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Membre du Syndicat de la Presse Culturelle et Scientifique (SPCS) et de la Fédération Nationale de la Presse Spécialisée (FNPS)



10.11 > 12.12.10 : Le Roi s'amuse, de Victor Hugo, au théâtre de l'Aquarium (Cartoucherie de Vincennes)

Autour de 1520... Les fêtes battent leur plein au Louvre, et le glorieux guerrier qu'est François 1er collectionne maintenant les trophées féminins, sous les applaudissements de sa cour et de son bouffon Triboulet, qui ont peut-être tout intérêt à voir leur roi se consacrer aux plaisirs d'alcôve plutôt qu'à la chose publique...


O pauvre fou de cour ! C'est un homme après tout ! (Notes de travail de François Rancillac)

Le Roi s'amuse © Pierre Aimar 2010
Le Roi s'amuse © Pierre Aimar 2010
Mais la soif du jeune conquérant est insatiable, il va jusqu'à se déguiser en étudiant pour suivre de jolies bourgeoises dans les rues de Paris, et tombe ainsi par hasard sur... la propre fille de Triboulet revenant de la messe : une enfant de seize ans, belle et innocente à croquer dont tout le monde ignorait jusque-là l'existence ! Ainsi, sous le masque ricanant du bouffon cynique, fielleux et intriguant, sous la bosse de cette monstruosité de la nature se cache aussi un cœur de père, amoureux fou de sa Blanche au point de la cloîtrer derrière les hauts murs d'une maison borgne... La jeunette, qui se laisse séduire par ce jeune étudiant, est aussitôt enlevée en pleine nuit par une bande de courtisans, ramenée au Louvre et offerte en pâture au royal débauché qui la violera illico.

Fou de douleur, souffrant en sa chair le déshonneur de sa fille, Triboulet jure de se venger : une prostituée soudoyée attire le jeune roi dans un bouge où l'attend un tueur à gages... Mais quand on lui livre le cadavre empaqueté, le bouffon a bientôt fait de ravaler son triomphe : c'est sa fille qui est dans le sac, c'est Blanche qui s'est sacrifiée à la place de son amant ! Rideau.

(Lire l'article de Jacqueline Aimar)

C’est vrai, je suis un monstre !

Mélodrame "énaurme" et génial, mêlant sans vergogne les larmes du bonheur au rire tragique, prônant un alexandrin âpre, haletant, trivial et soudain flamboyant, Le Roi s’amuse (que Verdi pilla allègrement pour son propre Rigoletto) est aussi une incroyable machine de guerre esthétique, morale et politique écrite par un jeune homme de trente ans enragé contre la restauration bourgeoise d'alors qui s'affaire à étouffer dans l'œuf les idéaux de la Révolution de Juillet - contre toute pensée unique politiquement correcte, dont notre époque contemporaine a également le secret... Le public de 1832 ne s'y est pas trompé qui cria au scandale, ni le gouvernement qui interdit la pièce au lendemain même de sa création.

On peut les comprendre... Un roi qui ne pense qu'à "la chose" et commet sans vergogne l'adultère, le rapt et le viol sous les applaudissements cyniques des plus grands seigneurs de France ; un bouffon monstrueux et paradoxal qui en appelle à la dignité de la personne et à la justice universelle pour mieux se transformer en assassin, voire en régicide, et pire : en infanticide ; une jeune pucelle amoureuse de son violeur ; une pieuse dame de compagnie qui fait office de proxénète ; un père outragé mais tourné en ridicule ; une putain aussi dévergondée que son cœur est grand, un assassin loyal, etc., etc. Il y a effectivement de quoi perdre son latin ! Comment interpréter cette crise de valeurs, cette perte de repères ?

A quoi bon me nommer ? Je suis ton père...

Peut-être justement par l’absence des pères (pour reprendre un vilain jeu de mots). Car Le Roi s’amuse est surtout un drame de la filiation, ou plutôt : de l'absence de filiation - grand thème hugolien s'il en est. Il y a bien deux pères dans la pièce, qui affirme même leur symétrie : l'un tragique et d'un autre temps (M. de Saint-Vallier), brandissant sa malédiction contre le roi qui a déshonoré sa fille, Diane de Poitiers ; l'autre grotesque et improbable, réclamant vengeance à François 1er qui a violé sa fille, Blanche. Pères déchus sinon ridicules, ils sont comme les symptômes révélateurs d'une crise plus générale de la paternité, voire d'une totale absence de la figure paternelle, selon l'expression consacrée.

En effet, face à ces deux pères douloureux, la pièce met en scène toute une foule de jeunes gens totalement livrés à eux-mêmes, dénués de cadres, de règles, de valeurs, de projet. Ainsi, les jeunes seigneurs qui gravitent autour du roi ressemblent bigrement à une bande d’adolescents attardés, paumés et désœuvrés, sans autres repères dans l'existence que l'appartenance au groupe et la satisfaction immédiate de plaisirs éphémères toujours plus illicites... A l’autre bout de l’échelle sociale, Maguelonne et Saltabadil, la pute au grand cœur et le tueur à gages, sont certes frère et sœur mais esseulés, comme abandonnés eux aussi dans cette jungle des villes où l’on se prostitue, où l'on tue sans état d’âme pour quelques pièces d'or. Et, entre le Louvre et les bas-fonds parisiens, circule François 1er tel un électron libre, vivant dans un pur présent, sans origine ni destin, refusant tout héritage et toute responsabilité, se plaçant au-dessus de toute morale, de toute valeur autre que "son bon plaisir"...

La Renaissance imaginée par Hugo semble donc surtout prétexte à raconter, à dénoncer une société sans repères et sans Loi, sans règles et sans droits, c'est-à-dire : une société (la sienne) où la figure paternelle est complètement défaillante, où, en l'absence de toute filiation, de toute transmission, de jeunes orphelins errent au gré de leur désarroi et de leurs pulsions. XVIe, XIXe, XXIe siècle : même combat ?

Une scéno bling-bling ?

Ce face-à-face de deux générations qui n’ont plus grand chose en commun se retrouvera également dans la scénographie inventée par Raymond Sarti pour Grignan. Devant l’imposante mais si élégante façade du château (dont l’aspect « Renaissance » a été encore accentué par les récents travaux de rénovation), il a conçu en résonance/friction comme un deuxième château « bling-bling » à l’intention de la cour de notre François 1er hugolien : d’immenses paravents tout en chrome et en miroirs suggéreront ce monde d’apparat, de paillettes et de divertissement permanent qui est celui de cette jeunesse dorée et désœuvrée. Boules à facettes, fauteuils Louis XV chromés, guirlandes d’ampoules complèteront cet espace au goût « post-moderne ». Ce système de paravents se déclinera pour tous les autres espaces de la pièce, où sont enfermées les jeunes filles : cadre métallique couché au sol, dessinant la cour de Triboulet où est cloîtrée Blanche ; petit castelet en plexiglas coloré (inspiré du « Quartier rouge » d’Amsterdam) pour la taverne de Saltabadil où Maguelonne fait ses passes.
Les costumes croiseront de même les époques, brassant des signes empruntés à la Renaissance, au XIXème de Hugo et à notre mode actuelle. Vêtements-blasons des courtisans, qui affichent leur appartenance au même groupe aristocratique, quitte à s’y perdre et s’y indifférencier. Métamorphoses successives de François 1er, qui aime à se déguiser en étudiant, en officier - et pourquoi pas en roi ? Blanche, elle-même, est comme déguisée en petite fille par son père, qui la somme ensuite d’emprunter un costume d’homme (pour fuir Paris, une fois le régicide consommé) : elle non plus n’a droit à aucune identité propre… Et Triboulet cache comme il peut son nom comme son infirmité, recouvrant sa malheureuse bosse comme il peut, la rendant ainsi encore plus voyante…

Bouffon ! Fais-moi donc rire !

Car Triboulet est bien un monstre - mais au sens où le monstre montre et met au grand jour ce qui était refoulé - pour cela même fascinant et répugnant tout à la fois. Sa laideur, son cynisme, son amoralité, son dérèglement affectif, son désarroi, bref sa terrible humanité, sont évidemment ceux de son milieu, de son époque - oserais-je dire : de la nôtre ?

Lui le bossu, le paria, l'anormal a su faire de sa disgrâce un métier : il est le clown de la cour, au service des grands de ce monde. Sa différence devient alors une fonction, son talent un commerce, sa souffrance une grimace, son humour un rictus. Il avait tout pour être un artiste, il n'est plus qu'un amuseur public, cynique et amer, qui a vendu sa dignité pour un plat de lentilles et y perdra jusqu'à son âme (sa fille)... N'est-ce pas là ce qui attend tout créateur qui se met à la solde du pouvoir, quel qu’il soit ? A méditer ?
François Rancillac

Informations

Le Roi s’amuse, de Victor Hugo
mise en scène François Rancillac
du 10 novembre au 12 décembre 2010 à 20h30 du mardi au samedi (dimanche 16h), relâche exceptionnelle le 16 novembre

Création au château de Grignan (Les fêtes nocturnes) du 30 juin au 21 août 2010.

mise en scène François Rancillac
assistant à la mise en scène Yann de Graval
assistante de production Agnès Caudan
scénographie Raymond Sarti
costumes Sabine Siegwalt
perruques et maquillage Catherine Saint-Sever
lumière Luc Jenny
son Simon Desplébin
régie générale Thierry Lacroix

Distribution :
Alain Carbonnel M. de Cossé
Agnès Caudan Mme de Cossé et Dame Bérarde
Linda Chaïb Blanche
Sébastien Coulombel M. de Montmorency
Vincent Dedienne M. de Brion
Yann de Graval M. de Saint-Vallier
Denis Lavant Triboulet
Charlotte Ligneau Mme de Coislin et Maguelonne
Florent Nicoud François 1er
Robert Parize Clément Marot
Baptiste Relat M. de Montchenu et Saltabadil
Pierre-Benoist Varoclier M. de Pardaillan


pierre aimar
Jeudi 21 Octobre 2010
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