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Attila et ses Huns envahissent l'Opéra de Monte-Carlo, par Christian Colombeau

Verdi compose son Attila avec un casque sur la tête


La vérité historique est ailleurs

© Hanel/OPMC
© Hanel/OPMC
Créé en 1846 à la Fenice de Venise, Attila fut très vite ressenti par les Italiens comme un opéra patriotique qui résumait "l’agitation et les douleurs qui déchirent notre patrie" et "les aspirations à la liberté nationale" face au "Hun féroce". Y voir bien sûr des expressions d’époque. Cette interprétation trouvait sa justification dans l’ardeur belliqueuse qui traverse toute l’œuvre, dans la fière silhouette d’Odabella qui, telle Judith, ne s’insinue dans l’intimité du Fléau de Dieu que pour mieux le frapper, venger son père et sa patrie, ou dans les fresques chorales qui décrivent le désarroi d’un peuple soumis à l’envahisseur.

Toutefois, il n’est pas sûr que Verdi ait été sensible à ce seul aspect et qu’il ne se soit pris de sympathie pour ce tyran qui ne manque ni d’ampleur, ni de panache, ni de générosité, mais se heurte, dans sa démesure, à l’ordre de Dieu. Le plus beau moment de l’œuvre reste bien sûr cette scène où un mauvais rêve instruit Attila des limites que Dieu pose à son pouvoir avant de revivre ce rêve en rencontrant le Pape Léon qui lui barre la route de Rome et devant lequel il plie.

On le sait. La vérité historique est ailleurs. Mais si Attila n’est pas un "grand chef d’œuvre" comparable au Verdi de la maturité, ces moments superbes en font un opéra vivant et très intéressant devant cependant compter avec les maladresses du livret. Le héros en deviendrait presque sympathique, odieuse son exécution sommaire.

Notre compositeur préféré ne recherchait-il pas plus l’effet poignant que la nuance, la pulsion et le dynamisme que le trait charmant avec des images sonores percutantes et des situations exceptionnelles ? Qu’il nous soit permis de poser la question... D’autant que le "rythme héroïque" (versification italienne en sept pieds avec accentuation de la syllabe antépénultième) est ici utilisé au maximum. Ecrit un casque sur la tête, Attila serait-il enfin le chef-d’œuvre du paradoxe ?

Dans le rôle-titre, Ildar Abdrazakov, faisant frémir d’aise mon voisin de gauche et ma voisine de droite, beau, sauvage, musculeux et farouche comme il n’est pas permis, fidèle à l’icône du célèbre prédateur, balaie tout sur son passage.
On ne sait qu’admirer le plus : la tension assassine, la beauté intrinsèque d’une voix à la confondante facilité, un chien, un mordant irrésistibles, cette projection, cette noblesse rare… au point que l’on croirait le rôle écrit spécialement pour lui.
Tout aussi fascinant, l’Ezio de George Petean, général romain plus vrai que nature, dont le timbre, musclé, rappelle irrésistiblement celui du jeune Cappuccilli, avec cette pointe irréfutable de ténor sous-jacent.
Pour sa première saison à l’Opéra de Monte-Carlo, le ténor Andeka Gorrotxategi, tout de noblesse, simplement parfait, a mis le public dans sa poche en deux airs. L’aigu est chatoyant, le médium velouté, le legato séduisant.
Du sérieux et du solide également chez les comprimari Domenico Menini et In-Sung Sim…
Reste le cas de la superbe Rachele Stanisci. Un physique hollywoodien, un port altier, une conviction de tous les instants...
La Diva négocie au mieux, d’une voix insolente, colorée, les trois tessitures du rôle meurtrier, mal fagoté, écrit à la va comme je te pousse d’Odabella... Du si bémol grave au contre ut, une prestation superbe.
Daniele Gallegari a piloté Orchestre Philharmonique Maison et plateau avec sensibilité et flamme. Sa direction fine et généreuse pour cette partition de la nuit et de la mort était un des atouts de cette première monégasque. En prime, la superbe participation des chœurs, dont les interventions se reçoivent comme des uppercuts en pleine poitrine.

Avec une abondance de biens qui pour une fois ne nuit pas, Ruggero Raimondi, qui connaît le deuxième péplum verdien pour l’avoir enregistré et promené sur toute la planète, a signé une saisissante mise en espace pleine de bruit et de fureur.
Splendeurs des costumes de cuir et de fer de Laura Lo Surdo, dignes de Cinecittà les décors signés par Daniel Bianco, magie des lumières crépusculairement sanguinolentes d’Albert Faura… Tout cela nous changeait agréablement des transpositions modernes où même les plus grands se sont luxueusement plantés.
Certains détails très réalistes nous offrent un ensemble franc et sans détours qui sert assez bien ce blockbuster pseudo-historique. Pour au final un résultat franchement efficace, et diaboliquement intelligent.
Christian Colombeau



Christian Colombeau
Mardi 26 Avril 2016
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