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Anish Kapoor invité de Monumenta 2011, Nef du Grand Palais, Paris, du 11 mai au 23 juin 2011

Après Anselm Kiefer, Richard Serra et Christian Boltanski, Anish Kapoor relève le dé! de la confrontation avec l’espace de la Nef du Grand Palais, pour la quatrième édition de MONUMENTA, en 2011.


Anish Kapoor © Johnnie Shand-Kydd, 2003
Anish Kapoor © Johnnie Shand-Kydd, 2003
Artiste britannique, né en Inde et vivant à Londres, Anish Kapoor est l’un des sculpteurs les plus reconnus de la scène artistique contemporaine et c’est avec une oeuvre spécialement conçue pour l’occasion qu’il investit les quelques 13 500 m2 de la Nef du Grand Palais, le dernier « Crystal Palace » du monde. La sculpture d’Anish Kapoor se construit sur un dialogue permanent avec l’espace, la matière ou la couleur tout en déjouant radicalement les règles et les lois matérielles établies. L’artiste habite ainsi un lieu géographiquement décalé qu’il nomme « l’entre deux », jouant de toutes les identités et de tous les contrastes pour esquiver tout enfermement.

MONUMENTA est pour lui l’occasion d’explorer des voies et des techniques nouvelles. Sa réponse est, tout à la fois, à la hauteur de la démesure du lieu qui l’accueille et au plus près de cette poésie essentielle qui nourrit chacune de ses oeuvres.
Commissariat Jean de Loisy
www.monumenta.com

Editorial de Jean de Loisy, commissaire

Cette quatrième édition de MONUMENTA sera la première grande exposition à Paris d’Anish Kapoor depuis trente ans. Celui-ci est considéré comme l’un des plus importants sculpteurs d’aujourd’hui et, en effet, son travail a profondément renouvelé l’étendue des possibilités de la sculpture contemporaine tant par sa maîtrise de l’échelle monumentale que par la sensualité colorée et l’apparente simplicité qui se dégagent de ses oeuvres.

Lorsqu’en novembre 2008, à l’invitation du ministre de la Culture et de la Communication, Anish Kapoor visita la Nef du Grand Palais sachant qu’il serait le prochain artiste invité à répondre au défi de cet immense vaisseau, il parut impressionné, certes, mais pas très hésitant, comme si mûrissaient déjà les réponses qu’il formula quelques mois plus tard. Immédiatement, alors que cet endroit exceptionnel pose de grandes difficultés d’échelle bien sûr, mais aussi de lumière, en raison de l’excessive clarté de la verrière et de construction, puisque les structures du monument ne peuvent ni être touchées, ni même approchées, il annonça, pour reprendre ses propre termes, qu’il y aurait « un seul objet, une seule forme, une seule couleur ». Après quelques semaines, dans son atelier, une maquette posée au sol contenait le projet. L’artiste le commentait comme s’il n’en était pas l’auteur, comme si celui-ci était né des propriétés du lieu luimême sans décision particulière de sa part. Puis, d’autres ébauches et d’autres configurations apparurent, sans doute pour essayer autre chose, mais toujours cette première intuition prévalut, celle qui sera réalisée pour MONUMENTA.

On retrouvera dans cette oeuvre plusieurs des caractéristiques de la démarche de l’artiste qui sont à l’origine de la fascination que produisent ses réalisations sur les regardeurs, qu’ils soient connaisseurs, ou même simples curieux ainsi que le montre le succès public du Cloud Gate à Chicago par exemple. Un soin très particulier est apporté à la réalisation technique de l’ouvrage. L’objectif de cette maîtrise n’est pas un simple exercice de virtuosité, mais correspond au souci de donner la sensation que l’objet est généré par sa propre énergie, comme produit par la nature, et qu’il s’est développé en dehors de la main de l’artiste. Par ailleurs, les formes obtenues paraissent surgir par évidence : pas de composition ou d’expression psychologique de l’auteur, mais une relation osmotique entre le lieu et la sculpture. Puis l’échelle, qui est calculée pour que, dans la relation de notre corps à l’oeuvre, se construise une relation d’absorption ou de domination qui met en relation l’humain et les proportions immenses que la nature nous propose. Cet intérêt pour le sublime au sens où les philosophes l’entendaient au 18ème siècle est une constante de la réflexion d’Anish Kapoor.
Enfin, et c’est là l’essentiel peut-être, une résonance inhabituelle des formes et de la couleur choisies pour, à dessein, créer en nous un écho organique ou mental, un en deçà de la raison, comme si l’artiste cherchait à toucher des ressorts anciens, une partie archaïque de nous-mêmes qui, lors de cette rencontre particulière, nous enseigne, ce que nous sommes et surtout d’où nous venons.

L’oeuvre nous invitera, comme les autres sculptures de l’artiste, à une expérience physique et mentale globale, à une immersion sensorielle produite par une triple attention et qui nous indique trois thèmes essentiels pour l’artiste : une réflexion sur l’espace au sujet duquel il précise : « l’espace selon moi est une entité philosophique et pas seulement l’endroit où adviennent des choses ». Un propos sur l’imaginaire puisque si une grande partie des évènements que nos sens recevront sont produits par la matière, une certaine irréalité, une disposition à la fiction, montre, comme dit le souhaiter l’artiste, que l’objet, par ses connotations ou grâce aux effets psychiques de son apparence, dépasse sa matérialité. Et enfin une pensée sur la pensée, puisque l’enjeu majeur de son travail ainsi qu’il le formule : « est de parvenir par des moyens strictement physiques à proposer une expérience philosophique inédite ».
Jean de Loisy

Anish Kapoor « Chaque oeuvre est avant tout un événement »

Anish Kapoor: Cloud Gate (2004-2006) © DR
Anish Kapoor: Cloud Gate (2004-2006) © DR
L’oeuvre d’Anish Kapoor exerce un pouvoir de fascination particulier sur le regardeur. Formes simples, surfaces réfléchissantes, échelles parfois immenses, ce grand artiste parvient à capter une région inhabituelle de notre esprit. Son oeuvre, paradoxale au regard de ses contemporains, ne célèbre pas la permanence ou l’éternité mais le caractère transitoire, fugitif des moments où le ciel s’y reflète ou bien ceux où le corps un instant trouve un écho dans la silhouette de la sculpture, où un peu de pigments accumulés, pas encore dispersés par le souffle du temps, construisent une architecture fragile. Matériaux familiers, formes paraissant évidentes qui pourtant organisent un ensemble de phénomènes physiques et mentaux qui nous happent.
L’oeuvre est un événement, bientôt dissous.

La plupart des travaux de l’artiste s’adressent à notre perception. Comment se construit la certitude de la forme, comment confronté à un objet gigantesque prenons-nous conscience de notre fragilité, ou encore comment immergé dans une obscurité colorée, retrouvons-nous des sensations originelles, qui paraissent issues d’un passé trop ancien pour ne pas avoir été enfoui dans notre esprit et dont nous retrouvons, à nouveau, les effets. La couleur, l’échelle, les connotations physiques des objets nous conduisent par des moyens strictement plastiques à une connaissance de nous-même comme un en deçà du langage.

C’est cette connaissance antérieure à l’expression qui caractérise ces oeuvres. L’artiste semble retenir la possibilité de l’interprétation. Celles-ci sont maintenues à la frontière du sens, en une sorte d’attente anxieuse. En effet, contrairement à ce qu’une grande partie de l’art occidental a exprimé au 20ème siècle, les sculptures d’Anish Kapoor se retiennent de toute expression psychologique. Les tourments, le caractère biographique, que les créateurs ont souvent explorés sont ici absents. Aucune anecdote, même la main de l’artiste n’intervient dans la réalisation des oeuvres. Celles-ci sont comme nées d’elles-mêmes par une force distincte de la volonté de l’artiste, comme si elles avaient la capacité à s’auto-générer dans l’espace de leur exposition.

« Inonder le visiteur avec la couleur »

Pour MONUMENTA, Anish Kapoor veut « inonder le visiteur avec la couleur ». Cette expérience d’immersion est un élément émotionnellement déterminant. Le rouge, dense et profond, que l’on retrouve souvent dans son oeuvre est ainsi pour l’artiste un médium à part entière. Il rappelle les couleurs qui apparaissent sous nos yeux la nuit et dont le caractère de monochrome instable, évoluant au rythme de la pulsation de notre sang, fascine l’artiste comme si la couleur était là une production spontanée de notre corps. Comme il l’explique lui-même : « La couleur est à la limite du sens, c’est un outil très puissant de l’abstraction et de l’imagination. Elle n’est jamais neutre. […] Le rouge crée des ténèbres beaucoup plus sombres, psychologiquement et physiquement, que le noir ou le bleu. » Il s’agit donc bien d’une immersion totale dans une dimension physique et mentale inexplorée. La Nef devient la caisse de résonance chromatique de cette expérience colorée : elle accueille le visiteur en son sein pour l’ouvrir à une autre forme de perception à la fois de l’espace extérieur et de son intériorité.

« Il n’y a pas de regardeur innocent »

Pour Anish Kapoor, l’implication du regardeur dans son oeuvre doit être totale. Elle est faite pour révéler à chaque visiteur une part de sensation et de réflexion qu’il ignorait et qui, à la faveur de l’oeuvre, se révèle. De ce point de vue, chacun arrive avec son histoire, son passé, ses interrogations et entre en résonance avec l’oeuvre. Le regardeur, capté par ces installations, dépose dans sa compréhension de l’oeuvre sa propre histoire. Sa perception spirituelle, parfois émotionnelle, n’est pas le sens que l’artiste propose. Ce n’est que la conséquence d’un dispositif strictement physique qu’il invente pour toucher notre esprit. Le reste appartient au visiteur. A la manière des oeuvres en miroir de l’artiste, il s’agit d’être à la fois dans l’universel et le singulier. Pour l’artiste, il n’y a pas de regardeur pur, abstrait ou innocent. Il y a toujours quelqu’un d’incarné. C’est ce rapport qui intéresse l’artiste : « une sculpture a tellement à voir avec le corps, avec la manière physique dont nous établissons un rapport à la masse, la forme, la non-forme, la proto-forme etc., que son sens plus profond est aussi… physiologique. »


Pierre Aimar
Jeudi 17 Février 2011
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