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Chorégies d'Orange 2011 : interview de Patrizia Ciofi, soprano, interprète Gilda dans Rigoletto de Verdi,

"C’est tellement grand [le théâtre antique, Ndlr] qu’on a la sensation de ne pas pouvoir parvenir à se faire écouter, à se faire voir et on se sent tout petit. C’est aussi la peur de se dire : je dois remplir l’espace. Et il y a l’émotion ressentie parce qu’on est dans un lieu historique, on peut « toucher l’humanité » qui est passée là, qui vient de très loin.


Vous avez chanté pour la première fois aux Chorégies en 2006 le rôle-titre de Lucia di Lammermoor. Qu’avez-vous alors éprouvé ?
Il y a beaucoup d’impressions qui se mêlent. D’abord, c’est la vision du lieu qui donne un choc. C’est tellement grand qu’on a la sensation de ne pas pouvoir parvenir à se faire écouter, à se faire voir et on se sent tout petit. C’est aussi la peur de se dire : je dois remplir l’espace. Et il y a l’émotion ressentie parce qu’on est dans un lieu historique, on peut « toucher l’humanité » qui est passée là, qui vient de très loin. Et au moment de la représentation, il y a l’émotion de sentir la magie qui passe entre nous et les pierres qui nous entourent. On a alors la sensation de faire partie de l’histoire, d’un passé exceptionnel, de faire quelque chose de beau qui n’est pas seulement une soirée de musique, d’opéra, c’est quelque chose qui arrive peut-être au plus profond de l’âme.

Vous chantez souvent en France. Où y avez-vous débuté ?
C’était à Nice en 1996. Je chantais Le Nozze di Figaro et quelques années plus tard, en 1999, j’ai débuté à l’Opéra National de Paris où j’ai été invitée régulièrement jusqu’en 2006. Je suis revenue en 2008 à Bastille pour I Capuleti e i Montecchi et j’y retournerai en 2013 pour Lucia di Lammermoor. Après Paris, j’ai chanté à Avignon, Lyon, Orange, Marseille… Mais je suis très attachée à Paris. Le lien ne s’est jamais rompu et quand je ne chantais pas à l’Opéra National, j’étais invitée au Festival de Saint-Denis ou au Théâtre des Champs-Elysées.

Vous êtes une cantatrice prudente. Comment choisissez-vous vos rôles ?
Mais non, pas tout à fait ! J’ai commencé avec Mozart mais pas avec des Mozart faciles. J’ai fait mes débuts dans le rôle de Dona Anna, alors que je n’avais que 23 ans. J’avais 26 ans quand j’ai abordé le grand répertoire, Rigoletto, Falstaff, La Traviata : donc on ne peut pas dire que je sois une cantatrice prudente ! Avec le temps, j'ai changé, j'ai chanté des opéras baroques, en alternance avec le grand répertoire. Participer à la renaissance d'opéras oubliés, surtout au Festival de Martina Franca, avec Sergio Segalini, m'a beaucoup intéressée. J'ai eu la chance de pouvoir découvrir et m'approprier de nouveaux rôles. Effectivement, peut-être avec l'âge, suis-je devenue plus prudente !

Quand j’étais plus jeune, j’ai toujours voulu me mesurer aux risques de ce métier. Chanter Violetta à 26 ans, ce n’était pas prudent, mais j’ai voulu le faire pour comprendre ce qu’était le poids réel de ce rôle.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de chanter ?
Je ne sais pas, peut-être la vie même, ou peut-être Dieu ? J’ai commencé à chanter quand j’étais toute petite. Dans ma famille, tout le monde chante ou possède un talent musical. Nous chantions en famille à l’église, et j’étais soliste dans le chœur de la paroisse.

Adolescente, j’aimais beaucoup la musique symphonique, mais j’écoutais aussi la musique populaire et je chantais en m’accompagnant à la guitare. Quand je suis entrée au Conservatoire, je ne connaissais pas vraiment l’opéra. J’avais vu quelques représentations à la télévision et je trouvais les chanteurs trop statiques, pas très beaux… J’aimais et j’étudiais surtout le piano. J’ai considéré le chant comme un jeu jusqu’à ce que je rencontre mon professeur, Madame Anastasia Tomaszewska, une soprano polonaise magnifique. Avec elle, j’ai appris à aimer le chant et l’opéra parce que j’ai compris que c’était un merveilleux outil de communication.

Parlons maintenant de Gilda. Vous chantez ce rôle sur les grandes scènes internationales. Comment voyez-vous le personnage ?
J’ai toujours voulu sauver Gilda de l’image stéréotypée de la jeune fille ingénue, un peu bête, qui tombe amoureuse d’un duc de passage et décide de mourir pour lui. Je la vois, bien sûr, comme une jeune fille, mais surtout comme une femme. C’est un personnage qui évolue tout au long de l’opéra. C’est d’ailleurs le seul, car Rigoletto aussi bien que le duc, sont « figés » et restent fidèles à eux-mêmes du début à la fin. Cette jeune fille devient une femme, grandit à travers la découverte de l’amour et des limites de l’homme. Elle est prisonnière de son père, devient prisonnière de l’amour du duc, mais elle va se sauver par sa décision très mûre, très adulte de mourir pour se libérer. Je ne crois pas qu’elle meure pour sauver le duc, mais qu’elle meurt pour la beauté de l’amour. Gilda est une femme qui lutte contre les hommes et qui réussit à devenir beaucoup mieux que les hommes.

J’ai beaucoup chanté Gilda et j’ai rencontré beaucoup de metteurs en scène. Faire de Gilda une petite fille amoureuse est une vision dépassée, prise au premier degré. Quand on regarde de près la partition on appréhende le personnage d’une autre façon et je pense que Paul-Emile Fourny y a vu les mêmes choses que moi.

Y a-t-il un rôle que vous avez très envie de chanter dans l’avenir ?
Il y a des rôles que je dois aborder dans le futur. Par exemple, l’année prochaine, je serai Juliette, dans Roméo et Juliette de Gounod, pour la première fois. En vingt et un ans de carrière j’ai presque accompli tous mes désirs. Il y a encore bien sûr des opéras que je n’ai jamais inscrits à mon répertoire, comme Luisa Miller. Je vais désormais me tourner vers des ouvrages un peu plus lourds car avec l’âge la voix change. J’aimerais bien retrouver des rôles que je n’ai interprétés qu’une seule fois et que je voudrais goûter de nouveau, comme Manon de Massenet ou Otello de Rossini. Manon c’est l’un de ces rôles exceptionnels qui permettent à la cantatrice de chercher, d’exprimer ce qu’elle ressent et de tout donner.
© Chorégies d'Orange 2011

Rigoletto de Verdi (Réserver)
Théâtre Antique
30 juillet à 21h30
Report, en cas de mauvais temps, au 31 juillet à 21h30

2 août à 21h30
Report, en cas de mauvais temps, au 3 août à 21h30


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Pierre Aimar
Vendredi 4 Février 2011
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