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Château de Grignan : Hamlet, un suspense poignant et un Torreton dans un rôle très lourd

La pièce de Shakespeare a trouvé sur la haute terrasse du château de Grignan un cadre presque idéal. Les hautes fenêtres élégantes et leurs vitres obscures ont regardé de tous leurs yeux se nouer le drame. Dans ce pays de Danemark qui paraît si heureux d’abord, un vrai drame à suspense plus dramatique que chez Racine ou Corneille, un drame haletant et étrange mené à bien par des acteurs dynamiques et passionnés, Philippe Torreton en tête, dans un rôle très lourd. Trois intrigues au moins se nouent là et se dénouent dans la douleur et la mort, sans espoir.


D’abord l’histoire

Un brin confuse, pardon William, elle semble parfois vouloir régler des comptes avec quelque vérité du Royaume du Danemark, ce pays où quelque chose est pourri, puisque la pièce s’inspire des récits danois et peut-être de bien des royautés.
Le roi de Danemark, le père d'Hamlet, est mort récemment ; son frère Claudius l’a remplacé comme roi et, moins de deux mois après, a épousé Gertrude, la veuve de l’ancien roi. Epouser sa belle-sœur en ces temps troubles, voilà qui s’assimile à un inceste ; source d’une des révoltes d’Hamlet. Le spectre du roi apparaît alors et révèle à son fils qu'il a été tué par Claudius. Hamlet pense au suicide mais doit d’abord venger son père et, pour mener à bien sa tâche, simule la folie.
Est-il vraiment devenu fou, incapable d'agir, car son comportement fait alors vraiment douter de sa raison. Faut-il mettre cette folie passagère sur le compte de l’amour qu’il porterait à Ophélie, fille de Polonius, chambellan et conseiller du roi, une des notes claires de cette œuvre si sombre ?
Un grand nombre de personnages interviennent autour d’Hamlet, l’ami Laerte qui va devenir ennemi, Horatio, qui reste fidèle ; ils sont étudiants, voyagent en France ou en Angleterre, reviennent, la pièce est vivante, non contrainte dans cette règle des trois unités, qui condensait et dramatisait l’action pour nos auteurs de théâtre, mais immobilisait aussi les récits dans des durées étroites.
Hamlet © DR
Hamlet © DR

Shakespeare : ne pas être, telle est la réponse

Et l’action se poursuit jusqu’aux drames en série, hasard -Polonius tué par accident derrière une tenture-, empoisonnement et assassinats, l’intrigue s’épuise dans les disparitions successives des personnages et laisse le spectateur quelque peu désemparé et désespéré. Rarement pièce de théâtre a porté en elle une telle charge de désespoir et de morts, concentrée semble-t-il, autour de son vers bien trop célèbre et cependant symbolique, « Etre ou ne pas être, là est la question ». Shakespeare choisit souvent pour ses personnages, ne pas être, ne plus être, révélant un pessimisme profond, proche du désespoir qui a longtemps intéressé les psychanalystes passionnés par cette pièce sombre assez exceptionnelle et par la profondeur du néant qui l’habite.
Même si dans les premiers vers, ce royaume de Danemark semblait heureux et aimable, pays où « l’aube en manteau roux foule la rosée des hautes collines », heureux aussi à l’image de l’optimiste Polonius qui porte surtout les bonnes nouvelles.

Un travail d’acteurs épuisant

Le metteur en scène, Jean-Luc Revol s’est emparé du cadre pour y placer, de façon dénudée, une action mouvementée qui pourrait emplir les lieux. Les acteurs demeurent gênés cependant par la distance à parcourir à partir de coulisses imaginaires jusqu’au centre de la scène : ce qui donne des courses et cavales un peu nombreuses et des bruits de pas parfois envahissants. Cependant l’ensemble des mouvements et contre mouvements anime un texte souvent âpre.
Il faut par contre noter l’utilisation des sons comme décor, bruits de la nature, oiseaux et grenouilles, et des visions sonores ou lumineuses à l’évocation du spectre « Je suis l’esprit de ton père, écoute si tu as jamais aimé ton tendre père », « Alcyon, l’aube arrive, adieu souviens-toi de moi », alors qu’interviennent des chants d’oiseaux participant à ces paroles.
Quant aux acteurs, ils entrent dans leur rôle avec une grande précision donnant du physique, du geste et de l’humeur comme on l’espérait, dans des costumes qui les traduisent pour le spectateur. Ainsi au début, l’entrée des hommes en noir, Horatio, Marcellus et Bernardo, au son d’une musique ultra terrestre et lorsque sortent les mêmes hommes en noir, ils sont immédiatement remplacés par cinq personnages, quatre hommes dont l’habit noir jette à la lumière la blancheur presque transparente d’Ophélie.
Anne Bouvier fait dans ce rôle une fine Ophélie qui joue la folie à merveille à la fin de la pièce et Jean-Marie Cornille est un Polonius béat, presque ravi et souriant, seulement préoccupé de la virginité de sa fille, jusqu’à sa mort au travers d’un paravent, un des seuls objets décor de cette pièce. Quant à Catherine Salviat, elle joue de toute sa raideur, ce rôle d’une mère et reine trop peu de temps veuve et qui cherche à le faire oublier.
Et puis le héros, Philippe Torreton en Hamlet, peut-être un peu épais de silhouette pour son personnage qu’on se plaît pour cause de maladie, de folie, à imaginer frêle et vulnérable, il endosse la raison et la démence réelle ou feinte, ou seulement consentie du héros, sa fermeture tout à coup au monde réel qu’il va désormais côtoyer sans le voir vraiment. Il s’écarte alors de lui-même « mes pensées ne m’enchantent plus » et met, dans ce texte lourd et parfois ardu, une énergie remarquable et une fougue convaincante. Car la densité de la pensée chez Hamlet est extraordinaire pas un mot ne se perd, chaque syllabe, chaque son exprime la profondeur de sa méditation et l’intensité de son émotion. Le spectateur ne peut qu’être passionné. En outre, la langue est admirablement belle Shakespeare étant amoureux des mots.
Et cette fougue perdure jusqu’à la mort d’Hamlet, sa mort à laquelle il se révèle comme étranger, déjà absorbé par la nuit, « toute vie doit mourir, passer de la nature à l’éternité » et fait que ce drame laisse le cœur étrangement triste.
Si la terrasse de Grignan exige par son espace de grands drames, les grands drames, cela s’entend, exigent de grands acteurs. Tel est le cas pour Hamlet et Shakespeare n’est pour cette saison d’été 2011, en rien trahi dans son œuvre.

Quelques phrases, bien amères :
«Le Danemark est la pire des prisons.»
«Ce crâne avait une langue et chantait jadis.»
«Un honnête homme, la nature, au train où va le monde, n’en engendre qu’un sur cent mille.»
«Si l’on traite chacun selon son mérite qui donc échappera au fouet ?»
«Si le monde devient honnête alors le jour du jugement est proche.»

Et la plus vraie sans doute dans la bouche d’Hamlet : «Mourir, dormir… rêver peut-être…»
La vraie réalité pour cet étrange héros.
Jacqueline Aimar


Pierre Aimar
Dimanche 24 Juillet 2011
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