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60e Festival Puccini à Torre del Lago en Italie, par Christian Colombeau

D’années en années rien ne ressemble plus un Festival Puccini qu’à un autre. Pourtant en cet été 2014, ce sont quatre nouvelles productions (le Trittico que nous n’avons pu voir devait toutefois se sentir un tantinet trop au large sur cette vaste scène) qui ont été proposées à un public, hélas clairsemé en ce week-end du quinze août, crise économique ou lassitude aidant…


Quand La Bohème et Butterfly écrasent Turandot

60e Festival Puccini à Torre del Lago en Italie, par Christian Colombeau
Mais, volons à l’essentiel. Il n’est pas sûr que l’ultime chef d’œuvre du Maître des lieux laisse un souvenir impérissable. Ne se refusant rien, Angelo Bertini signe mise en scène, décors et costumes pour une Turandot d’une rare banalité.
Les chœurs (souvent en décalage) plantés à droite et à gauche d’un grand escalier chantent un oratorio bariolé, sauce canard laqué. Rien, zéro, le vide absolu en matière théâtrale, on rentre, on sort, on lève les bras, on s’agenouille dans une pagaille qui découragerait le simple amoureux de cet ouvrage. Quelques bonnes idées telles l’apparition de la Princesse dans une sorte de lune glaciale ou la mort de Liu ensevelie à grands renforts de linceuls immaculés ne peuvent sauver un spectacle qui frise l’amateurisme pur et simple.
Malgré la direction musicale souple et ferme de Marco Balderi, côté vocal, on déchante souvent.
Conseillons à Serena Farnocchia (Liu émouvante dans son jeu) d’aller soigner auprès de la Freni l’émission de ses aigus placés sur le souffle et peaufiner sa diction. Le trio des Ministres est drôle à souhait, et leurs mimiques de marionnettes sympathiques…
Timur sans histoire de Ing Sung Sim, et flopée de petits rôles bien en place.
Reste le cas du couple vedette. Au choix, on rit ou on pleure. Il n’est pas indécent de préciser que la Turandot (septuagénaire au prochain Lotus) de Giovanna Casolla n’assume qu’une partie du rôle. Si l’aigu est certes encore vaillant avec des si et uts vrillés, certes percutants, mais lancés dans la plus totale anarchie, une sorte de no man’s land vocal s’installe dans le médium et le grave le plus souvent parlé.
Inventer pour Turandot le sprechgesang puccinien fallait le faire ! Dans le genre ça casse mais ça passe, chapeau bas ! Ou plutôt rideau…
Comme la prestation du vétéran Walter Fraccaro, aussi chaleureux qu’une tranche napolitaine, qui phrase joliment son premier air, se tire sans honneur et sans gloire de la scène des Enigmes, vous balance un ut splendide (non écrit mais de rigueur) à la fin du II, puis chante bas, renâcle, bâcle et se trompe de texte dans le fameux Nessun Dorma. Frissons dans la salle… Par bonheur, une averse brève mais copieuse nous priva des quinze minutes ultimes, sauvant du naufrage le futur couple princier.

Changement d’atmosphère avec la superbe Bohème
concoctée aux petits oignons frits par le cinéaste Ettore Scola. Dio Mio, qu’un spectacle présenté dans la plus pure tradition est un bonheur. Respect du texte, de la musique, du chant, des intentions du compositeur. Que demander de plus ? N’est-ce pas Verdi qui disait : « Torniamo al anticho, sarà un progresso » ?
Ettore Scola l’a bien compris dans cette Bohème poétique à souhait, jeune dans sa présentation (décors et costumes de Luciano Ricceri et Cristina Da Rold), originale en diable car réaliste, rigoureuse et faite de mille petits gestes, dialogues, rêves, petites choses qui font la vie de tous les jours. Jamais Bohème n’aura paru aussi universelle dans son désespoir. Toute de tendresse et de vulnérabilité, Silvana Froli chante une bouleversante Mimi. Elle a su faire ressortir avec une délicatesse toute mélancolique toute l’humanité, toute la vérité de son personnage. Plaisir aussi de découvrir le jeune Leonardo Caimi en Rodolfo, timbre rare, solide, plein d’élan, de ferveur, avec en prime une ligne de chant raffinée.
Alida Berti déborde d’énergie vocale et scénique en Musette grâce à une voix chaude, vibrante, bien projetée (ici les si ont du chien !) et le jeu de la comédienne d’une rare élégance.
Excellente participation d’Alessandro Luongo , Marcello d’une solide dimension dramatique car toujours très précis et très musical. Et comment ne pas citer Marco Spoti qui apporta à la « Vecchia Zimarra » une émotion dépourvue de tout débordement sentimental ?
Au pupitre, Valerio Galli privilégie à la fois l’élégance du phrasé, la poésie lunaire de la mélodie, l’abandon élégiaque de la sensualité à fleur de peau des amours exprimées. Pour ne laisser jamais dans l’ombre l’aspect tragique de la partition. Orchestre et Chœurs comme emportés par la passion, parfaits, simplement parfaits.
Tour de force non négligeable, Silvana Froli se « tapa » le lendemain Madama Butterfly suite à la défection de dernière minute d’Amarilli Nizza.

Avec le spectacle signé Renzo Giaccheri nous tenons là certainement une des réalisations les plus abouties et les plus parfaites de cet opéra. Bien sûr les « japoniaiseries » abondent, mais dans le bon sens du terme car voilà un spectacle qui s’impose par la rigueur de sa pensée comme par celle des moyens employés pour la traduire. Robuste production, d’une picturalité exceptionnelle dans sa nudité crue, c’est-à-dire le côté humain d’une lorgnette qui pointe dès le premier acte sur Cio-Cio-San pour ne plus la quitter. Pour une chronique sanguinaire, amère et immorale d’une gamine de quinze ans vendue et devenue le jouet d’uneAmérique triomphante.

Silvana Froli aborde la solitude de Butterfly, ses emportements, ses abandons, ses rancoeurs, ses désespoirs avec un naturel évident et dit avec grâce et émoi ce qui touche au cœur sur un ton mélancolique et pudique, intime et feutré qui évoque une fois encore le quotidien.
Macho à souhait, le goujat cynique, insipide et pitoyable de Rame Lahaj se disloque au premier soleil, avec raison. Le ténor, venu du Kosovo, séduit d’emblée avec une voix sensible et passionnée, tenace, qui charrie de belle manière la rage et l’amour. Un artiste à suivre.
Très attachant Sharpless de Giovanni Meoni, dramatiquement solide, voix de bronze, de toujours. Finement dessinée, la Suzuki de Renata Lamanda remporte un jolis succès à l’applaudimètre.
La direction de José Miguel Perez Sierra (le spectacle est monté en coproduction avec Bilbao) dessine superbement l’univers orchestral de Puccini avec un orientalisme étrangement familier, des paroxysmes mais sans pathos. Pour donner une vie et une musicalité constante et un souffle très authentique à la partition.
Christian Colombeau



Christian Colombeau
Mercredi 20 Août 2014
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