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« Aux origines des civilisations : les céréales dans l’Égypte antique » - musée du Louvre

La vie moderne a éloigné le consommateur du produit et de son origine, et appauvri la dimension symbolique qui leur est liée.


Scène de brasserie Moyen Empire, 2033 - 1710 avant J.-C. bois peint 14,40 x 29,50 x 20,30 cm © Musée du Louvre
Scène de brasserie Moyen Empire, 2033 - 1710 avant J.-C. bois peint 14,40 x 29,50 x 20,30 cm © Musée du Louvre
Jusqu’au milieu du XXe siècle, et ce malgré les bouleversements de l’âge industriel né plus d’un siècle plus tôt, les populations partageaient toutes la connaissance du cycle des saisons et des étapes de production des denrées alimentaires, quelles que soient les cultures et les époques. Tous les acteurs de la société civile avaient conscience des révélateurs d’une identité partagée fondée sur la production en milieu rural et la transformation par l’homme, au travers de produits finis tels que le pain, les biscuits, les pâtes, ou encore la bière.

Les céréales font plus que nourrir les hommes. Elles façonnent les paysages et nous lient donc intimement à ce fond agricole commun à toutes les civilisations, issu de plusieurs millénaires de traditions et d’inventions constamment adaptées à leur contexte géographique et humain. Les traditions ancrent le travail céréalier dans le quotidien de ceux qui les produisent, en marquant des temps forts de l’année et en rythmant la journée de labeur. Les inventions facilitent ce travail, et stimulent l’évolution de notre rapport à notre environnement, en améliorant chaque jour la connaissance que nous avons de ce patrimoine commun qui fait notre cadre de vie.

Ce patrimoine commun est donc à la fois matériel et immatériel, nous devons le cultiver et le déployer. Quand nous consommons des produits céréaliers, c’est aussi cela que nous consommons : un imaginaire devenu moins perceptible depuis quelques décennies, qu’il est cependant nécessaire de faire resurgir. Cette envie de renouer avec l’imaginaire céréalier est aujourd’hui également un enjeu de société. Retrouver le temps de découvrir vraiment ce que nous consommons, refaire connaissance avec les acteurs de notre alimentation, réapprendre à voir la beauté de la croissance des épis, comprendre les rites et les pratiques sociales qui découlent de ces activités humaines en lien avec la terre, sont autant de défis lancés à notre culture.

Cette culture, aux deux sens du terme, est très ancienne. L’Egypte antique était l’un des greniers du monde méditerranéen, entre l’Afrique et le Proche-Orient, au contact du monde européen et méditerranéen, et aux portes de l’Asie. Les œuvres d’art, qui traduisent si bien les aspirations des sociétés, et les artefacts archéologiques, qui nous révèlent de précieux indices dans la compréhension de notre histoire, sont des passerelles vers cet imaginaire. C’est pourquoi nous vous proposons de découvrir ou redécouvrir avec nous les dimensions ethnographiques, sociales et symboliques incarnées par les céréales dans les collections égyptiennes du musée du Louvre.

La diversité des supports parvenus jusqu’à nous (reliefs sculptés ou peintures murales de mastabas et de temples, mobilier de tombes prestigieuses, offrandes funéraires, etc.) permet aujourd’hui de faire resurgir toute l’activité du travail des céréales le long de la vallée du Nil dans l’Antiquité, et de saisir à quel point notre agriculture paye un tribut important à la civilisation égyptienne.
Jean-François Gleizes
Président de Passion Céréales

La naissance de l’agriculture : du village à l’Etat

La civilisation égyptienne témoigne, avec d’autres contemporaines, de l’un des moments-clefs de l’histoire de l’humanité, quand l’Homme a quitté de manière définitive une vie de nomade pour s’approprier un territoire défini et limité. C’est la naissance du village, rendue possible par la mise en production et la gestion des ressources, notamment agricoles. La maîtrise des céréales est, avec la domestication des animaux et le pastoralisme, à l’origine même de ce changement radical et irréversible. Même si le Levant a été précurseur, ce qui s’est passé en Egypte marque un tournant. Les premiers villages égyptiens remontent au VIe millénaire avant notre ère, et sont regroupés sur les rives du Nil. La configuration du pays est exceptionnelle. Bien que le climat fût dans les premiers temps moins aride qu’aujourd’hui, la région paraît inhospitalière. Elle est toutefois opportunément irriguée par le fleuve Nil, qui offre sur plus de 6 500 kilomètres, depuis ses sources jusqu’au delta, un long corridor de vie au milieu du désert. Aujourd’hui encore, une vue aérienne de nuit de l’Egypte (ci-contre) montre à quel point la vallée du Nil est la colonne vertébrale du pays.

En s’installant dans des villages, le rapport à l’autre change. La sédentarisation oblige à une gestion des productions, notamment périssables. La société s’organise et se complexifie, les hiérarchies s’accentuent, les métiers apparaissent. Le paysan égyptien cultive les céréales domestiquées sur un sol défini et attribué par la communauté. Il a pour charge de nourrir la population. La société dans laquelle il évolue voit l’émergence de chefs au pouvoir de plus en plus affirmé, qui protègent le village et le territoire associé. Le chef crée aussi une dépendance vis-à-vis de lui, en s’assurant la distribution des surplus. Cette dépendance, et la protection qu’il apporte en retour, justifient l’emprise qu’il prend sur ses contemporains. Ainsi, la prise en main et la conservation/distribution des productions, notamment céréalières, sont des facteurs majeurs de l’émergence des pouvoirs et de la naissance des civilisations.

En Egypte, le changement de mode de vie s’est déroulé avec une étonnante rapidité. Le chef de village et de territoire s’est vite figé sous les traits d’une figure royale qui a réussi l’unification politique de plusieurs villages puis régions pour former un état. A partir de la première moitié du IVe millénaire avant notre ère, régnant sous le titre de Pharaon, ces rois vont en quelques siècles seulement dominer tout un pays et léguer au monde une de ses plus fascinantes cultures ainsi que d’imposants monuments. A la même époque, l’Europe de l’Ouest se couvre de menhirs, et la civilisation qui les a érigés nous a malheureusement laissé bien moins de traces nous permettant aujourd’hui de comprendre la complexité de son organisation.

Une vie agricole sous l’autorité des dieux

Les mondes antiques sont régis par de nombreux dieux qui n’hésitent pas à se jouer des hommes sur terre. En Egypte, presque chaque élément constituant et entourant la vie des individus est dominé par une entité divine dont il est important de s’approprier les faveurs. Ce phénomène existe dans toutes les cultures marquées par une empreinte religieuse forte.

En présentant l’Egypte comme un « don du Nil », l’auteur grec Hérodote offre une très belle synthèse pour présenter l’origine de cette civilisation. Cela résume le rôle fondateur et primordial du fleuve dans la vie des anciens Egyptiens. Les habitants de ses rives ont vite compris la place prépondérante de ce dernier, et que leur survie était associée à ses bienfaits. Comme en Mésopotamie, le fleuve a en effet permis la naissance de l’agriculture, mais contrairement au Tigre et à l’Euphrate, le Nil possède un cycle annuel de crues très marqué. Pendant quatre mois, ces crues recouvraient l’ensemble des terres cultivables, fournissant à son retrait une terre limoneuse d’une fertilité exceptionnelle pour la culture, notamment celle de l’orge. Les anciens Egyptiens ont donc légitimement toujours cherché à s’attacher les faveurs des génies associés au fleuve. Parmi les multiples divinités composant le panthéon, le dieu Hâpy (ci-contre) est l’image même de la crue et permet par son culte de s’assurer de tous les bienfaits apportés par le limon. La crue conditionnant littéralement la vie du pays, il est ainsi l’objet d’un culte constant et populaire.

Les dieux sont omniprésents, associés à des environnements ou à l’origine des composantes du monde. Certains textes rédigés au cours des époques plus récentes de l’histoire égyptienne nous content comment les dieux dispensent leurs faveurs, et particulièrement Osiris qui aurait créé les céréales pour les hommes. Dieu majeur, régnant sur le royaume des morts et premier souverain de l’Egypte, son culte est devenu au fil du temps essentiel dans la vie de chacun. Il apparaît réellement comme un des mythes fondateurs de la pensée égyptienne puisque c’est pour lui, selon la tradition, qu’a été introduit le processus de momification permettant le retour à la vie dans l’Au-Delà.

La crue, permettant la remise en exploitation des terres, est pour les Egyptiens une image du cycle de résurrection. Sans elle, pas de culture et pas de survie du pays. Ainsi, très naturellement, les dévotions à Osiris ont été associées à la fertilité des terres, fonctionnant aussi par cycles. Concrètement, son culte faisait l’objet de grandes festivités au mois dit de Khoiak, correspondant au quatrième et dernier mois de l’inondation. Ces fêtes célébraient le retour à la vie du dieu Osiris, et l’apport de la fertile couche limoneuse indispensable à toute vie agricole. Des figurines du dieu, composées de grains mélangés à du limon fertile, attestaient par germination la poursuite de la vie après la mort. Le musée du Louvre conserve sur un de ces papyrus, le papyrus Jumilhac (non présenté au public en raison de sa grande fragilité, ci-contre) une représentation très explicite de ces Osiris dits végétants.

Des statuettes de ce type, également modelées à partir de limon et le plus souvent de grains d’orge, étaient déposées dans les tombes des particuliers les plus aisés comme symbole d’immortalité. Arrosées, ces figurines germaient en quelques jours. Le symbole de la renaissance du dieu devait assurer la protection accordée à la momie fraichement déposée. Le musée du Louvre conserve des moules servant à produire ces figurines « mises en culture »
Associés directement à la germination de grain ou non, les milliers d’ex-voto du dieu mis au jour dans les sites archéologiques et toujours conservés dans les musées témoignent de la popularité du culte osiriaque. Toutefois, les Egyptiens vénéraient d’autres dieux liés aux céréales, avec une ferveur variant suivant les lieux et les époques. Parmi le riche panthéon de dieux ou de génies, Nepri est par exemple l’incarnation même du grain. Représenté sous des traits anthropomorphes, il se distingue le plus souvent par les épis ou des grains de blé qui l’accompagnent. Les protections des récoltes étaient quant à elles assurées par la déesse Renetoutet. Sous les traits d’un serpent ou d’une femme serpent, elle est parfois représentée allaitant Nepri. Son culte était en toute logique fêté le premier jour des moissons où des épis tressés lui étaient offerts.

Ces deux divinités sont considérées comme majeures, car les plus fréquemment citées dans les textes, mais d’autres génies ont veillé, parfois plus localement ou dans des temps plus limités, à la qualité des récoltes pendant les 3 000 ans de l’histoire de l’ancienne civilisation égyptienne.


Pierre Aimar
Lundi 11 Avril 2016
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