autant que séduite, à la fois femme de décision et amoureuse assumée, la reine d’Égypte avait tout pour stimuler l’inspiration d’un musicien dont l’âge n’avait nullement entamé la joie de créer. C’est en prose que l’histoire nous sera contée, renouant avec une situation peu courante à l’opéra.

Si les circonstances exactes du choix du sujet ne sont pas clairement connues, il n’en est pas moins établi que Massenet travaille à la partition piano-chant dès 1911 et qu’il en achève l’orchestration au début du juin 1912. La composition est donc relativement rapide, et l’on peut s’étonner de la discrétion que le créateur observe à propos de l’ouvrage dans ses Mémoires. Il semble que, comme les tous derniers opéras entrepris, Cléopâtre ait été conçue dans un élan qu’une longue pratique du théâtre lyrique ne permettait ni de brider ni d’expliciter.

La mort du musicien va retarder la création scénique de Cléopâtre, qui ne bénéficiera pas d’une mise en évidence à la mesure de ses mérites. Tout se passe comme si le public, après avoir fait du musicien l’enfant chéri de toute une époque, n’ait ressenti dans Panurge ou dans Cléopâtre que la perpétuation d’un style que la patine du temps rendait quelque peu
caduc.

L’une des dernières particularités de Cléopâtre est d’être conçue suivant le principe d’une dramaturgie progressive à l’intérieur de chaque acte. De fait, pour chaque tableau, l’intérêt va croissant au fur et à mesure des scènes, et ce n’est donc pas sur les levers de rideau qu’il convient de juger l’ouvrage, ces derniers se situant volontairement en-dessous de ce qui suit. Or, il n’est pas douteux que c’est sur ces passages non pas plus faibles, mais moins riches, que l’œuvre a été jugée à sa création, et que c’est à ce malentendu qu’elle doit d’avoir été mésestimée, alors qu’elle répond à une dynamique de progression très rigoureuse et menée avec une exigence sans faille. Il n’est pas inexact d’affirmer même que le génie du théâtre qui était celui du compositeur trouve dans cette œuvre tardive la plénitude de son affirmation.


Pierre Aimar
Lundi 13 Mai 2013
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