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Ballet National de Marseille, trois créations de Flamand, Ochoa et Childs. Critique de Philippe Oualid

Les trois dernières créations du BNM qui réunissaient les meilleurs solistes de la compagnie sur la scène du grand studio du boulevard Gabès, dans le cadre de la seconde édition de "La danse dans tous ses états", ont consacré, cette année, les étonnantes capacités des danseurs à réinterpréter ou à déconstruire avec élégance leur technique académique sur des partitions abstraites de musique contemporaine.


La première pièce, Le Trouble de Narcisse, de Frédéric Flamand, se présente comme un hommage au photographe Eadweard Muybridge(1830-1904), inventeur d'un dispositif permettant de décomposer le mouvement. Elle repose sur une scénographie d'écrans-miroirs d'Elisabeth Diller et Ricardo Scofidio reproduisant, en décalé et en synchrone, les mouvements des danseurs par projection de films-vidéos. "Narcisse aujourd'hui sait qu'il est amoureux d'une illusion, nous dit le chorégraphe, et ce sont les possibilités infinies de son corps virtuel qui le fascinent, lui qui accepte difficilement les contraintes imposées à son corps réel". Quant au spectateur, il reste surtout sensible à la remarquable performance des danseurs (Simon Courchel, Vito Giotta, Martin Harriague et Nathanaël Marie) qui enchaînent des phrases de multiples registres où tours en l'air, développés, piqués, sissonnes, temps de flèche et vrilles composent avec glissades, roulades et postures de hip-hop, sur des musiques de Revueltas, Villa-Lobos ou Ginastera. D'audacieux portés en hélice sur l'épaule de leurs partenaires féminines(Nonoka Kato, Yoshiko Kinoshita, Valentina Pace et Marion Zurbach)dans des entrées au pas de course agrémentent le final avant que tous les danseurs ne se précipitent sur l'image de leur visage pour l'interroger.

Inverses d'Annabelle Lopez-Ochoa explore sur une bande-son de David Van Bouwel composée de musiques électroniques, d'éclats de voix et de rires convulsifs, le chemin douloureux d'une ouvrière aliénée, handicapée dans sa démarche convulsive(Katharina Cristl) et qui rêve d'avoir accès à la danse classique. . . Autour d'elle, les dix meilleurs danseurs de la compagnie(Thibault Amanieu, Valérie Blaecke, Cinthia Labaronne, Agnès Lascombes, Julien Lestel, Laurence Ponnet, Gilles Porte, Thierry Vasselin, Angelo Vergari, Marion Zurbach) développent un festival de grands jetés, d'arabesques, de pirouettes, de tours chaînés et déboulés, ou de brefs pas de deux caractérisés par d'élégants portés, tandis que la suppliante évolue à quatre pattes, s'évertue à malaxer obsessionnellement quelque objet imaginaire ou cherche désespérement à serrer la main d'un danseur. L'émotion nait ici de la violence cruelle des oppositions, de la situation fausse dans laquelle se trouve plongée cette malheureuse sans repères, ridiculement affublée d'un petit capuchon bleu, et fascinée par l'autorité, l'énergie ou l'insolence des danseurs classiques.

La dernière pièce de la soirée, Tempo Vicino, chorégraphiée par Lucinda Childs sur une composition de musique répétitive de John Adams, "Son of Chamber Symphony", plongeait d'emblée le spectateur dans un état d'hypnose, en l'obligeant à fixer toute son attention sur le dispositif topographique de la danse. En effet, le style post-modern de la célèbre chorégraphe américaine consiste à découper inlassablement l'espace à travers des parallèles, des cercles, des diagonales toujours semblables, sur lesquels elle construit un réseau serré de petits mouvements répétitifs qui semble prendre la mesure du temps qui passe. Dans leurs seyantes combinaisons rouge-grenat, les danseurs(les mêmes que précédemment) réalisent, dans un premier temps de grands jetés et fouettés en tournant, bras en seconde, avancent, reculent, se figent au garde-à-vous pour former une haie d'honneur en diagonale aux rotations des danseuses enveloppées dans une géométrie complexe de figures gracieuses, puis ce sont des pas de deux au ralenti, des portés simples, une vague ébauche de tango, avant un troisième temps, particulièrement cocasse, où filles et garçons pénètrent deux par deux sur le plateau dans de brillantes élévations ou des marches énergiques, la physionomie hâtivement arrangée d'un sourire radieux. Dès lors, le mouvement s'accélère, les filles se précipitent dans les bras des garçons comme sur les vagues d'une mer agitée, ou changent subitement de partenaire dans un climat coquin de surprise-partie. Ainsi l'humour l'emporte sur le sérieux, et nous avons le plaisir d'assister davantage aux jeux de l'amour inconstant qu'à des recherches chorégraphiques sur la situation métaphysique du danseur dans l'espace et le temps.
En définitive, sur l'ensemble de cette soirée, la connivence du public avec l'esprit de ces chorégaphies a, semble-t-il, bien fonctionné. Et l'on peut dire qu'au regard des pièces de Flamand et d'Ochoa, celle de Lucinda Childs, très applaudie, donne une belle leçon de goût et de bonheur aux spectateurs qui font une fixation intellectuelle sur la danse contemporaine.
Philippe Oualid

BNM 3 créations : Flamand, Ochoa, Childs. (Grand studio du BNM, 20 Bd Gabès, 13008, Marseille. Du 27 Mai au 5 Juin 2009, à 20h30)


pierre aimar
Mardi 2 Juin 2009
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